Numéro 2

L’école du futur

Quatre observations

Numérique et éducation, de quoi parle-t-on ?

Par le code et la programmation, par la dactylographie ou le traitement de texte, par les Macintosh monochromes des années 90 ou les tableaux blancs interactifs tableaux blancs interactifs
tableaux interactifs
tableau interactif
TBI
Le Tableau Blanc Interactif 
est un dispositif pédagogique numérique par lequel le bureau 
d’un ordinateur est projeté sur une surface tactile (par exemple un tableau blanc muni de capteurs). 
Les élèves et les professeures 
peuvent interagir avec le tableau 
à l’aide d’un stylet ou de leurs doigts.
d’aujourd’hui, par les cyberclasses ouvertes quelques fois par an ou les smartphones introduits dans les sacs à dos, depuis internet qui aide aux devoirs jusqu’à l’IA pour tricher, depuis que le numérique est apparu dans la société, il est apparu dans l’éducation, de près ou de loin, de gré ou de force, par en bas, par en haut, par le côté, par les portes, les fenêtres®, les pommes® et les manchots(libres). Mais par numérique et éducation, savons-nous de quoi on parle ?

Déchiffrer I – Sur la page “numérique” de Wikipédia, l’encyclopédie défend d’abord le sens propre de numérique – relatif aux nombres – avant de parler du « numérique au sens d’informatique ». Ce numérique, sur lequel nous comptons ici, est introduit dans ce prudent paragraphe : « On a pris l’habitude de désigner comme numériques les données informatiques. Elles sont traitées par les ordinateurs, développés depuis la seconde moitié du XXe siècle à partir de machines à calculer programmables. Par synecdoque, on appelle numérique tout ce qui fait appel à des systèmes électroniques construits sur des fonctions logiques, auxquelles se réduisent les calculs arithmétiques. » C’est donc l’inclusion conceptuelle et systématique de la machine à calculer dans l’univers humain (la synecdoque), qui donne « le numérique ». Le Robert en ligne, quant à lui, définit sobrement le nom masculin "numérique" comme « l’ensemble des techniques utilisant des signaux numériques » ; il n’y manque que tous les discours, usages faits et effets de ces techniques sur le monde et la société pour rejoindre l’effet de la susdite synecdoque qui, avouons-le, reflète bien mieux l’usage du “numérique” omniprésent.

Déchiffrer II – L’éducation, quant à elle, sur sa page de l’encyclopédie en ligne, ratisse en deux belles phrases l’éventail d’infinis possibles pour chacun et chacune des êtres humains : « L’éducation est l’apprentissage et le développement des facultés intellectuelles, morales et physiques, les moyens et les résultats de cette activité de développement. L’éducation inclut des compétences et des éléments culturels caractéristiques du lieu géographique et de la période historique, l’éducation a pour but de faire progresser, améliorer et penser par soi-même d’un sujet et la création de cultures. » Pour sa part, le Robert en ligne fait une synthèse moins émouvante : « Mise en œuvre des moyens propres à assurer la formation et le développement d’un être humain ; moyens pour y parvenir. »

Défricher I – Parler « du numérique », c’est comme dire qu’on va parler « de l’information ». Plus encore, dire « le numérique » a la même résonance insaisissable que de parler « de l’information » : quoi, laquelle, de qui, pour qui, comment ? (D’ailleurs, toute information n’est-elle pas aujourd’hui numérique ? Le champ des possibles s’étend trop vite pour mon tracteur.) Parler de numérique, me dis-je, serait comme chanter dans l’espace ou faire des signes dans le noir, on sait ce qu’on veut transmettre, mais les autres peuvent tout imaginer. Comme l’information, le numérique est difficile à ignorer et, comme l’information, il est partout.

