Je me réveille en sursaut. Rien n’a sonné. Je palpe la surface de ma table de nuit, j’attrape le câble d’un chargeur. Il n’y a rien au bout du fil. Je ne connaitrai pas l’heure. La lumière du jour s’infiltre à travers la fente des rideaux. Je dois déjà être en retard.
Je vais dans la cuisine. Le four affiche 00:00, ce n’est pas la bonne heure. Je remplis un verre d’eau que je bois lentement. Le froid apaise un peu la sensation d’angoisse qui monte doucement.
J’ignore à quel point je dois me dépêcher. Je ne sais pas si on pense à moi. Je ne vois pas si on me hurle dessus avec des lettres en capitale, des points d’exclamation ou des émojis rouges. Peut-être s’inquiète-t-on, avec des points d’interrogation et des visages suspicieux.
Je vais m’habiller, ça, je peux encore le faire. Je ne sais pas si le monde s’est effondré, si tout sera comme avant, dehors, une fois que je passerai la porte. J’ouvre les rideaux, je ne pense pas que le décor ait changé.
Je vais aux toilettes.
Je m’ennuie.
Je me demande le temps qu’il fait. Regarder par la fenêtre ne me donne pas la température et ne me dit pas si les nuage Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. s seront encore là durant les quatre prochaines heures.
Je mets mes chaussures, je prends mon sac, ma veste, mes clés et mon… ah, non. Je sors, j’ai vérifié que j’ai fermé la porte et pourtant la sensation d’avoir oublié quelque chose me poursuit.
Je suis dehors. Je n’ai ni froid ni chaud, j’aurais aimé savoir quelle est cette température si idéale. Impossible sans.
Je ne peux pas savoir si le bus va arriver, s’il est là ou s’il vient de passer. Je ne sais pas si je peux prendre le temps de regarder autour de moi, si je dois me dépêcher, courir ou, pire, si je devrai l’attendre.
À l’arrêt, l’afficheur explique que le temps d’attente, théorique, est de huit minutes.
Un huit qui tombe, c’est l’infini. J’attends le bus.
Je m’ennuie.
J’aimerais regarder au-dessus des épaules des personnes qui patientent avec moi. Elles n’ont
pas l’air d’attendre, tellement occupées.
Le bus théorique arrive. Je monte dedans et j’ai oublié mon abonnement, tant pis. Je m’assieds tant qu’il y a de la place. Je regarde l’écran où sont indiqués les prochains arrêts. Je vois les trois suivants, pas plus. Le suspens est à son comble.
Je trouve l’heure actuelle, affichée sur le captivant écran. Je ne suis pas tellement en retard. Mon corps s’est habitué au rythme imposé par le réveil qui, jusqu’à aujourd’hui, sonnait fidèlement. Je tâte plusieurs fois mes poches, les tremblements de la carrosserie me donnent l’impression qu’il vibre contre ma cuisse.
Le trajet me parait long. Je ne peux prévenir personne. Je n’ai que la vitre comme écran.
Je m’ennuie.
Le bus s’arrête. Il y a eu un accrochage sur la route. Il ne peut plus continuer. Les gens qui étaient dedans avec moi sortent. Moi aussi. Je ne connais pas le quartier. Je ne sais pas où je suis.
Je ne sais pas où je vais. Je demande à quelqu’un, il me donne le nom de la rue. Je ne sais pas quoi en faire, je ne peux entrer l’adresse nulle part.
Je marche dans la direction où allait le bus. Les nuages s’écartent et la lumière du soleil descend sur la ville. C’est très joli. Je ne peux pas filmer ni prendre de photo. Je suis triste, je ne pourrai pas m’en souvenir.
Je me demande pourquoi le ciel est bleu. Je l’ai su, mais je ne me le rappelle plus. J’essaie de retrouver la raison, je dois me concentrer pour réfléchir, car mon esprit n’arrête pas de me balancer l’idée de regarder sur internet. Je n’ai plus internet. Je ne sais rien.
Ça m’ennuie.
J’ai trouvé l’arrêt suivant de mon bus, mais en fait les bus de la ligne sont bloqués. À cause de l’accrochage, c’est vrai. Je n’ai pas accès aux informations en temps réel, mais je le savais, j’y étais. J’aurais dû prendre une photo pour pouvoir prouver mon retard.
Je rentre dans un café et je demande si je peux passer un coup de téléphone. On me donne un téléphone, mais je ne sais pas quels chiffres entrer. Il y n’y a plus de bottins, et aucun numéro dont j’ai besoin n’y serait, ils sont tous mobiles, fugaces.
Je m’assieds à une table, la carte est un code QR. Impossible de deviner ce que peuvent renfermer les carrés noirs et blancs. Je demande un café, noir, avec du lait sur le côté. Ouf, ils en ont.
Je le bois.
Je m’ennuie.
Je vais payer par Bancontact. Seule l’application est acceptée. Je n’ai pas l’application, pas sur moi. Je fouille mes poches après des pièces oubliées. J’ai du liquide. D’ailleurs, je dois faire pipi. Je paie.
Je traverse l’établissement en cherchant si l’heure est affichée quelque part. Nulle part. Je demande à une personne qui porte une montre à son poignet. Elle allume l’écran de son téléphone pour me dicter l’information. Je suis en retard.
Mon bus théorique s’est débloqué en amont, il arrive. Je remonte dedans, les mains dans mes poches vides. Je reste debout. Je regarde les gens absorber les données de leurs écrans avec une grande concentration. J’avais lu qu’ils empêchaient de se concentrer, mais j’observe le contraire. Le bus tremble.
Je m’ennuie.
J’arrive au bureau. On me reproche de ne pas répondre aux messages. Personne n’a vu mon absence. Seulement que je ne réponds pas. Je lève le pouce, ça veut dire que je vais le faire (je pense).
J’entends une chanson. Je l’aime bien. Je ne peux rien faire pour m’en souvenir. Je suis triste.
C’est la pause, je rejoins un groupe de personnes en pleine conversation. Chacune sur son écran. Ça a l’air intéressant.
Je m’ennuie.
Je rentre chez moi. Je ne sais pas quoi faire. Impossible de ressortir, je ne peux rien suivre, rien planifier, rien savoir sur ce qu’il se passe. Je n’ai plus de contact avec personne.
Je vais dormir tôt. Je suppose, car je n’ai pas l’heure.
Dans mon lit, il fait noir, sans écran.
Je m’ennuie.
