Numéro 3

Payer pour sa vie privée

Olivier Ertzscheid, dans son article Pay for Privacy. Si c’est fini le gratuit … qui est le produit  ? a fait le calcul : ce sont 85 € par mois qu’il faudrait débourser en France pour utiliser sans publicités et sans traçage des services comme YouTube, Instagram, TikTok ou Twitter  ! Extrait.

Lentement, sûrement, inexorablement nous sortons de l’ère, non pas uniquement d’un « web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites 
web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources.  » gratuit, mais essentiellement de médias et réseaux sociaux gratuits.

Le « C’est gratuit et ça le restera toujours » a disparu du frontispice de Facebook ; YouTube est passé depuis longtemps déjà en code rouge pour gérer des abonnements payants exempts de coupures publicitaires (Youtube Red dès 2015, devenu aujourd’hui YouTube Premium pour 12 € 99 par mois) ; nos usages numériques sont plus globalement devenus dépendants de services de streaming musicaux ou vidéos aux abonnements payants qui s’offrent ou se négocient dans les espaces intra ou extra-familiaux.

Dernières annonces de cette mutation en cours, celle de Meta de proposer des abonnements payants en Europe pour accéder à Facebook et à Instagram, pour éviter non pas tant les publicités que les dynamiques de traçage et de collecte de données qui les fondent. Entre 10 € et 12 € pour les plus de 18 ans qui souhaiteraient bénéficier d’un accès sans publicités à ces sites ou applications. Et 6 € de plus par compte supplémentaire.

Et la totalité des grands médias sociaux s’aligne progressivement sur des logiques payantes : TikTok teste une offre payante sans publicités à 4 €99 mensuels, Musk en plus des comptes certifiés payants (à partir de 9 € par mois pour disposer de la « bluemark  ») agite depuis plusieurs mois un modèle de petit paiement mensuel obligatoire, Snapchat compte 3 millions d’utilisateurices déboursant 3 €99 par mois pour des services premium, même chose pour Twitch à partir de 4 €99 par mois.

Ajoutons à tout cela un nouvel habitus de micro-paiement désormais installé dans le cadre, notamment, des achats « in-app » qui équipent nos smartphones ou nos loisirs connectés (Fortnite, etc.)

Ces coûts, services et abonnements ont aussi donné lieu à d’autres stratégies et ajustements. Netflix a été un acteur déterminant dans la validation symbolique de la pertinence pour les industries culturelles d’une offre de streaming payante sans pub, grâce à son modèle basé sur un catalogue abondant tiré par quelques produits phares poussant les usageres à s’abonner. Pourtant, Netflix a saisi l’opportunité de faire un bout de chemin inverse en proposant depuis novembre 2022 un abonnement «  low cost  » avec publicité, pour 6 € par mois contre 10 € à 14 € pour l’abonnement classique et sans publicités.

Armageddon des Harpagons  ?

Sachant qu’une utilisateurice possède en moyenne (dans le monde) un peu plus de 6 comptes sur différents médias sociaux j’ai procédé au calcul suivant qui est vraiment a minima.

12 € (Youtube)
+ 12 € (Instagram)
+ 5 € (TikTok)
+ 5 € (Twitch)
+ 10 € (Twitter / X)
+ 10 € (Netflix)
+ 10 € (forfait téléphonique)
+ 20 € de box internet


= environ 85 € par mois [NDLR : En Belgique, avec un abonnement internet à 55 €, on serait plutôt à 120 € par mois]

85 € par mois pour un usage singulier (pouvant largement doubler ou tripler au sein d’un foyer avec 2 enfants majeurs). On est donc sur plus de 1 000 € par an

Rien que pour Meta (Facebook / Instagram, et peut-être prochainement WhatsApp), l’addition calculée par Next Inpact se monte à près de 120 € par an – auxquels on pourrait ajouter l’abonnement à l’escroquerie du badge bleu «  vérifié  » pour 17 € par mois  !

Un autre paramètre important est le ratio entre ce que rapporte aux médias sociaux un profil sans abonnement et avec traçage publicitaire, et un profil d’abonnée payant sans traçage publicitaire. Il faut pour cela regarder du côté de ce que l’on appelle le revenu moyen par utilisateurice (en anglais ARPU, pour «  Average Revenue Per User  »). En gardant en tête que l’offre payante de Méta concerne l’Europe et que l’ARPU est très différent entre par exemple les USA, le Canada et l’Europe dans son ensemble, sans parler du reste du monde. L’ARPU dépend en effet notamment du dynamisme et de la volumétrie du marché publicitaire en termes d’investissement, dynamisme et volumétrie très variables à l’échelle du globe. Mais en gros, et par exemple lors du dernier trimestre 2022, le revenu publicitaire moyen mondial par abonnée pour Meta était de 8 $ 38, contre 12 $ 99 en Europe et plus de 50 $ aux USA. La tarification à hauteur de 12 € pour l’abonnement sans publicité à Facebook en Europe ne doit donc rien au hasard. L’autre problème de cet ARPU est que Meta ne détaille pas les chiffres entre ses différents services et applications (Instagram, Facebook, WhatsApp…) et que l’on en est réduit à conjecturer que – par exemple – l’ARPU d’Instagram doit être supérieur à celui de Facebook.