Défricher II– L’éducation, par contre, on essaye encore de l’emmurer, dans des salles, entre des horaires, sur des plateformes, mais elle peut se retrouver en tout temps. Car l’éducation peut être obligatoire ou volontaire, continue ou ponctuelle, permanente ou éphémère… L’éducation, c’est donc souvent l’école. Ce sont les écoles maternelles, primaires, secondaires (pour la Belgique), mais aussi les écoles supérieures et les dispositifs qui permettent à tout le monde de se former à tout âge (dont les simples manuels qui, tiens, peuvent être des livres numériques).

Maintenant que le sujet est plus clair (on parle de tout pour tout le monde), je me suis dit que ce serait bien de jeter un œil à ce que sera l’école du futur, car ça nous dira ce que devient celle de maintenant.

En l’an 2000 2030 2050 −66 000 000

2000 – Parmi les diverses illustrations de la collection « En l’an 2000 », des chromolithographies de Villemard évoquant l’an 2000 (produites en 1910), il y a en a une qui décrit une salle de classe. Six élèves sont assis devant des pupitres vides, les mains inactives, un casque de cuivre sur la tête, relié à des câbles qui courent au plafond. Sur le côté de la classe, un professeur glisse des livres dans un broyeur-transformateur actionné par un jeune homme qui tourne une grande manivelle. Il y a des rouages et des courroies, une roue et un levier aussi (certainement un frein d’urgence), et derrière on peut voir les câbles qui proviennent des couvre-chefs des étudiant..es inactif..ves. En l’an 2000, il n’était pas prévu que l’école soit interactive. Par contre les livres sont transformés en signaux électriques que les cerveaux assimilent, je l’imagine, sans difficulté et, je l’espère, sans douleur.

2020 – Au 20e siècle et encore aujourd’hui, on se demande si apprendre par hypnopédie (en dormant) fonctionne, finalement, ou pas. Et c’est-à-dire que l’on pensait que non, contrairement à la sagesse populaire, mais peut-être qu’un peu – même si pas vraiment (seulement par association et avec une efficacité bien moindre qu’en apprenant en étant réveillé..e) – d’après des résultats non moins anciens que 2022 ! La recherche continue, mais pas de miracle concernant le doux rêve d’un apprentissage automatique. Le monde d’Aldous Huxley était peut-être le meilleur (non), mais sa réalité n’est finalement pas tangible (ni augmentable), peut-être même proche de la fiction (j’espère ne pas vexer l’auteur).

2030 – Une interview du podcast Visionary Marketing & Innovation décrit ce que sera l’école du futur d’après l’auteur de l’ouvrage « De mémoire vive », dont 42 exemplaires certifiés par NFT NFT Les « NFT », « jetons non-fongibles » (de l’anglais non-fungible token), sont des certificats de propriété numériques permettant de rendre uniques des œuvres d’art qui ne le sont pas par essence, notamment des fichiers numériques qui peuvent être copiés, reproduits à l’infini. ont été tirés à part, numérotés et tokenizés sur la blockchain blockchain La blockchain – « chaîne de blocs » en français – qualifie un système par lequel des informations sont stockées et transmises de manière décentralisée, sans autorité centrale. Ce système étant d’abord popularisé dans le contexte des cryptomonnaies, les informations enregistrées et agrégées sous la forme de blocs par des procédés cryptographiques sont souvent qualifiées de « transactions ». Ethereum en tant que smart contract ERC-721, que l’on peut acquérir avec un compte alimenté en Ether et un accès de type Metamask, ce que je, has been, n’ai pas (enfin, je ne pense pas, je n’ai pas compris). Il fait allusion à un rapport publié par l’Institute for the Future (l’Institut pour l’avenir, un think tank de Palo Alto en Californie où un panel d’expert..es fait de la futurologie), indiquant que 85 pour cent des emplois de 2030 n’existent pas encore. Il faudra dès lors apprendre sur le tas, assisté..e par la réalité augmentée et l’autre réalité, la virtuelle. Bien sûr, comme « la capacité d’acquérir de nouvelles connaissances aura plus de valeur que la connaissance elle-même », elle s’acquerra en temps réel grâce à l’assistance d’un Cloud Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. Based Learning Platform (une plateforme d’apprentissage basée sur le cloud, c’est-à-dire un logiciel propriétaire opaque qui ne peut tourner qu’à distance chez sa..on concepteur..ice). Je n’ai pas écouté le podcast, ni lu le livre, ni le rapport, ni le reste de l’article, car, encore une fois, j’étais perdu dans le futur (et la perspective angoissante d’une épidémie de bullshit jobs).

