Curseurs : Peux-tu te présenter et dire quelques mots de ton parcours chez Framasoft ?
Pouhiou : Contrairement à ce qu’on pourrait penser, je ne suis pas développeur. Je suis arrivé dans le logiciel libre en écrivant des livres ! Framasoft avait une maison d’édition et voulait essayer de publier un roman. Celui que j’avais écrit était dans le domaine public volontaire, en licence Creative Commons
Creative Commons
CC
Creative Commons (CC) est une association à but non lucratif dont la finalité est de proposer une solution alternative légale aux personnes souhaitant libérer leurs œuvres des droits de propriété intellectuelle standard de leur pays, jugés trop restrictifs. L’organisation a créé plusieurs licences, connues sous le nom de licences Creative Commons. Ces licences, selon leur choix, ne protègent aucun ou seulement quelques droits relatifs aux œuvres. Le droit d’auteur (ou « copyright » dans les pays du Commonwealth et aux États-Unis) est plus restrictif. (Wikipédia)
. Ils m’ont proposé de passer en comité de lecture…
J’ai alors commencé à contribuer à Framasoft en faisant de la communication. J’ai commencé à être bénévole en 2012. En 2015, je suis devenu salarié, d’abord en tant que rédacteur puis en tant que chargé de communication. Depuis 2020, je suis co-directeur de l’association.
Framasoft propose des services libres mais néanmoins gratuits. Pourquoi cette démarche ?
P : Répondre à cette question suppose de revenir en 2013, lorsqu’Edward Snowden révèle au monde la surveillance massive d’internet et des communications mise en œuvre par la NSA à l’échelle mondiale. À cette époque, cela faisait longtemps qu’il se disait dans la communauté libriste Libriste Personne attachée aux valeurs, culture et usages associés aux logiciels libres. Ces personnes peuvent participer à leur promotion, leur fabrication, leur diffusion, à l’assistance des utilisateurices ou simplement les utiliser. que les services de Google étaient problématiques. Pourtant, chez Framasoft, nous utilisions malgré tout ces services…
Il faut se souvenir qu’avant cette année-là, Framasoft avait une maison d’édition, faisait la promotion du logiciel libre dans l’enseignement et tenait un annuaire de logiciels libres
Logiciels libres
Les logiciels libres sont des logiciels dont les utilisateurices ont la liberté d’utiliser le programme, de le donner à d’autres et de le copier. Les utilisateurices ont aussi le droit et la liberté d’en étudier le fonctionnement et de l’adapter à leurs besoins et partager leurs modifications. On les appelle ainsi en opposition aux logiciels dits propriétaires, qui ne peuvent être partagés, modifiés ou utilisés à d’autres fins que celles prévues. On les différencie aussi des logiciels open source, dont le code est lui aussi accessible, mais moins pour assurer des libertés fondamentales aux utilisateurices que pour en faciliter
le développement.
pour Linux
Systèmes d’exploitation
Système d’exploitation
systèmes d’exploitation
système d’exploitation
Operating System
iOS
Android
Windows
Linux
macOS
Un système d’exploitation consiste en un logiciel qui permet à une machine d’exécuter d’autres logiciels. Windows, macOS ou Linux sont des systèmes d’exploitation pour les ordinateurs. iOS et Android sont des systèmes d’exploitation utilisés par les smartphones.
et Windows. Mais l’association avait une posture d’entre-deux, entre le monde technico-technique du libre et les gens, les profs. Ne serait-ce que parce qu’elle proposait du logiciel libre pour Windows, elle s’écartait d’un librisme « pur et dur ».
Nous avons donc commencé, dans un premier temps, par « dégoogliser Framasoft » et trouver des alternatives pour nous-mêmes. Ce processus n’a pas été facile et nous l’avons documenté pendant un an.
