Numéro 3

Dites logiciel libre et PARTAGÉ !

De la coopération à une philosophie du partage

L’important, dans le libre, n’est pas la gratuité ou le prix du logiciel, mais bien la philosophie 
du partage qui fonde l’outil, une philosophie qui s’oppose directement aux principes 
de la société marchande, aux prescriptions du capitalisme. Le logiciel libre, qu’il soit gratuit, 
à prix modeste, ou à un tarif laissé au bon vouloir de l’utilisateurice, ne répond qu’à une seule 
logique : celle d’une philosophie du bien commun, au service de toustes.

Un autre mouvement s’est, lui aussi, opposé aux prescriptions capitalistes : le mouvement coopératif de la fin du 19e siècle. Tisser des liens entre ces deux mouvements, ces deux utopies réalistes ayant démontré leur pertinence et leur efficacité, nous parait intéressant dans un dossier sur la gratuité dans le monde du numérique.

Le logiciel libre≈, héritier du mouvement coopératif  ?

Nous vous invitons donc à ne plus parler de logiciel libre et gratuit, mais bien de logiciel libre et partagé, ou de logiciel coopératif si vous êtes plus téméraire. Pourquoi plus téméraire  ? Parce que parler de logiciel coopératif, c’est faire le choix de ne plus parler uniquement de l’adoption de tel ou tel outil pour nos usages, mais bien d’un choix de société. Ce choix est finalement fort simple : c’est celui d’une société du partage contre celui d’une société ultra-capitaliste. Opter pour l’une ou l’autre solution informatique n’est donc pas qu’une question de coût ou de facilité, mais bien un choix philosophique, moins anodin qu’il n’y paraît.

L’adjectif «  coopératif  » est trop peu utilisé dans le monde du numérique. Il l’est par certains hébergeurs, issus de l’économie sociale, pour signifier leur modèle économique particulier. Mais il qualifie peu de logiciels qui sont pourtant l’œuvre de codeureuses organisées sous une forme coopérative. Nous pouvons, par exemple, citer les CHATONS, Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires (voir notre article Les CHATONS, ronrons collectifs 
et dissémination de services en ligne libres). Ces hébergeurs indépendants ou communautés de développeuseurs sont les coopératives de partage modernes.

Nous émettons l’hypothèse que le mouvement du logiciel libre aurait tout intérêt à se positionner comme héritier du mouvement coopératif, plutôt que comme une simple alternative aux GAFAM GAFAM
Gafam
Acronyme reprenant les initiales des multinationales géantes du web (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft). Le terme évoque par extension les problèmes politiques que posent ces compagnies : monopoles économiques, grandes fortunes des dirigeantes et précarité des conditions de travail des employées les moins qualifiées, omniprésence de leurs outils, rétention et exploitation des données personnelles, surveillance, capacité d’influence des décisions politiques et domination complète de la société numérique des câbles physiques aux contenus, des programmes aux appareils.
. Mais quel est donc ce mouvement, son histoire, ses liens avec l’actualité du logiciel libre  ?

Le mouvement coopératif est communément connu pour ses coopératives agricoles, mais nous le retrouvons aussi dans l’idée en France de SCOP (société coopérative de production). Nous parlerons également de sa présence dans le monde de la pédagogie.

Quatre règles libératrices

Historiquement, la société souvent citée comme la première coopérative se crée à Rochdale, dans le nord de l’Angleterre, en 1843. Suite à un conflit social, douze tisserandes licenciées cherchent à s’organiser pour fonder une société de production autonome, émancipée du patronat. C’est finalement vingt-huit contributeurices qui créent, l’année suivante, la coopérative des Équitables Pionniers, régie par quatre simples règles :

  • L’égalité : exprimée par la formule «  une membre, une voix  », elle fonde le principe démocratique selon lequel chacune, au sein de l’assemblée, prend part aux décisions avec une et une seule voix, quel que soit son apport financier.
  • L’équité, qui régit la rémunération fixe de chaque coopérateurice, garantissant une part de réserve pour les réinvestissements.
  • La liberté, qui induit que chacune puisse être libre d’adhérer ou de quitter la coopérative sans restriction.
  • La justice, qui veut que le bénéfice ne soit pas réparti au prorata du capital apporté, mais des achats et de l’investissement en temps consacré 
à la coopérative [1].

