Numéro 2

Sans la main, notre mémoire rame

J’aime démarrer l’année scolaire en demandant à mes élèves de mettre leur ordinateur dans leur 
sac et leur smartphone dans leur poche, puis de prendre une feuille et un stylo. La première raison évidente est de les inviter à limiter les possibilités de distraction, pas tant que ce que je m’apprête 
à distiller soit parole d’évangile, mais pour leur permettre d’être plus attentifves à ce qui se passe autour d’iels et qu’iels soient plus à même de participer, réfléchir, mobiliser leurs connaissances 
et échanger. Mais la raison la plus profonde est simplement pragmatique. Dans un contexte d’apprentissage, l’écriture manuelle s’avère être toujours la plus efficace quand il s’agit 
de mémoriser des notions, et de s’en rappeler à long terme.

Dans l’épisode de Netflix d’Abstract, l’art du design, qui présente le travail d’Ian Spalter, créateur de la première interface d’Instagram, on comprend vite que s’il cherche à toucher nos sens avec son interface numérique émotionnelle, il a fait le même choix que beaucoup d’autres cadres de la tech : ses enfants n’ont pas d’ordinateurs ni de smartphones, ils vivent dans la nature et dessinent à la main, allongés dans de superbes espaces confortables.

Alors que l’écriture sur ordinateur est devenue prégnante dans les amphithéâtres des universités et du supérieur, remplaçant progressivement l’écriture manuelle, les études s’accumulent qui réaffirment l’importance de cette technique de corps vieille comme un parchemin mésopotamien.

Dans leur étude, The Effects of Handwriting Experience on Literacy Learning (Les effets de la pratique de l’écriture manuscrite sur l’alphabétisation), les chercheurses étatsuniens Wiley et Rapp ont montré, en comparant des groupes d’adultes apprenant l’alphabet arabe, soit en recopiant les caractères à la main, soit en les recopiant sur clavier, soit en les mémorisant visuellement seulement sur écran, que l’efficacité comparative de la main et du stylo était édifiante.

Selon les chercheurses « c’est simplement parce que l’écriture à la main renforce ce qui est appris de manière visuelle et auditive. Ce n’est pas tant la calligraphie qui compte que l’expérience perceptivo-motrice qu’offre l’écriture manuelle. L’écriture va unifier ce que l’on apprend sur les lettres (leurs formes, leurs sons, leurs corps) et va enrichir la connaissance et permettre un véritable apprentissage. […] Avec l’écriture, vous obtenez une représentation plus forte dans votre esprit qui vous permet de franchir un palier vers d’autres types de tâches complexes qui n’impliquent en aucune façon l’écriture manuscrite ».

La neuropsychologue et spécialiste du cerveau Audrey van der Meer résumequant à elle les longues études qu’elle a menées de 2017 à 2020 au sein de son laboratoire norvégien de manière prosaïque : « Lorsque vous écrivez votre liste de courses ou vos notes de cours à la main, vous vous souvenez mieux du contenu par la suite. L’utilisation d’un stylo et de papier donne au cerveau plus de “crochets” pour attraper vos souvenirs. Le fait d’écrire à la main crée beaucoup plus d’activité dans les parties sensorimotrices du cerveau. De nombreux sens sont activés en pressant le stylo sur le papier, en voyant les lettres que vous écrivez et en entendant le son que vous produisez en écrivant. Ces expériences sensorielles créent un contact entre différentes parties du cerveau et ouvrent le cerveau à l’apprentissage. Nous apprenons mieux et nous nous souvenons mieux. » Elle insiste sur la nécessité de faire écrire mais aussi dessiner les enfants depuis leur tout jeune âge, car ces activités font appel à la motricité fine et aux sens qui mettent le cerveau « en mode apprentissage. »

Une autre étude encore, japonaise celle-là, a montré que se souvenir de quelque chose écrit à la main sur du papier va mobiliser et activerde plus grandes zones cérébrales que lorsque l’on se souvient d’une information apprise autrement. Les informations uniques, complexes, spatiales et tactiles associées à l’écriture à la main sur papier sont à l’origine d’une mobilisation particulière de la mémoire qui peut s’apparenter à une forme d’amélioration cognitive. Kuniyoshi L. Sakai, spécialiste de la biologie du cerveau et du langage et auteur de l’étude, précise même qu’il y a une différence entre les prises de notes sur tablette et celles sur papier. « En fait, le papier est plus performant et plus utile (pour la mémoire) que les documents électroniques parce qu’il contient plus d’informations uniques qui permettent une meilleure mémorisation. […] Les outils numériques offrent un défilement uniforme vers le haut et vers le bas et une disposition standardisée du texte et de la taille des images, comme sur une page web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites 
web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. . Mais si vous vous souvenez d’un manuel imprimé sur papier, vous pouvez fermer les yeux et visualiser la photo au tiers de la page de gauche, ainsi que les notes que vous avez ajoutées dans la marge inférieure par exemple ».

Toutes ces études insistent sur la plasticité et la sensibilité du cerveau, toujours en maturation à la fin de l’adolescence. Pour celleux qui font de plus longues études, certaines chercheurses expliquent que le développement cérébral continue durant ce qu’iels appellent l’âge adulte émergent (Lafumey). Les études se poursuivent et se ressemblent sur le sujet. Car si l’écriture est une technique comme une autre, elle est incarnée, c’est-à-dire qu’elle implique notre cognition dans sa totalité sensible. Nombreuxses sont les chercheurses qui nous invitent à réinvestir la dimension incarnée de l’écriture, dès le plus jeune âge et bien après, pour améliorer nos capacités de mémorisation.

Vous souhaitez progresser en sciences sociales, en art, en mathématiques ? Alors, à vos stylos.

Pour aller plus loin

Wiley, R. W., & Rapp, B. (2021). The Effects of Handwriting Experience on Literacy Learning. Psychological Science, 32(7), 1086-1103. Pour les citations de Wiley et Rapp voir Rosen Jil, 7 Juillet 2021, Hand-writing letters shown to be best technique for learning to read, hud.edu. Et Bergland Christopher, Why Does Writing by Hand Promote Better and Faster Learning ?, Psychology today, juillet 2021.

Ose Askvik E, van der Weel FR and van der 
Meer ALH (2020) The Importance of Cursive Handwriting Over Typewriting for Learning in the Classroom : A High-Density EEG Study of 12-Year-Old Children and Young Adults. Front. Psychol. 11:1810. Pour les citations. Sliper Midlin A., Norwegian SciTech News, 2020.

Keita Umejima, Takuya Ibaraki, Takahiro Yamazaki, Kuniyoshi L. Sakai. Paper Notebooks vs. Mobile Devices : Brain Activation Differences During Memory Retrieval. Frontiers in Behavioral Neuroscience, 2021.

Lanfumey, Laurence. « Approche biologique : cerveau en maturation, cerveau en ébullition ? », Marie Choquet éd., Les jeunes face à l’alcool. 
Érès, 2019, pp. 73-87.