En faisant ce travail, nous nous sommes rendu compte qu’au-delà d’un changement de logiciels, il y avait un enjeu de domination sociétale de ces grandes entreprises – à la fois culturelle, politique, technologique et économique. Face à cela, nous voulions montrer que des alternatives étaient possibles. Nous savions que le Libre pouvait proposer de telles alternatives, mais ce n’était pas accessible à tout le monde… En effet, si l’on dit aux personnes qui cherchent une alternative à Google Docs qu’elles doivent acheter un nom de domaine, louer un serveur, y installer Debian et les différents paquets logiciels requis… on perd 99 % des personnes intéressées. Moi-même, je serais bien incapable de faire toutes ces manipulations techniques.
Chez Framasoft, cependant, nous avions les compétences pour le faire. Nous nous sommes donc dit que nous allions mettre à disposition ces alternatives pour qu’elles puissent être découvertes et utilisées par le grand public.
Avec notre campagne « Dégooglisons Internet », entre octobre 2014 et octobre 2017, nous avons donc proposé un plan d’attaque qui consistait à mettre à disposition 30 logiciels libres sur 3 ans. Au départ, nous n’envisagions pas de réellement remplacer ce que proposait Google. On voyait plutôt cela comme de l’expérimentation et, surtout, comme une démonstration politique : nous voulions montrer qu’il était possible de faire de l’internet autrement qu’avec des multinationales qui s’imposent sans qu’on nous demande notre avis, et qui ont une influence considérable sur nos sociétés, nos démocraties… Finalement, ça a eu un succès qui nous a totalement dépassé parce que notre discours a rencontré le bon public au bon moment.
Par rapport au choix de la gratuité, notre objectif était d’abaisser la première marche, de réduire le « coût d’entrée », afin de montrer ce qui était possible et de rendre les alternatives accessibles. Dans ce contexte, proposer des services gratuits s’imposait comme une évidence car en faire payer l’utilisation, c’est déjà discriminer certaines personnes.
Dans ce contexte, proposer des services gratuits s’imposait comme une évidence car en faire payer l’utilisation, c’est déjà discriminer certaines personnes.
On sait qu’un service n’est jamais complètement gratuit et Framasoft compte des salariées. Comment financez-vous ces services et les personnes qui travaillent à les promouvoir et les maintenir ?
P : L’écrasante majorité des ressources de Framasoft provient des dons qui constituent entre 90 % et 95 % de nos revenus. Ils sont majoritairement le fait d’individues et de très petites entreprises, même si nous avons aussi des dons d’entreprises plus importantes ou de fondations, comme la SNCF ou la Fondation pour le progrès humain, en Suisse. De manière plus anecdotique, la vente de services (des personnes qui nous demandent de leur installer un Framapad, par exemple) apporte un peu d’argent, ou bien encore mais très à la marge, la vente de livres ou de t-shirt.
Récemment, pour des projets comme PeerTube PeerTube PeerTube est une plateforme d’hébergement vidéo et de streaming décentralisée, qui se présente comme une alternative à YouTube et s’insère dans l’écosystème plus vaste du Fédiverse. et Mobilizo, nous avons pu obtenir des bourses de NLnet dans le cadre de la campagne Next Generation Internet (NGI). Autrement, nous n’avons jamais reçu de subvention, si ce n’est qu’indirectement, nous avons pu profiter d’emplois aidés et l’on bénéficie du fait que Framasoft soit reconnu comme d’intérêt général, une reconnaissance qui implique que les dons sont défiscalisables à 66 % pour les contribuables en France.
Ce qui est intéressant, par rapport au modèle économique du don, c’est que c’est un modèle de « redistribution volontaire ». Framasoft a fait quelques enquêtes pour voir qui étaient les personnes qui faisaient des dons. Bien sûr, c’était sur une base volontaire, donc forcément biaisé. Toutefois, ce que révèlent ces enquêtes, c’est qu’une grande partie des gens qui donnent ont un peu de moyens, notamment des ingénieures, intéressées à l’informatique, qui ne sont pas forcément les personnes qui ont elles-mêmes besoin des outils de Framasoft, mais qui paient pour que d’autres y aient accès.