Néocrétacé – Meta, qui a émergé en 2021 de cette vieille interface 2D pour écrans aplatis qu’est Facebook, s’efforce depuis de vendre le rêve du métavers et ses divers accessoires (casques, lunettes et poignées à agiter dans le vide) à travers sa filiale Meta Quest (anciennement Oculus). J’ai cru, un jour, apercevoir un panneau publicitaire (géant, en triste aplat, dans le monde réel), montrant des enfants V-R-ment casqués, ébaubis devant des dinosaures, mais je n’ai jamais retrouvé cette publicité et je ne saurai jamais si je l’ai complètement imaginée (dans une tentative personnelle d’augmentation de la réalité). Je n’ai retrouvé que cette allusion, dans un article appelé « How the Metaverse Can Transform Education » (« Comment le métavers peut transformer l’éducation ») sur fb.com (“FB” comme “Meta”), que « Instead of telling students what the dinosaurs were like, they can walk among them. » (« Au lieu de raconter aux élèves à quoi ressemblaient les dinosaures, ils marcheront parmi eux. ») au milieu d’arguments expliquant en quoi le métavers est capable d’optimiser non seulement la compréhension, mais aussi la rétention (des connaissances), l’engagement, l’attention et la motivation des jeunes apprenantes. En marchant parmi les dinosaures, tout comme, on le sait, on devient tous et toutes pâtissiers et pâtissières en sortant d’une visite à la chocolaterie.

2050 – J’ai aussi exploré (vitement) la vision de l’école du futur de GoStudent, une plateforme de soutien scolaire qui fait des enquêtes auprès des enfants et des parents pour activer les éléments adéquats de la susdite futurologie : IA, métavers, et neurotechnologies. L’école sera immersive, déconfinée, perpétuelle et plus efficace. La startup a récemment levé 95 millions de dollars pour son œuvre et partage les communiqués de presse de son ambitieuse plateforme technologique dans un Google Drive. Un livre blanc y est disponible, imaginant, non, prédisant ce à quoi ressemblera l’école en 2050 : la fin de l’école telle que nous la connaissons aujourd’hui (et ce serait, à priori, une bonne chose, je suppose).

Où sont les voitures volantes ? – Prédites comme imminentes par les futurologues depuis plus d’un siècle, des voitures volantes sont conçues depuis les années 1910 (ma préférée est l’autocoptère). Après un siècle d’attente, bien que toujours mises au point, elles n’occupent toujours pas les ciels de nos villes. À lire les prédictions actuelles, c’est le cyber- et le virtuel de la fin du siècle dernier, transformés en métavers et en accessoires (pour poches, pour yeux, pour tables, murs et cerveaux), qui sont les voitures volantes du 21e siècle.

Aujourd’hui, on va plus souvent à l’école à vélo qu’en voiture volante. D’une conjecture à l’autre, la réalité a parfois du mal à suivre.

GAFAM GAFAM
Gafam
Acronyme reprenant les initiales des multinationales géantes du web (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft). Le terme évoque par extension les problèmes politiques que posent ces compagnies : monopoles économiques, grandes fortunes des dirigeantes et précarité des conditions de travail des employées les moins qualifiées, omniprésence de leurs outils, rétention et exploitation des données personnelles, surveillance, capacité d’influence des décisions politiques et domination complète de la société numérique des câbles physiques aux contenus, des programmes aux appareils.
, RGPD RGPD Le règlement général sur la protection des données est un règlement de l’Union européenne qui constitue le texte de référence en matière de protection des données à caractère personnel. Il renforce et unifie la protection des données pour les individus au sein de l’Union européenne. (Wikipédia) , FLOSS, CQFD