Il s’agit donc d’un nombre très restreint de règles, extrêmement contraignantes pour la coopérative, mais qui s’avèrent être libératrices pour les coopérateurices.
Nous aimerions faire ici un parallèle avec les quatre règles simples que les créateurices de logiciels libres Logiciels libres Les logiciels libres sont des logiciels dont les utilisateurices ont la liberté d’utiliser le programme, de le donner à d’autres et de le copier. Les utilisateurices ont aussi le droit et la liberté d’en étudier le fonctionnement et de l’adapter à leurs besoins et partager leurs modifications. On les appelle ainsi en opposition aux logiciels dits propriétaires, qui ne peuvent être partagés, modifiés ou utilisés à d’autres fins que celles prévues. On les différencie aussi des logiciels open source, dont le code est lui aussi accessible, mais moins pour assurer des libertés fondamentales aux utilisateurices que pour en faciliter 
le développement. s’imposent de respecter et qui accordent quatre libertés à la communauté des utilisateurices :

  • la liberté d’utiliser le logiciel pour n’importe 
quel usage ;
  • la liberté d’en étudier le fonctionnement, 
de l’adapter à ses besoins, de l’améliorer ;
  • la liberté de redistribuer des copies 
du programme ;
  • la liberté de faire bénéficier la communauté 
de ses améliorations, en distribuant des versions modifiées du logiciel, à la condition que celles-ci soient soumises à la même licence.

En 1983, Richard Stallman lance le projet GNU GNU Abréviation en Anglais de « Gnu is Not Unix », le projet GNU est un projet de système d’exploitation libre initié par Richard Stallman en 1983. Jusqu’à la création du noyau Linux, développé indépendamment par Linus Torvald, le projet GNU manque cependant d’opérabilité pour interagir avec le matériel des machines. On parle de « GNU/Linux » pour caractériser l’association du système GNU et de ce noyau, permettant d’obtenir un système d’exploitation complet tel celui des différentes distributions Linux. ≈, le premier système d’exploitation Systèmes d’exploitation 
Système d’exploitation 
systèmes d’exploitation
système d’exploitation
Operating System
iOS
Android
Windows
Linux
macOS
Un système d’exploitation consiste en un logiciel qui permet à une machine d’exécuter d’autres logiciels. Windows, macOS ou Linux sont des systèmes d’exploitation pour les ordinateurs. iOS et Android sont des systèmes d’exploitation utilisés par les smartphones.
libre. Il en dessine aussi la nouvelle forme juridique, en rédigeant la licence GNU/GPL (General Public License) qui définit ces quatre libertés et donne un cadre juridique au partage de logiciels libres (pour un exemple concret, voir notre article Orange condamnée pour 
non-respect d’une licence libre), cela avant même que le système GNU/Linux ne soit opérationnel (1991). De nombreux logiciels sont publiés depuis sous ce type de licence.

Aucune de ces libertés ne parle de gratuité ou de coût du logiciel, mais elles imposent aux créateurices, aux collectifs de codage, un cadre clair qui garantit les libertés des utilisateurices et des autres développeureuses, en particulier en empêchant toute appropriation privative des versions dérivées du logiciel. En résumé, une fois qu’un logiciel est publié sous licence libre, toute personne qui propose une amélioration ou une extension doit partager son propre travail avec la communauté.

Des utopistes dans le monde capitaliste

Si cette première coopérative du 19e siècle ou ces premières communautés de développeureuses s’appuyaient sur quatre principes simples aptes à régir des organisations complexes, elles se rejoignent aussi dans le traitement que leur a réservé le monde capitaliste, qui se résume à un seul mot : UTOPISTES  !

Et pourtant, la coopérative de Rochdale a fait des émules. Le mouvement coopératif a même eu son heure de gloire dans l’entre-deux-guerres avec de nombreuses coopératives liées aussi bien aux maisons du peuple qu’aux salles paroissiales, avec de nombreuses sociétés gérées par leurs travailleureuses. Même au 21e siècle, ces projets «  utopiques  » perdurent. Il existe plus de 2 600 coopératives agricoles en France, qui mettent en commun les outils de production ou de distribution de leur vin, blé ou betteraves. Elles rompent ainsi le principe de la concurrence pour négocier collectivement face aux centrales d’achats de la grande distribution. Il existe aussi des SCOP plus industrielles, telles que l’usine Fralib de Gémenos dans le sud de la France. Là, suite à la décision de délocalisation de l’entreprise Lipton, les ouvrieres ont décidé de reprendre leur usine pour produire les thés et infusions «  1336  », après 1 336 jours de conflit social [2]. Chacune de ces coopératives est une utopie réaliste en marche, comme chaque projet de logiciel libre.

