Dans cet article publié initialement sur le site de l’April April L’April est la principale association française de promotion et de défense du logiciel libre. Elle mène des actions de sensibilisation sur différents sujets comme la vente liée (vente forcée de logiciels – l’obligation d’achat du système Windows avec un nouvel ordinateur) ou les brevets logiciels. , Laurent Costy, vice-président de l’association, utilise le terme « libriste Libriste Personne attachée aux valeurs, culture et usages associés aux logiciels libres. Ces personnes peuvent participer à leur promotion, leur fabrication, leur diffusion, à l’assistance des utilisateurices ou simplement les utiliser. » pour qualifier des personnes convaincues que, dans le champ de l’informatique, l’usage de logiciels libres Logiciels libres Les logiciels libres sont des logiciels dont les utilisateurices ont la liberté d’utiliser le programme, de le donner à d’autres et de le copier. Les utilisateurices ont aussi le droit et la liberté d’en étudier le fonctionnement et de l’adapter à leurs besoins et partager leurs modifications. On les appelle ainsi en opposition aux logiciels dits propriétaires, qui ne peuvent être partagés, modifiés ou utilisés à d’autres fins que celles prévues. On les différencie aussi des logiciels open source, dont le code est lui aussi accessible, mais moins pour assurer des libertés fondamentales aux utilisateurices que pour en faciliter le développement. est meilleur pour la société. Cette catégorie ne doit toutefois pas être une catégorie homogène – le terme permet plutôt de simplifier la lecture et de référer aux tendances probablement dominantes.
La copie, c’est le vol ?
Depuis les premières heures du logiciel libre dans le milieu des années 1980, le rapport à la gratuité, en particulier en ce qui concerne les biens immatériels, a évolué. Celles et ceux qui ont connu l’âge d’or des DVD se souviendront sans doute de la petite vidéo épileptique et agressive qui se lançait automatiquement et qui se concluait en assénant sur un ton culpabilisant « Copier, c’est voler ! ». Tout énervé que vous étiez d’avoir tenté de passer cette petite leçon de morale en sautant le chapitre (ce qui n’était généralement pas possible), vous vous interrogiez alors quant à la pertinence d’un tel message pour un DVD que vous aviez acheté, d’autant qu’une personne qui aurait illégalement téléchargé le film n’aurait vraisemblablement pas eu le droit à cette punition ! Cet exemple montre la difficulté qu’il y a pu avoir à transformer l’économie pour passer du monde physique au virtuel.
Le premier réflexe des industries du divertissement a été de vouloir transposer leur mode de fonctionnement organisé autour de supports physiques qui recevaient les œuvres de l’esprit. Ainsi, alors que les techniques peer-to-peer ou l’augmentation des capacités de transmission telles l’ADSL puis la fibre, rendaient le support physique chaque jour moins pertinent pour la circulation des œuvres, le choix a été fait de procéder à cette analogie douteuse et moquée plus tard sur un plan mathématique. En effet, si, dans le monde physique, voler une bicyclette à son propriétaire lui soustrait effectivement le bien, dans le monde informatique, copier une œuvre la multiplie sans en priver la personne qui l’avait au départ. L’artiste Nina Paley a magnifiquement illustré cette incohérence dans une animation d’une minute sur ce sujet « Copying Is Not Theft » [1]. Cette vidéo est de surcroît distribuée sous licence Creative Commons
Creative Commons
CC
Creative Commons (CC) est une association à but non lucratif dont la finalité est de proposer une solution alternative légale aux personnes souhaitant libérer leurs œuvres des droits de propriété intellectuelle standard de leur pays, jugés trop restrictifs. L’organisation a créé plusieurs licences, connues sous le nom de licences Creative Commons. Ces licences, selon leur choix, ne protègent aucun ou seulement quelques droits relatifs aux œuvres. Le droit d’auteur (ou « copyright » dans les pays du Commonwealth et aux États-Unis) est plus restrictif. (Wikipédia)
, ce qui autorise donc, de fait, à la redistribuer en citant son autrice.