Je me rappelle un débat à l’école primaire : fallait-il installer des distributeurs de boissons dans l’enceinte scolaire ? Il y avait trois contre-arguments :

  1. Les boissons sucrées sont mauvaises pour la santé et l’école ne souhaitait pas promouvoir leur consommation.
  2. Les enfants n’ayant pas d’argent de poche ne pourraient s’offrir le luxe de ces boissons supplémentaire, tandis que les privilégié..es le pourraient.
  3. Ces machines (non numériques à l’époque, bien que capable de compter l’argent) sont la façade de grandes marques dont les logos se retrouvent, au minimum, sur chaque canette ou bouteille, et l’on souhaitait éviter la publicité.

L’invasion des GAFAM dans le monde, c’est l’invasion de leurs logos, de leurs marques, de leurs produits et des usages qui y sont rattachés. Quitter Google ou Apple ne se fait pas sans concessions, quitter Facebook, Instagram et autres médias sociaux pas sans sacrifices. L’immixtion des technologies dans les écoles se fait de part avec l’immixtion des marques qui proposent d’alléchants deals (souvent imbattables) avec les directions ou les autorités. Office365 ou Chromebooks pour toutes et tous, boites mail de l’établissement déléguées à Microsoft ou à Google, la marche des géants ne s’arrête pas aux portes du savoir, l’acquisition et l’ancrage d’habitudes sont généreusement bradés pour façonner le futur (le programme de remises de Microsoft sur ses produits pour les élèves jeunes et moins jeunes s’appelle sobrement « Shape the future »).

La légende raconte que les cadres de la Silicon Valley, ces saboteureuses de l’esprit humain, mettraient leurs plus jeunes enfants dans des écoles sans écrans. C’est une information à relativiser. Il existe, en effet, une école, là-bas, loin d’attirer l’ensemble des enfants des cadres de la vallée, qui, comme d’autres écoles de par le monde, retarde l’usage des écrans dans le cursus pédagogique. On peut collecter, par contre, une sélection de commentaires de quelques dirigeant..es démontrant une conscience des enjeux de leurs propres produits : un ancien cadre de Facebook empêcherait ses enfants de toucher au réseau social, Bill Gates interdirait le smartphone avant 14 ans à ses enfants, Steve Jobs n’aurait pas offert d’iPad à sa progéniture, d’autres ne mettraient pas d’écrans dans les chambres, etc. Alors, retournements de vestes, bon sens, ou nouveau privilège de classe que de pouvoir s’offrir du non ?

Contre l’invasion, l’Europe propose une arme : le règlement général sur la protection des données (RGPD). Il est une référence légale en matière de protection des données à caractère personnel. Il permet de s’attaquer aux acteur..ices qui abusent des données, contournent le consentement à leur récolte et s’arrangent pour la traiter ailleurs (aux États-Unis par exemple). Depuis 2018, l’internet ouvert et libre aime reprendre les principes du RGPD pour exiger moins d’abus, plus de transparence et, dans une certaine mesure (car c’est difficile à mesurer), du privacy by design, c’est-à-dire pour demander une garantie de protection des données présente par défaut, plutôt que des concessions au cas par cas, en fonction des forces en présence. Le point saillant du règlement européen est la notion de consentement, c’est-à-dire qu’il faut la permission des gens pour utiliser leurs données. En principe, une simple opposition devrait suffire à rejeter toute idée de céder les outils numériques (et la captation des données personnelles qui va avec) à une indésirable tierce partie. Sauf que, si les décisionnaires ou les prestataires peuvent justifier d’un intérêt légitime à la collecte ou au traitement des données, l’accord n’est pas indispensable. Le débat porte alors sur la légitimité attendue, supposée ou espérée, dont les qualifications ne sont, elles, pas bien claires.