Cette utopie, nous la retrouvons aussi dans les prémices de l’outil que nous utilisons au quotidien : le World Wide Web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites 
web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. . Au début des années 1990, au CERN, à Genève, Tim Berners-Lee et Robert Cailliau imaginent des pages web, que chacune pourrait publier librement et relier à d’autres par des liens hypertextes, ouvrant un accès universel aux connaissances et à la culture. En plaçant leurs inventions dans le domaine public, ils anticipent une communauté de partage où rien ne pourrait être privatisé, protégé, commercialisé. Wikipédia, l’encyclopédie libre où chacune peut apporter sa contribution, est dans la continuité de ce rêve des deux créateurs du Web.

Changer la société par l’école

Il existe un autre domaine dans lequel le terme «  coopérative  » a été très utilisé, particulièrement durant l’entre-deux-guerres, c’est celui de la pédagogie. Deux pédagogues ont alors prôné la coopération plutôt que la compétition entre élèves : Barthélemy Profit (malgré son nom prédestiné) et Célestin Freinet. Tous deux pensent la classe comme une société miniature, dans laquelle la coopération et l’entraide sont à promouvoir, l’individualisme et la compétition, à proscrire.

Barthélemy Profit, né en 1867, inspecteur de l’Éducation nationale en Corrèze, est confronté aux deux maux de l’école de son siècle : l’autoritarisme des maîtres et la compétition entre les élèves. Quelle société promeut de telles pratiques  ? L’autoritarisme forme à la soumission au maître, au sergent ou au patron. La compétition fait le lit du capitalisme en mettant les élèves en concurrence, en les soumettant à la réussite, au rendement, à l’accumulation de richesse (les points)…

Dans «  La coopération à l’école primaire   » (1922), Barthélemy Profit écrit :
«  L’école coopérative, c’est une école transformée politiquement, où les enfants qui n’étaient rien sont devenus quelque chose, c’est l’école passée de la monarchie absolue à la république et où les enfants, livrés en certains domaines à leur initiative, apprennent le jeu de nos institutions et s’exercent à la pratique de la liberté.  »

Quelques années plus tard, Célestin Freinet fonde sa pédagogie sur les mêmes principes.

Jeune instituteur, sa première classe ne fut pas scolaire mais militaire. Nommé aspirant officier en 1916, il dirige une quarantaine d’hommes dans la bataille du Chemin des Dames. Blessé, il ne reprendra le chemin de l’école qu’après une longue convalescence. Il se refuse à former les enfants à l’obéissance, comme l’ont été les soldats des tranchées. Il a trop vu les ravages de la soumission sur une armée en marche. Il développe la «  classe coopérative  ». Parmi ses Invariants (1964), il écrit : «  On prépare la démocratie de demain par la démocratie à l’École. Un régime autoritaire à l’École ne saurait être formateur de citoyens démocrates  ».

Barthélemy Profit et Célestin Freinet prônaient un changement de société par l’école. Leur pari était qu’une école qui apprend la coopération transforme les adultes, les émancipe et ainsi change la société. Quelle société aurions-nous si l’école, par-delà sa mission d’apprentissage, visait aussi à émanciper les enfants d’une société de la concurrence, de la méfiance et de l’individualisme  ?

Partage et coopération, 
un choix de société

Quels liens peut-on faire avec le choix d’un logiciel privateur ou libre  ? Le logiciel libre est développé dans une philosophie du partage, un principe de coopération. Chacune d’entre nous peut y contribuer, en tant que codeureuse, traducteurice ou encore utilisateurice. Or l’école que nous avons, pour la plupart, vécue, reste imprégnée d’autoritarisme et de compétition. Une certaine logique capitaliste fait donc partie de notre éducation : la compétition est censée garantir la performance alors que la coopération serait synonyme de «  copiage  » et de «  nivellement par le bas  ». Ce raisonnement ne connote-t-il pas notre vision de ce qui est performant ou non  ? Et cela ne suscite-t-il pas certaines résistances à l’implantation de logiciels libres  ?
Faire le choix d’outils coopératifs plutôt que d’outils marchands et commerciaux dans le domaine numérique est aussi un choix de société, un choix qui prône le partage plutôt que la compétition, la démocratie de toustes face à la suprématie de certains (et ici, nous ne féminiserons pas «  certains  », qu’ils se prénomment Bill, Steve, Mark, Elon, Jeff… ce sont bien tous des frères, comme l’écrirait Renaud  !) : un choix qui représente un réel changement et pas une utopie.

