Misère du numérique contemporain
Votre fil d’actualité Facebook est rempli de publications de pages que vous ne suivez pas, vous êtes assailli de publicités à chaque fois que vous cherchez une recette sur internet, Tiktok vous propose des vidéos à l’infini qui accaparent votre attention pendant des dizaines de minutes par jour… Bienvenue dans l’environnement numérique en 2024 !
Alors que nous en dépendons de plus en plus dans notre vie quotidienne, force est de constater que notre environnement digital est dégradé. D’un côté nous avons accès à tout un tas de services, le plus souvent gratuitement. De l’autre, utiliser les plateformes qui proposent ces services devient de plus en plus désagréable. Il est souvent long et fastidieux de trouver ce que l’on est venu y chercher, quand cela ne devient pas carrément impossible. Alors que nous avons potentiellement accès à des montagnes d’informations et de services via nos smartphones, en pratique, naviguer sur internet semble se compliquer avec le temps, et non l’inverse.
L’objectif de cet article est de comprendre pourquoi l’environnement numérique est si problématique aujourd’hui. Cela nécessite une petite plongée dans les modèles économiques sur lesquels repose l’écosystème du digital. Mais en premier lieu, intéressons-nous plus simplement au fonctionnement d’une plateforme sur internet.
Le numérique de nos jours est surtout composé de plateformes. Effectuer une recherche se fait via Google, surfer sur un réseau social avec l’app dédiée, accéder à l’administration publique suppose un passage sur ItsMe Itsme Service d’identification et d’authentification multi-facteurs proposé par un consortium privé (groupe de banques et opérateurs mobiles) en Belgique. Utilisable uniquement via une application mobile, il permet de se connecter de manière sécurisée à un grand nombre de services en ligne, administrations publiques et sites commerciaux. Un autre service commercial, myID, se base quant à lui sur le protocole ouvert OpenID Connect. ≈, etc. L’avènement de l’internet marchand, aux alentours de l’an 2000, a transformé un réseau d’interconnexions libres en un ensemble de forteresses digitales. À chaque service, sa plateforme, et cette dernière fera tout ce qui est en son pouvoir pour que l’utilisateurice reste dans son giron. Microsoft, par exemple, offre une panoplie de services interconnectés entre eux sans jamais sortir de l’écosystème de l’entreprise. Et Google ou Facebook proposent de s’identifier via leur plateforme pour d’autres services en ligne, ce qui permet à ces entreprises de vous suivre partout lorsque vous naviguez sur internet.
Les plateformes tirent un avantage clair à ce que les internautes évoluent dans un environnement numérique privé : cela leur permet de produire et d’extraire un maximum d’informations sur leurs utilisateurices. En effet, les données que vous produisez, souvent à votre insu, sont valorisables de différentes manières. Parmi celles-ci, le ciblage publicitaire : les plateformes sont en mesure de proposer des publicités sur mesure via une surveillance constante de l’activité en ligne des utilisateurices. Ce nouveau modèle économique basé sur ce principe est monté en puissance ces 20 dernières années, tellement efficace que les entreprises qui l’ont soigneusement appliqué sont devenues parmi les premières capitalisations boursières du monde. Si l’on se réfère aux statistiques disponibles sur le site statista.com, Google produit 80 % de ses revenus via la publicité, et ce chiffre atteint près de 98 % pour Facebook. Le nom et les mécanismes précis du fonctionnement de cette « économie de la donnée » sont encore sujets à débat, et nous aborderons ces enjeux dans la section suivante. Une chose est néanmoins certaine : la surveillance en ligne est aujourd’hui devenue immensément profitable.
Surveillance et « emmerdification »
La surveillance de masse ne profite pas aux usagères, et la question est de savoir pourquoi ce type de plateforme s’est généralisé par rapport à d’autres services, qui ne reposent pas sur ce modèle économique.