Aujourd’hui, 2 millions de personnes utilisent Framasoft et à peu près 10 000 personnes nous donnent de l’argent. Donc lorsqu’on calcule le ratio, on est à une personne qui donne pour 2000… Il y a quelque chose de très solidaire là-dedans… et ça marche !
Progressivement, Framasoft a fermé ou restreint l’accès à certains services proposés par le passé… initiant en parallèle un autre projet, les “CHATONS”. Qu’est-ce que la décentralisation
Décentralisé
Décentralisation
On parle de décentralisation ou de services décentralisés pour caractériser des services en ligne qui permettent à des opérateurs ou utilisateurices de cogérer les services depuis une multitude de serveurs, parlant entre eux un langage commun. Un exemple classique de service avec ce type d’architecture est l’email : une personne ayant une adresse mail chez Nubo en @nubo.coop peut écrire à une personne ayant une adresse chez Google en @gmail.com parce que les protocoles d’envoi et de réception sont les mêmes. Dans un contexte où les grandes plateformes – celles des GAFAMs – proposent des services « centralisés », obligeant toustes les utilisateurices à passer par leurs propres serveurs et à respecter leurs uniques conditions d’utilisation, des services décentralisés garantissent plus d’autonomie aux utilisateurices pour contrôler l’usage fait de leurs données.
apporte en terme de pérennité des services proposés ?
P : En réalité, la volonté de décentralisation était déjà présente au lancement de Dégooglisons Internet. En effet, nous nous donnions 3 objectifs : informer les gens, proposer des alternatives (ce que l’on retient le plus souvent de cette campagne) et, aussi, décentraliser. Dès le départ, donc, la décentralisation était essentielle, car nous étions convaincues qu’il ne fallait pas devenir le Google francophone du Libre.
Nous voulions être une porte d’entrée, mais cette porte d’entrée ne devait pas être un cul-de-sac.
Dans ce contexte, nous avons très vite pris contact avec d’autres associations libristes qui pouvaient, elles aussi, héberger ces services. Nous nous sommes notamment mis en lien avec des associations qui avaient déjà, par le passé, monté un groupement d’hébergeurs alternatifs, le RHIEN. Nous leur avons expliqué que nous avions besoin qu’à un moment, un collectif se reconstruise autour de cette pratique, et nous leur avons demandé s’il était mieux que Framasoft intègre le RHIEN ou crée son propre collectif. Le RHIEN n’étant plus actif, c’est la deuxième voie qu’on a suivie.
Dans notre proposition politique, il y a une oscillation constante entre centralisation et décentralisation. Dans un premier mouvement, on centralise : on accueille les gens et on leur propose d’essayer des services en logiciel libre chez nous. On construit une confiance en utilisant, notamment, la « marque Frama ». Mais dans un second mouvement, on propose aux gens d’aller trouver ces mêmes services ailleurs, chez d’autres hébergeurs qui prennent la relève. Si l’on a fermé certains services parce qu’ils n’avaient pas marché ou ne marchaient plus, c’est essentiellement dans un but de décentralisation que nous avons progressivement fermé les autres services.
Dans certains cas, nous avons aussi fermé certains services, car nous n’avions plus les épaules pour les maintenir, ou parce qu’on souhaitait se concentrer sur d’autres activités. Aujourd’hui, comme je le disais, Framasoft a deux millions d’utilisateurices par mois. Pour notre petite association de 40 membres dont 11 salariées… c’est un monde et c’est aussi une grande responsabilité : si l’on n’assure pas, c’est autant de personnes qui se retrouvent sur le carreau !
Cependant, le fait que nous renoncions à certains services ne signifie pas qu’on n’en n’ouvrira pas de nouveaux. Notre but reste de faire des propositions politiques.
Existe-t-il en France d’autres associations qui vivent uniquement de dons comme Framasoft ou est-ce un cas exceptionnel ? Quels sont les modèles économiques des CHATONS ?