À la fin, que vos logiciels soient gratuits ou non, que votre café soit Fairtrade ou pas, vos déplacements, polluants ou écoresponsables, vos relations, hiérarchiques ou solidaires… Chaque choix n’est qu’un élément qui construit notre société  ! Nous pouvons être fatalistes, voire cyniques, et affirmer que nous n’y changerons rien, ou avoir un brin d’utopie et faire le choix d’un espoir de transformation. Chiche  !

Les Creative Commons Creative Commons
CC
Creative Commons (CC) est une association à but non lucratif dont la finalité est de proposer une solution alternative légale aux personnes souhaitant libérer leurs œuvres des droits de propriété intellectuelle standard de leur pays, jugés trop restrictifs. L’organisation a créé plusieurs licences, connues sous le nom de licences Creative Commons. Ces licences, selon leur choix, ne protègent aucun ou seulement quelques droits relatifs aux œuvres. Le droit d’auteur (ou « copyright » dans les pays du Commonwealth et aux États-Unis) est plus restrictif. (Wikipédia)
 : 
pour une société du partage consenti

En 2001, trois professeurs universitaires, Lawrence Lessig, Hal Abelson, et Eric Eldred reprennent le concept de copyleft Copyleft Copyleft ou « gauche d’auteur », est l’autorisation donnée par l’auteure pour un travail soumis au droit d’auteur (œuvre d’art, texte, programme informatique ou autre) d’utiliser, d’étudier, de modifier et de diffuser son œuvre, dans la mesure où cette même autorisation reste préservée. (Wikipédia) , utilisé par Richard Stallman dans le monde du logiciel, pour l’étendre aux autres domaines de la création. Ils inventent les licences Creative Commons, qu’ils publient avec l’aide d’un jeune génie de l’informatique, Aaron Swartz. Elles vont nous servir de conclusion, car leur histoire illustre remarquablement bien le propos de cette contribution.

Il faut savoir que la loi, américaine comme européenne, sur le droit d’auteur, qui s’applique à toute création artistique, ne prévoit que la mention « tous droits réservés  », protégeant avant tout les droits patrimoniaux qui découleraient de la mise sur le marché de l’œuvre. Du texte, de la musique, une photo, une vidéo sont, selon l’idée reçue, assimilés à des biens matériels dont il faudrait tirer profit et non à des œuvres intellectuelles émanant et contribuant à une culture commune.

À l’inverse, les licences Creative Commons permettent à l’auteurice, compositeurice ou réalisateurice de poser de véritables choix pour son œuvre, de la partager à ses conditions. Nous quittons dès lors le «  tous droits réservés  », une société de la propriété intellectuelle exclusive, pour entrer dans une société du partage consenti. Six licences Creative Commons s’offrent aux auteurices. La plus libérale impose uniquement à la personne qui réutilise l’œuvre de citer son auteurice. Les autres peuvent interdire toute modification de l’œuvre, sa commercialisation ou imposer le partage sous la même licence. Nous pouvons dès lors découvrir sur le net nombres d’œuvres partagées sous licence Creative Commons : de la musique, des films, des livres, des photos…

Encore une fois, la question importante n’est pas la gratuité, question qui nous contraint à une vision capitaliste des relations humaines, mais bien une notion de partage de l’art, de la création. Il s’agit d’une volonté d’offrir ses créations au plus grand nombre au lieu de les marchander avec les seules privilégiées. Derrière la notion de partage, il y a une société du bien commun, de la reconnaissance des personnes pour ce qu’elles construisent et non ce qu’elles «  valent  » sur un marché, à quelle place se trouvent-elles dans un classement, au nombre de vues qu’elles ont sur un réseau social  !

Nous conclurons en paraphrasant Che Guevara : «  Soyons réalistes, exigeons l’impossible  » !