De l’industrie du divertissement au logiciel
Autre entreprise qui a très bien compris, à l’époque, l’intérêt de transposer la logique du monde matériel au monde informatique : Microsoft. En « revendant » pratiquement à l’infini son système d’exploitation
Systèmes d’exploitation
Système d’exploitation
systèmes d’exploitation
système d’exploitation
Operating System
iOS
Android
Windows
Linux
macOS
Un système d’exploitation consiste en un logiciel qui permet à une machine d’exécuter d’autres logiciels. Windows, macOS ou Linux sont des systèmes d’exploitation pour les ordinateurs. iOS et Android sont des systèmes d’exploitation utilisés par les smartphones.
développé une fois, cette entreprise a dépassé en valeur les plus grandes firmes dont la lucrativité reposait sur des biens matériels. Là où les boulangères doivent préalablement acheter les matières premières pour fabriquer puis vendre leur pain, les vendeurses de logiciel, dès lors que le produit est fini, n’ont plus de charges spécifiques à la vente de chaque unité (outre respectivement les frais fixes et la recherche et développement). Microsoft a su instaurer une rente et la maximiser dans le temps en se plaçant en situation de monopole.
Avec ces exemples, on voit bien que transposer nos logiques commerciales déployées dans un monde physique à un monde virtuel n’est pas pertinent ou mène à des excès.
Par ailleurs, ce dernier exemple n’a pas été choisi au hasard, puisque c’est finalement Microsoft qui a contribué fortement à la cristallisation d’une communauté libriste. Cette entreprise représentait à l’époque la cible principale pour, d’une part, les personnes qui avaient déjà appréhendé les enjeux d’une informatique libre mais aussi pour celles qui voyaient là une occasion de dénoncer les bénéfices colossaux engrangés et lutter contre le capitalisme. Ces deux approches concomitantes, parfois mêlées, ont sans doute contribué à rendre confus le rapport entre le logiciel libre, la gratuité et, subsidiairement, la dénonciation du capitalisme néolibéral et ses excès.
Sur ce dernier point, il convient de revenir un instant sur les origines d’une grande majorité d’informaticiennes et de libristes, en particulier avant même l’avènement de l’informatique grand public. Un bon moyen d’appréhender les tendances sous-jacentes au monde informatique est de lire le livre de Fred Turner [2]. De manière extrêmement bien documentée, l’auteur montre une origine libertarienne pour beaucoup d’informaticiens (on ne déclinera pas le féminin de ce terme ici étant donnée la prédominance, à l’origine, de « mâles blancs issus de milieux aisés »). Il montre comment de nombreuses personnes déçues par l’avenir radieux que proposaient les communautés aux États-Unis dans les années 60 et 70, se sont orientées vers cet Eldorado naissant et en friche qu’était l’univers informatique. Tout était ouvert ou presque et la liberté (valeur centrale pour les libristes, cela va de soi) pouvait s’exprimer dans cet espace où peu de règles contraignaient le quotidien. Ce détour par les origines de « l’utopie numérique » peut permettre de lire la réaction et la posture du monde libriste face au monopole de Microsoft Windows comme une lutte contre la limitation des libertés dans l’univers informatique mais aussi, indirectement, contre l’excès de richesses dans le monde réel qui permettait de contraindre les autres et d’imposer un cadre.
Libre et gratuit : une antinomie ?
L’une des préoccupations des libristes a été de se battre pour expliquer qu’il n’existe pas de liens entre gratuité et logiciel libre. Pour exemple, dans la majeure partie des conférences données par l’April, ce point est inlassablement rappelé. De surcroît, l’intervenante est souvent contrainte d’expliciter la confusion entretenue par le terme anglais free (qui peut avoir la signification de gratuit ou libre en fonction du contexte ; d’où la nécessité de préciser parfois en anglais le sens que l’on souhaite lui donner et la désormais célèbre formule, dans le monde libriste, de Richard Stallman, initiateur de ce mouvement, « Think free as in free speech, not free beer »). Ceci alors même que notre langue possède deux termes qui distinguent clairement le libre du gratuit.