Les derniers chiffres donnés par Meta concernant son bilan financier [1] font état d’un ARPU légèrement supérieur en Europe (19 $) mais toujours très loin des 56 $ de l’ARPU pour les États-Unis et le Canada.

Dans tous les cas, cette offre d’abonnement payant demeure tout bénéfice pour la firme, considérant que beaucoup choisiront de maintenir l’offre gratuite avec publicité. Cette dernière, si elle rapporte à peu près autant en cash à l’échelle individuelle, est bien plus féconde à l’échelle statistique et économique globale puisque les publicités affichées pour les unes et l’analyse des interactions en découlant auprès d’autres semblables, permet également d’affiner le ciblage publicitaire global de la plateforme et donc d’en maximiser les revenus. Pour le dire différemment, le «  tout  » publicitaire est bien davantage que la simple somme de ses parties. Meta s’assure ainsi d’être en conformité avec les exigences européennes de régulation sans rien perdre de son revenu, et sans perdre d’utilisateurices en évitant de les contraindre à basculer sur une offre uniquement payante.

Meta s’achète en quelque sorte à bon compte une conformité à la réglementation européenne avec un cynisme que lui offre, paradoxalement, cette même réglementation telle qu’il la détourne : là où l’objet devrait être d’empêcher la collecte de nos données personnelles pour des fins autres que la nécessité de continuité du service, la coexistence d’un modèle payant sans publicité avec un modèle gratuit avec publicité achève d’ancrer l’idée que le droit fondamental à la protection de nos données personnelles est devenu une négociation commerciale comme les autres.

À l’argument mis en avant par Meta d’un service payant répondant à « l’évolution des lois », nombre d’observateurices, tels que Raphaël Grably dans un tweet publié le 9 novembre 2023 rappellent : « en fait, aucune loi n’a évolué. C’est juste que Meta ne la respectait pas. ».

Guillaume Champeau résume l’ensemble magistralement dans son article « Meta et RGPD RGPD Le règlement général sur la protection des données est un règlement de l’Union européenne qui constitue le texte de référence en matière de protection des données à caractère personnel. Il renforce et unifie la protection des données pour les individus au sein de l’Union européenne. (Wikipédia) ≈ : pourquoi l’abonnement payant à Facebook et Instagram pose problème ». Il démontre point par point comment Facebook / Meta a instrumentalisé et détourné la base légale du RGPD. Dans sa conclusion (que je partage), Champeau résume : «  toute la question juridique est donc de savoir si le consentement allégué par Facebook existe réellement. » Il se demande si « un internaute qui refuse de débourser 155 euros par an pour s’abonner consent librement à ce que ses données soient utilisées à des fins de publicité ciblée  ?  ». Concernant les utilisateurices qui utilisent Facebook gratuitement, il s’interroge : « combien sont ceux qui le font non pas de pleine grâce mais parce que sinon, et sauf à pouvoir payer, ils ne pourraient plus voir les nouvelles photos partagées par leur famille, être tenus informés de l’actualité de leur club de sport, parler dans leur groupe des voisins du quartier, etc.  ? ». Selon lui, il faut se demander si l’abonnement payant comme seule « alternative réelle  » est une alternative « équitable ».

Champeau nous avertit : « si on laisse faire Meta, c’est un principe fondamental de la protection des données en Europe qui tombe ». Malheureusement, le 4 juillet 2023 la CJUE a rendu un jugement qui va dans ce sens : « En acceptant le principe d’une “rémunération appropriée” pour ne pas traquer l’internaute, la Cour de Justice a hélas permis que le bénéfice effectif d’un droit fondamental reconnu par la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne soit vendu et réservé aux plus fortunés, ou au moins démunis. » Le risque, c’est que « si l’on poursuit dans cette voie détestable, il y aura donc d’un côté ceux qui peuvent se permettre d’acheter leur droit à la protection de leur vie privée en se payant les abonnements qui ne manqueront pas de se multiplier (c’est déjà le cas), et toute la masse de ceux qui ont dû renoncer à leur droit fondamental.  » 
Il conclut : « Vite, un sursaut éthique  ! » [2]

≈Olivier Ertzscheid et Curseurs

Lire l’article complet :
https://affordance.framasoft.org/2023/11/pay-for-privacy-si-cest-fini-le-gratuit-qui-est-le-produit/