Pour y répondre, analysons le cycle de vie d’une plateforme comme Facebook. Dans un premier temps, la plateforme propose un service gratuitement pour toustes, avec une réelle valeur ajoutée pour les utilisateurices. Dans le cas de Facebook, rester en contact avec ses amies par exemple. Cette première période est critique pour la plateforme, qui doit être capable de séduire suffisamment de personnes. Dans un deuxième temps, la plateforme doit la plupart du temps convaincre une deuxième catégorie d’utilisateurices, celle qui va amener de l’argent sur la plateforme. Pour Facebook et Google cette catégorie sera remplie par les annonceurses, pour Amazon les revendeurs, etc. Cette phase de double séduction réussie, les utilisateurices des deux catégories se retrouvent peu à peu dépendantes de la plateforme, qui devient pratiquement incontournable.
C’est seulement une fois que la plateforme s’est introduite comme intermédiaire de référence entre ces deux types de clientes qu’elle peut commencer à extraire de la valeur pour ses actionnaires. Elle optimise alors son fonctionnement dans ce but, au détriment de la qualité du service fourni. C’est la raison pour laquelle Facebook peut maintenant se permettre de proposer du contenu non-pertinent sur le fil d’actualité. La plateforme devient principalement remplie de contenus sponsorisés et non-sollicités, sans réelle possibilité d’y changer quoi que ce soit.
Ce processus par lequel les entreprises du numérique rendent dépendantes leur utilisateurices pour pouvoir ensuite les mettre à profit en déconsidérant leurs intérêts, le journaliste Cory Doctorow l’appelle « enshittification » (« emmerdification » en français).
Reste à comprendre pourquoi les plateformes peuvent profiter de leurs utilisateurices de la sorte. Après tout, il est toujours possible de changer de plateforme, du moins en théorie. Passer de Twitter à Mastodon Mastodon Mastodon est un réseau social de microblogging décentralisé qui se présente comme une alternative à Twitter / X et s’insère dans l’écosystème plus vaste du Fédiverse. ≈ (alternative libre de Twitter) ne demande que quelques minutes. Et pourtant, un tel changement ne se fera pas si facilement. En effet, changer de plateforme implique un coût de transfert : votre liste de contacts, les personnes et pages que vous suivez, votre historique de publication, votre identification automatique sur d’autres services, mais aussi et surtout les autres utilisateurices : tous ces éléments ne vous suivront pas dans la manœuvre.
Le mouvement d’emmerdification décrit plus haut est rendu possible par exploitation d’un effet bien particulier, l’effet de réseau (ou collective action problem). Le pouvoir d’une plateforme tient dans son caractère incontournable, si elle réussit à embarquer suffisamment de monde dans sa phase de séduction, elle devient pratiquement indispensable à la collectivité. Cette phase ne laisse la place qu’à un seul acteur dominant par secteur : Google pour les moteurs de recherche, Linkedin pour le réseau professionnel, Uber pour le transport de personnes de nuit, etc.
Une fois bien en place, il est très difficile de détrôner une plateforme. Son monopole de fait lui permet d’étouffer toute alternative. Vous pouvez ne pas vouloir utiliser Facebook, mais vos amies, elleux, continueront à créer des événements dessus. Il est très difficile de s’opposer individuellement à un monopole une fois qu’il est installé. Les plateformes opèrent une forme de verrouillage technologique : elles tiennent en otage leurs utilisateurices via l’effet de réseau en élevant au maximum les coûts de transfert, et donc de sortie, du système qu’elles ont mis en place.
Théories de l’économie de la donnée
Cette nouvelle dynamique économique, centrée autour des données numériques, s’est considérablement développée au cours des 25 dernières années. Elle a profondément remodelé le paysage économique mondial, propulsant des jeunes entreprises comme Google et Facebook à des sommets de capitalisation boursière, devant des mastodontes historiques comme General Motors ou ExxonMobil.
Différentes théories économiques se sont développées pour tenter d’expliquer ce changement de régime et ses effets concrets sur nos sociétés. Nous pouvons résumer les grandes lignes de ces différents courants en les scindant en deux groupes distincts (bien que la frontière soit en réalité plus floue).