Les libristes ne sont donc certainement pas celleux qui veulent s’affranchir de l’argent. Iels considèrent par exemple que la licence Creative Commons avec la clause NC (Non Commercial) ne fait pas de cette licence une licence libre. Iels préfèrent laisser la possibilité d’utiliser sa production dans un cadre commercial et ne mettent jamais cette clause lorsqu’iels distribuent une production. Les libristes ne sont pas non plus les vilaines que l’on assimile aux « pirates » qui téléchargent illégalement et qui souhaitent ne rien payer (les libristes préfèrent d’ailleurs au terme de « piraterie » des formules plus neutres qui n’engagent pas de valeurs morales comme « copie non autorisée »). Au contraire, iels défendent la juste rétribution. Dès le début de son existence, l’April s’est bien souciée de cette question et l’une de ses actions a été de recenser les modèles économiques qui pouvaient exister autour du Libre [3]. L’exemple récent du développement du logiciel libre Bénévalibre illustre ce souci de la juste rétribution et de la volonté de rendre l’usage le plus accessible possible. La gratuité y contribue. Ainsi, au sein du collectif dont le besoin commun était la valorisation du bénévolat, des ressources financières ont été collectées pour rétribuer la société coopérative d’intérêt collectif qui avait été identifiée pour le développement. Une fois le travail produit, le logiciel est gratuit à l’usage et les développeurses ont été payées pour leur travail.
Le monde du libre a mis du temps pour prendre conscience qu’il y avait une distorsion entre ce qu’il proposait et la manière dont cela était reçu : alors qu’il promettait une informatique libre, c’est l’argument de gratuité qui était majoritairement entendu, entre autres pour la raison explicitée plus haut. Devant l’immense besoin d’accompagnement technique et de formation devenu nécessaire face un changement du rapport au logiciel, la communauté libriste, relativement petite, a peiné à répondre aux attentes, occupée qu’elle était par ailleurs à défendre le logiciel libre qui subissait des attaques sur le plan législatif.
#CVPoP
Le rapport à la gratuité a beaucoup évolué ces deux dernières décennies.
Les solutions ont mûri et des succès libres planétaires tels que VLC (dont l’histoire et la réussite font l’objet de l’épisode 42 de l’émission radio « Libre à Vous » de l’April), pour n’en citer qu’un, sont devenus incontournables.
Alors que dans ses premières heures, le logiciel libre a souffert du biais cognitif (entretenu pour partie par un manque d’accompagnement) « gratuit ou pas cher égal moins bonne qualité », cette gratuité, qui aurait pu devenir un atout puisque les logiciels libres étaient désormais plus mûrs, plus stables et capables de répondre à la majeure partie des usages, a été polluée par la gratuité perverse et malsaine des GAFAM
GAFAM
Gafam
Acronyme reprenant les initiales des multinationales géantes du web (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft). Le terme évoque par extension les problèmes politiques que posent ces compagnies : monopoles économiques, grandes fortunes des dirigeantes et précarité des conditions de travail des employées les moins qualifiées, omniprésence de leurs outils, rétention et exploitation des données personnelles, surveillance, capacité d’influence des décisions politiques et domination complète de la société numérique des câbles physiques aux contenus, des programmes aux appareils.
. Là où la gratuité d’usage souvent offerte par les logiciels libres est sincère, les GAFAM l’utilisent comme un appât pour mieux enfermer l’utilisateurice et traire alors ses données pour un profit toujours plus grand. Il est donc vital et essentiel de distinguer systématiquement ces deux types de gratuité !
Pour vous aider, voici une liste d’alternatives, certes pas aussi punchline que l’incomplet « si c’est gratuit, c’est vous le produit » (quoique) :
- Si c’est gratuit et libre, ce n’est pas vous le produit
- Si c’est gratuit et libre, je fais un don
- Si c’est gratuit et libre, c’est bon pour la planète
- Si c’est gratuit à l’usage, je lis les CGU [4]
- Si c’est gratuit à l’usage, je cherche le modèle économique
- Si c’est gratuit à l’usage et que je donne plein d’infos sur moi, rouloulou, méfiance méfiance ! (Il y a baleine sous graviers)
- Si c’est gratuit à l’usage, où sont stockées mes données ?