P : Je pense que la situation de Framasoft est difficilement reproductible parce que le don est une expression de la confiance et que pour avoir cette confiance, il faut construire une réputation.
Même pour Framasoft, ce n’était pas gagné. En 2014, au moment du lancement de « Dégooglisons Internet », Framasoft est peu connu en dehors de la petite sphère libriste – et de quelques profs ou du ministère de l’Éducation nationale. Et même parmi les libristes, nous sommes parfois mis à l’écart en raison de notre posture d’entre-deux.
Avec Dégooglisons Internet, on est arrivé au bon moment. On a rencontré un besoin. Mais ça s’est joué à peu de choses, car au même moment, notre trésorerie avait fortement baissé. Framasoft ne comptait plus que 2 salariées et il n’était pas certain qu’on ait de quoi les payer à la fin du mois…
Parmi les CHATONS, certains essaient de se construire sur le modèle économique du don. Je pense notamment à Contre-Voie qui fait vraiment de très belles choses et qui a acquis une certaine réputation.
Cependant, ce n’est pas le seul modèle. Un CHATON comme Picasoft dépend de l’Université. Il y a aussi des entreprises qui vendent du service, de l’accompagnement, de l’aide à la transition numérique ou de la médiation numérique. Et d’autres encore qui sont des CHATONS familiaux ou amicaux, où une personne loue un serveur ou met un serveur dans son salon… et propose à ses proches de contribuer aux frais dans un pot commun.
Il y a beaucoup de modèles différents et certains CHATONS ont même des modèles hybrides, cumulant du don, de l’adhésion, de la vente de services…
En Belgique, on constate avec l’asbl Domaine Public et la coopérative Nubo qu’il n’est pas évident de financer des services, et surtout des salaires…
P : Il y a une difficulté à soutenir les CHATONS qui ont la volonté de se professionnaliser et de payer leur travail à sa juste valeur. Parce que fournir des services éthiques, c’est un vrai travail et ça a un coût – que Google a invisibilisé pendant des années en nous habituant au tout gratuit. Et il y a aussi certains travaux plus pénibles qu’on ne peut pas toujours gérer en bénévole. Fournir des services éthiques, c’est un vrai travail et ça a un coût.
« Fournir des services éthiques, c’est un vrai travail et ça a un coût. »
C’est un peu comme la vaisselle… Quand on fait la vaisselle pour 50 ou 200 personnes… il faut à un moment payer une personne qui fait la vaisselle et reconnaître son travail à sa juste valeur.
Pour ces raisons, il faut se réhabituer à payer pour des services qui nous ont été offerts gratuitement. Mais c’est très difficile d’arriver à faire évoluer les mentalités dans cette direction-là.
Pour moi, c’est en lien avec le rapport que nous avons culturellement au numérique et à la manière dont l’informatique nous a été imposée dans nos vies. En ce qui me concerne, cette technologie a été une source d’épanouissement. Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. Pour des personnes qui n’aiment pas ou se sentent oppressées par le numérique, ce n’est pas évident de se dire qu’il faut payer pour quelque chose qu’on peut avoir gratuitement ailleurs. Dans ce cas, même si l’on peut avoir pris conscience du problème, le ressenti positif qu’on peut avoir en adoptant une alternative numérique est moindre, comparé à la marche du changement parfois nécessaire.
Le fait que ce travail soit invisibilisé joue aussi un rôle énorme. À ce niveau-là, je pense qu’on peut trouver des ressources dans les travaux des militantes féministes qui ont essayé de visibiliser le travail invisible : tâches ménagères, travail émotionnel, etc. Il faut conscientiser que le travail invisibilisé à un coût, une valeur, une expertise, et que si l’on ne peut pas payer ce travail-là, les gens qui ont cette expertise vont devoir aller bosser chez Google et nourrir le système qu’on voudrait refuser.
Mais c’est un long travail. C’est un travail d’éducation et un changement de paradigme culturel.