C’est-à-dire, en bref, que parfois l’argument du RGPD marche, parfois il ne marche pas. Les grand..es éditeur..ices se targuent d’être conformes, soit en mettant en place de réelles adaptations dans la manière de fournir les services, soit en mettant à jour leurs conditions d’utilisation, soit en ratiocinant sur les conditions attendues par le règlement. C’est donc au cas par cas que les débats se forment, en fonction des interprétations des parties proposantes (ou opposantes) d’un côté, des commerciales de l’autre et, au centre, écartelées, des décideuses (comités de direction, services techniques, comptables et personnes-ressources aux motivations diverses, représentatives d’un éventail d’usages et de convictions bigarrées – car tout le monde est libre, n’est-ce pas).

Sans sceller le débat, le RGPD reste toutefois une base légale inespérée pour la protection des données en Europe. D’ailleurs, on s’en sert aussi pour demander l’usage d’alternatives, dont les FLOSS (free and open-source Open source
Open-source
On parle d’open-source pour caractériser des logiciels dont le code est ouvert, pouvant être lu, modifié 
et amélioré par toustes. En cela, 
les logiciels open-source s’approchent des logiciels libres. Toutefois, la communauté open-source voit l’ouverture du code sous l’angle pratique : elle facilite et rend plus efficace leur développement. Cela est donc très différent de la philosophie sous-jacente au logiciel libre, visant 
à garantir les libertés fondamentales 
des utilisateurices.
software
, les logiciels libres Logiciels libres Les logiciels libres sont des logiciels dont les utilisateurices ont la liberté d’utiliser le programme, de le donner à d’autres et de le copier. Les utilisateurices ont aussi le droit et la liberté d’en étudier le fonctionnement et de l’adapter à leurs besoins et partager leurs modifications. On les appelle ainsi en opposition aux logiciels dits propriétaires, qui ne peuvent être partagés, modifiés ou utilisés à d’autres fins que celles prévues. On les différencie aussi des logiciels open source, dont le code est lui aussi accessible, mais moins pour assurer des libertés fondamentales aux utilisateurices que pour en faciliter 
le développement. et open source) qui par nature – à la condition importante qu’ils soient correctement choisis et implémentés – sont susceptibles d’offrir toute la transparence nécessaire à un privacy by design, voire de proposer des alternatives concrètes aux services incontournables. Il suffit de les utiliser, car, si les logiciels propriétaires s’immiscent partout pour nous captiver et nous asservir, les logiciels libres ont le pouvoir de libérer. Ils peuvent être auscultés, utilisés, modifiés et partagés librement – comme devrait l’être le savoir dans les écoles ! Leurs choix cependant, dépendent de motivations et de sélections techniques particulières. Faire l’effort de leur adoption n’est pas simple. Il faut choisir la taille de la maison, la couleur des murs et définir l’usage de chaque pièce, puis il faudra la bâtir et l’entretenir. Tandis que, de l’autre côté, des clouds hégémoniques prétendent toujours avoir la forme que l’on pense avoir besoin, bercés dans la sérénité apparente de l’œil du cyclone.

Au-delà de quel numérique, on peut aussi se demander si le numérique a bien sa place dans l’éducation et sur la manière dont il y entre. L’argumentaire du collectif « École en lutte » dessine un panorama quasi palpable des problèmes du numérique dans les écoles (voir l’article « Pourquoi être critique face au numérique à l’école ? Comment en faire un outil émancipateur ? »).

Une boite à six faces en a douze (sinon on ne peut pas regarder dedans)

L’éducation doit voir juste dans un monde qui change, l’éducation doit voir net dans un monde trouble. Sous les lumières des préoccupations de l’éducation, le numérique affiche différents contours : éduquer au numérique, à sa compréhension, son utilisation ou sa transformation ; ou éduquer par le numérique, avec ses outils, ses facilitations et ses opportunités. On peut éduquer aussi au numérique par le numérique (et éduquer par le numérique au numérique reviendrait au même), mais nulle part n’éduque-t-on que au numérique, car il reste des matières qui s’en passent, ni à tout le numérique, car, nous l’avons vu, le sujet est sans limites, tandis qu’il est bien possible de n’éduquer que par le numérique (écoles en ligne, zéro papier, écrans partout…). Le numérique est, dans tous les cas, un sujet d’éducation, car il est sujet de société. Et se répercutent, dans les écoles, les mêmes biais et inégalités que hors ses murs (accès à l’équipement, connectivité, aide disponible et autres ressources socioéconomiques).