- Si c’est gratuit à l’usage, il y a eu néanmoins un travail produit
- Gratuité GAFAM, je donne mon âme au diable !
- Gratuité GAFAM, je le paierai plus tard au 42tuple.
- Gratuité GAFAM, tu me tiens par la barbichette
- Gratuité GAFAM, vos silos sont nos données
- Gratuité GAFAM, refroidissement social [5]
- Service Startup payant, je reste méfiante !
Vous aurez sans doute d’autres formules meilleures que celles ci-dessus : n’hésitez pas, lâchez-vous sur Mastodon Mastodon Mastodon est un réseau social de microblogging décentralisé qui se présente comme une alternative à Twitter / X et s’insère dans l’écosystème plus vaste du Fédiverse. avec le mot-dièse #CVPoP, « C’est Vous le Produit (ou Pas) ».
Les combats libristes ne sont plus les mêmes qu’à leurs débuts : il n’y a plus cette pensée dominante qui désignait Microsoft comme le seul grand méchant à abattre. Les « cibles » se sont diversifiées. Désormais, les GAFAM sont devenus plus « gris » en apparence. Ils ont intégré dans leur modèle économique les logiciels libres. Dans leur milieu, on dit « Open-Source
Open source
Open-source
On parle d’open-source pour caractériser des logiciels dont le code est ouvert, pouvant être lu, modifié
et amélioré par toustes. En cela,
les logiciels open-source s’approchent des logiciels libres. Toutefois, la communauté open-source voit l’ouverture du code sous l’angle pratique : elle facilite et rend plus efficace leur développement. Cela est donc très différent de la philosophie sous-jacente au logiciel libre, visant
à garantir les libertés fondamentales
des utilisateurices.
» plutôt que « libre » pour ne pas faire peur et pour montrer que l’on ne s’intéresse qu’à l’aspect technique et certainement pas politique, entre autres pour améliorer leur image. Ils sont désormais tournés vers l’Intelligence Artificielle et le traitement du big data pour maximiser toujours plus leurs profits et consolider un pouvoir qui ne cesse de s’accroître par rapport aux États (pour s’en convaincre, on peut voir les investissements respectifs des GAFAM pour faire du lobbying auprès de la Commission européenne – lire à ce sujet l’interview de Bram Vranken dans ce numéro : « Les GAFAM : un réseau d’influence autour
du Parlement européen »).
Là où l’enjeu des premiers combats libristes pouvait être perçu comme anticapitaliste, les révélations d’Edward Snowden quant à la réalité de la surveillance généralisée ou le scandale Cambridge Analytica ont démontré un danger fort et réel pour nos démocraties.
Le combat pour une informatique libre est donc loin d’être terminé. Le logiciel libre est une condition nécessaire (mais non suffisante) pour une informatique respectueuse des utilisatrices et utilisateurs. Il est une condition de l’émancipation des citoyennes et citoyens et la pièce maîtresse d’une décentralisation
Décentralisé
Décentralisation
On parle de décentralisation ou de services décentralisés pour caractériser des services en ligne qui permettent à des opérateurs ou utilisateurices de cogérer les services depuis une multitude de serveurs, parlant entre eux un langage commun. Un exemple classique de service avec ce type d’architecture est l’email : une personne ayant une adresse mail chez Nubo en @nubo.coop peut écrire à une personne ayant une adresse chez Google en @gmail.com parce que les protocoles d’envoi et de réception sont les mêmes. Dans un contexte où les grandes plateformes – celles des GAFAMs – proposent des services « centralisés », obligeant toustes les utilisateurices à passer par leurs propres serveurs et à respecter leurs uniques conditions d’utilisation, des services décentralisés garantissent plus d’autonomie aux utilisateurices pour contrôler l’usage fait de leurs données.
d’Internet inéluctable si l’on souhaite préserver nos démocraties.