D’un côté celleux qui pensent que l’économie de la donnée est le dernier avatar du capitalisme, une expansion de ce système économique au monde numérique. Dans cette catégorie se situent les théoriciennes du capitalisme de plateforme, du capitalisme de surveillance, du capitalisme algorithmique, etc. L’économie de la donnée est dans ce cadre de pensée la nouvelle frontière de la dynamique capitaliste, et si les mêmes logiques de profit et d’exploitation prévalent toujours, des spécificités importantes sont apparues. La plateforme est un type de quasi-monopole inédit, et la surveillance des individues qui découle de l’extraction massive de données offre un pouvoir d’un type nouveau aux capitalistes. Le monde numérique doit être étudié dans ses nouveautés mais en restant dans une perspective de continuité de l’expansion du système de domination capitaliste.
De l’autre côté nous trouvons des personnes qui pensent que l’économie de la donnée constitue une rupture avec les dynamiques capitalistes. Parmi celleux-ci se distingue une nouvelle théorie : le techno-féodalisme.
Ce courant de pensée postule que la logique principale des acteurices du numérique ne se fonde plus sur la production de valeur ajoutée, mais sur la captation d’une valeur déjà produite par les utilisateurices. La production devient secondaire par rapport aux dynamiques de dépossession et de prédation. En somme, les techno-féodalistes ne seraient plus des capitalistes, car iels ne participent plus au processus de production, mais se contentent d’extraire une rente à partir de la production digitale de données par les internautes des plateformes qu’iels contrôlent. Le système ressemble de ce fait plus à la féodalité du Moyen Âge qu’au capitalisme de la modernité.
La principale conséquence de ce revirement théorique est que les techno-féodalistes deviennent dans ce cadre des rentieres qui s’accaparent la valeur sans même participer au processus de production. Là où les capitalistes devaient tout de même (ré-)investir leur capital continuellement pour faire face à la concurrence et entretenir l’appareil de production, les techno-féodalistes peuvent se contenter d’extraire un profit constant, c’est-à-dire une rente. La plateforme consolidée devient un fief dans lequel les internautes produisent des données, sans que l’entreprise qui la contrôle doive investir de manière significative dans la production de ces données. Mais se pose alors la question du lien de ce nouveau système avec le reste du monde capitaliste, qui n’est pas évident à résoudre, et limite la pertinence de l’approche.
La donnée comme pouvoir
L’importance des données dans le processus de « création de valeur » des différents courants exposés ici peut poser question. En quoi une information produite sur vous peut-elle être à ce point profitable ?
Nous avons déjà abordé un débouché à cette masse de données : le ciblage publicitaire. Mais plus largement, les données récoltées permettent beaucoup plus qu’un profit purement économique. Par la surveillance constante des internautes, il est possible de les profiler de manière très précise : orientation politique, couleur de peau, lieux de vie et de passage, liens sociaux divers, preuves d’activités légales ou illégales, etc. Les données extraites offrent une connaissance approfondie des individues et groupes sociaux, et cette connaissance permet à qui la possède d’agir d’une manière ou d’une autre.
En somme, les données constituent une forme de pouvoir. Google Maps permet de connaître les habitudes des déplacements et la position de centaines de millions d’utilisateurices. Ces informations, bien qu’elles ne devraient pas être récoltées de cette manière par un acteur privé, peuvent tout autant permettre aux villes de réfléchir sur la mobilité et l’aménagement urbain de leur territoire (pourvu qu’elles y aient accès), que servir à l’élaboration d’un système de police prédictive sur base des mouvements et habitudes de différents groupes d’individues.
Celui ou celle qui possède des données stratégiques détient ainsi un pouvoir d’agir sur le réel. Les données peuvent servir à profiler les individues mais aussi à optimiser un processus, à réaliser des opérations statistiques, à tenter de prédire certains événements, à contrôler, superviser, etc. Assimiler l’économie de la donnée aux enjeux publicitaires serait donc réducteur.