Au numérique reviendrait son histoire, mais où la faire commencer : depuis l’invention du chiffre, du décompte, du boulier, du Turc mécanique, de l’algorithme, du transistor, de l’ordinateur personnel, d’internet, du smartphone ou de la redécouverte des visioconférences par le confinement ? Au numérique reviendrait l’étude de son fonctionnement, mais de quoi : l’électricité, l’électronique, les portes logiques, les algorithmes, le code, les compilateurs, les systèmes d’exploitation Systèmes d’exploitation 
Système d’exploitation 
systèmes d’exploitation
système d’exploitation
Operating System
iOS
Android
Windows
Linux
macOS
Un système d’exploitation consiste en un logiciel qui permet à une machine d’exécuter d’autres logiciels. Windows, macOS ou Linux sont des systèmes d’exploitation pour les ordinateurs. iOS et Android sont des systèmes d’exploitation utilisés par les smartphones.
, les traitements de texte, les logiciels spécialisés, le matériel, ou comment les réparer, si ce n’est savoir comment rallumer des machines que l’on n’éteint plus ? Au numérique reviendraient ses usages, mais lesquels : ceux de chez soi, réels, ou ceux du quotidien imaginés par l’école, ou ceux destinés à former pour l’avenir, celui dont on ne connait encore rien, partant de machines et de logiciels encore inconnu..es ?

Par le numérique, ça inclut les machines : les ordinateurs à la maison, ceux de l’école ou de la classe, les tableaux interactifs, des projecteurs ou périphériques de recopie d’écrans, les points d’accès Wifi, les tablettes, le matériel de création multimédia, les robots, les microordinateurs propices aux projets sympas et à l’éveil numérique, des imprimantes 3D, des scanneurs, des claviers, des souris et des multiprises électriques. Par le numérique, ça inclut aussi les machines qu’on ne voit pas : les routeurs, les câbles réseau, la fibre, les infrastructures des opérateurs, les centres de données et les ordinateurs des autres (ou le cloud, rangé dans des armoires qui soufflent et qui chauffent, qui cliquètent et qui claquètent, et qu’il faut entretenir, réparer, remplacer). Par le numérique, ça inclut les logiciels, ceux qui font tourner les machines, ceux qui font marcher la vie quotidienne, ceux qui mettent en forme les devoirs et travaux, et puis ceux qui font apprendre, qu’ils se contentent de singer une feuille de papier (mais sur un écran lumineux) ou qu’ils soient interactifs (ça clignote, ça bouge, ça réagit) ou qu’ils s’adaptent (il apprend à m’apprendre) ou qu’ils fassent tout et n’importe quoi (car il y a tout et n’importe quoi). Le numérique est comme les compétences, il est transversal.

Ouvrir la boite du « numérique », c’est dévoiler que le numérique n’est pas plus « une problématique » qu’un ensemble de questions qui en remplissent toutes les faces, qu’on le regarde depuis l’extérieur ou qu’on en inspecte l’intérieur (si on le peut). Ajoutez ses évolutions culturelles, locales et historiques, notre boite devient un tesseract (un [hyper]cube à quatre dimensions) dont il est impossible pour nos sens d’en saisir sa complétude.

Les facettes du numérique sont comme celles de l’information : multiples, permanentes, questionnables ; à entendre et utiliser avec une pensée critique que seul un chemin d’éducation de circonstance pourra contribuer à construire. Le numérique fait désormais partie des questions que l’école se pose en permanence.

Article précédent :
Édito