La production et l’extraction massive de données est au cœur des enjeux de pouvoir contemporains. Dans son livre « Too Smart : How Digital Capitalism is Extracting Data, Controlling Our Lives, and Taking Over the World », Jathan Sadowski explique que l’importance croissante des données vient du fait qu’elles constituent un actif stratégique de taille pour les structures qui les possèdent, qu’elles soient étatiques ou privées. L’essor du numérique tel que nous le connaissons aujourd’hui est donc bien loin d’être un vecteur d’égalité entre les individues. La domination d’une poignée de plateformes sur le secteur produit en réalité tout le contraire : une concentration de pouvoir plus importante qu’auparavant, notamment via le contrôle sur la production, l’échange et l’utilisation de masses immenses de données.
La donnée au croisement des luttes
Si naviguer sur internet est aujourd’hui devenu si compliqué, c’est notamment parce que l’environnement numérique du 21e siècle s’est majoritairement construit selon une dynamique d’extraction de données en masse.
Qu’elle soit de nature essentiellement capitaliste ou techno-féodaliste, l’économie de la donnée a produit un oligopole d’entreprises qui se partagent les fruits du développement de la numérisation. Leur logique extractive ainsi que la position dominante qu’elles occupent leur permet de s’accaparer un profit sans devoir mettre les intérêts des internautes dans leurs priorités. La modération des réseaux sociaux est encore extrêmement bancale après 20 ans d’existence, l’interopérabilité Interopérabilité Capacité d’un système technique ou logiciel à fonctionner avec d’autres systèmes similaires utilisant des protocoles ou des codes différents, et à faire circuler, dans le cas de l’informatique, des données d’un système à un autre en en respectant structure et contenu. Par exemple, les systèmes de téléphonie sont interopérables ce qui permet de téléphoner d’un pays à l’autre même si chaque pays a son propre système, ses formats de câbles, d’appareils ou de prises. des appareils et logiciels est quasi inexistante, l’exploitation sociale en ligne s’est développée de manière considérable… En bref, l’environnement numérique est encore et toujours structuré contre nos intérêts communs.
La gratuité des services en ligne est une gratuité prédatrice, qui permet d’alimenter des machines à produire des données. Dans ce contexte, imaginer des points de fuite au système numérique actuel revient à affronter le système politico-économique sur lequel il repose.
Mettre fin à l’économie de la donnée et à la domination des grandes plateformes suppose de s’attaquer plus largement aux dynamiques d’oppression diverses qui se consolident et se renforcent au travers de nos technologies numériques.
En reprenant un terme de l’historien François Jarrige, on peut dire que la technologie n’est qu’une forme de concrétisation des rapports sociaux et politiques. Derrière l’oligopole des plateformes numériques se trouvent des personnes bien décidées à asseoir leur domination politique et économique. Or, la direction qui a été imposée par ces acteurs dominants pour le développement des technologies digitales ces dernières décennies ne doit pas nous faire oublier qu’un autre environnement numérique est possible et souhaitable.
Mettre fin à l’économie de la donnée ne se fera pas sans démantèlement des structures de domination politiques et économiques qui la rendent possible, et qui participent aussi à l’oppression sociale et à l’inaction écologique. Google est à la fois une plateforme technologique dominante, un soutien actif à l’industrie fossile (voir le rapport de Greenpeace « Oil in the Cloud Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. ») et un pourvoyeur important de technologies contribuant au génocide en cours dans la bande de Gaza (voir le « Project Nimbus »).
Les luttes technologiques, écologiques et sociales sont en ce sens étroitement liées. Le développement d’alternatives doit se conjuguer à la construction d’un rapport de force politique contre les acteurs du numérique, leurs alliées et les logiques qui les soutiennent si nous voulons voir triompher un jour un environnement numérique désirable pour toustes.
