Depuis 2019, je loue un espace cloud
Cloud
On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise.
chez Hetzner, une entreprise allemande possédant plusieurs grands centres de données en Europe. Pour 7 € 32/mois, je dispose d’un téraoctet qui m’a permis, durant plusieurs années, d’offrir un espace de stockage et de partage de documents à différentes associations dans lesquelles j’étais engagée ainsi qu’à certaines de mes proches, démontrant, par l’exemple, que des alternatives aux produits des GAFAM
GAFAM
Gafam
Acronyme reprenant les initiales des multinationales géantes du web (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft). Le terme évoque par extension les problèmes politiques que posent ces compagnies : monopoles économiques, grandes fortunes des dirigeantes et précarité des conditions de travail des employées les moins qualifiées, omniprésence de leurs outils, rétention et exploitation des données personnelles, surveillance, capacité d’influence des décisions politiques et domination complète de la société numérique des câbles physiques aux contenus, des programmes aux appareils.
étaient possibles.
Toutefois, aujourd’hui, j’ai décidé de résilier cet abonnement, que je n’utilise plus moi-même, lui préférant, pour mes besoins légers de synchronisation, un « Nextcloud
NextCloud
NextCloud est un logiciel de gestion de services de stockage et d’édition à distance. À la différence de Google Drive, Nextcloud vous permet de configurer ce service à votre guise ou d’auto-héberger vos données. C’est un logiciel libre qui est utilisé par les associations et autres structures souhaitant disposer d’un espace autonome de stockage de leurs données.
» installé sur un nano-ordinateur
nano-ordinateur
nano-ordinateurs
Désigne un ordinateur dont la taille de la carte mère, grâce à la miniaturisation des circuits intégrés, est réduite à une dizaine de centimètres tout en conservant les connexions standards d’un micro-ordinateur : usb, écran, Ethernet, etc. Cela permet une réduction considérable de la consommation électrique pour des usages sobres mais efficaces. Un petit serveur multimédia ou la brique internet peuvent être
installées sur ce type de matériel.
, et pour mes besoins plus gourmands, un abonnement à la coopérative belge Nubo qui me donne, pour un tarif mensuel similaire, accès à ce même logiciel et à un espace d’une dizaine de gigaoctets – soit 100 fois moins.
Expliquer ma démarche à celles et ceux que j’héberge depuis 5 ans (et les convaincre que je n’ai pas complètement oublié mes leçons de maths et d’économie) suppose de revenir sur mon parcours et les différentes étapes qui ont, progressivement, modifié mon rapport aux technologies numériques.
2017 – À la recherche d’alternatives
C’est au détour d’un séminaire d’anthropologie sur le numérique qu’en 2017 je commence à m’intéresser à l’architecture du web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. et que je prends conscience des problèmes posés par les géants du numérique, leurs plateformes centralisées et leur modèle économique fondé sur le profilage publicitaire.
Dépendance à des services dont les conditions peuvent changer du jour au lendemain, collecte massive de données contribuant à outiller une surveillance généralisée, orientation de nos comportements en ligne…
Lectrice par le passé d’Orwell et de Huxley, je n’avais pas compris, jusque-là, que certains logiciels que j’utilisais tous les jours participaient à faire advenir, à leur manière, leurs dystopies totalitaires.
Cette prise de conscience me motive à chercher activement des alternatives – à mon fournisseur mail, aux médias sociaux, mais aussi aux services de stockage que j’utilisais pour mes besoins personnels ou dans le contexte associatif. De manière un peu compulsive, je teste et adopte différents services auprès de prestataires proposant de petits espaces « cloud » gratuits, financés par ailleurs, par une offre payante ou par le don.
2019 – L’abondance à petit prix
Début 2019, je découvre les offres « StorageShare » de Hetzner, basées sur le logiciel Nextcloud, que j’avais déjà testé par ailleurs.
Immédiatement, la quantité d’espace disque attire mon attention : à l’époque 500 gigaoctets, qui seront bientôt doublés, sans impact sur mes paiements mensuels ! De plus, l’offre donne accès à la gestion complète d’une « instance instance Dans un écosystème utilisant des logiciels libres pouvant être installés par n’importe qui, le terme d’instance renvoie à la mise à disposition du dit logiciel (par exemple pour fournir un service en ligne) par une entité spécifique, sur un serveur spécifique et à une adresse spécifique. Par exemple, une instance du logiciel Nextcloud qualifie sa mise à disposition pour une communauté dans un contexte où ce même logiciel peut être mis à disposition par d’autres ailleurs, sur d’autres serveurs. » du logiciel. Cela signifie non seulement de disposer d’un compte avec un énorme espace de stockage, mais, en plus, avoir la possibilité de créer d’autres comptes utilisateurices, de personnaliser le logiciel et d’y ajouter des fonctionnalités supplémentaires. À l’époque, non seulement Hetzner défie toute concurrence – même celle des GAFAM – mais offre bien plus de possibilités.
Si j’ai bien compris à ce moment que bénéficier d’un service numérique a un coût (en matériel, en électricité, en temps de travail humain…), j’ai encore, paradoxalement, des difficultés à mettre de l’argent dans un service numérique. Quand les géants du web nous ont accoutumées au tout gratuit, réapprendre à payer est loin d’être évident : c’est un travail sur soi, une sorte de rééducation, pour s’auto-convaincre qu’il est légitime de mettre la main au porte-monnaie pour un bien qui semblait dû.
Dans ce contexte, l’offre d’Hetzner, pour un peu moins de 6 € par mois (à l’époque), me convainc par les possibilités qu’elle m’apporte, bien au-delà de ce que pouvaient m’offrir des services gratuits. Car, si la fuite des GAFAM motive ma recherche d’alternatives, la performance fait aussi partie de mes attentes : les solutions que j’adopte doivent être équivalentes aux services que je quitte (et si elles sont meilleures, c’est encore mieux !). Tant qu’à payer…
2021 – Un nuage Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. à 2 watts
Cependant, en marge de ma quête d’alternatives, j’ai commencé à m’intéresser aux potentialités offertes par les systèmes libres GNU
GNU
Abréviation en Anglais de « Gnu is Not Unix », le projet GNU est un projet de système d’exploitation libre initié par Richard Stallman en 1983. Jusqu’à la création du noyau Linux, développé indépendamment par Linus Torvald, le projet GNU manque cependant d’opérabilité pour interagir avec le matériel des machines. On parle de « GNU/Linux » pour caractériser l’association du système GNU et de ce noyau, permettant d’obtenir un système d’exploitation complet tel celui des différentes distributions Linux.
/Linux
Systèmes d’exploitation
Système d’exploitation
systèmes d’exploitation
système d’exploitation
Operating System
iOS
Android
Windows
Linux
macOS
Un système d’exploitation consiste en un logiciel qui permet à une machine d’exécuter d’autres logiciels. Windows, macOS ou Linux sont des systèmes d’exploitation pour les ordinateurs. iOS et Android sont des systèmes d’exploitation utilisés par les smartphones.
pour étendre la durée de vie d’anciens postes de travail, ne fonctionnant plus convenablement avec leurs systèmes propriétaires (comme Windows ou MacOS). Par ailleurs, j’ai aussi commencé à expérimenter l’« auto-hébergement
auto-hébergement
Mise à disposition de services accessibles par Internet depuis ses propres machines, contrairement à l’hébergement chez un prestataire. L’auto-hébergement nécessite une connexion à Internet et l’utilisation
de logiciels (grâce à Yunohost, par exemple) qui permettent de diffuser et de partager toute sorte de contenus : mails, fichiers, vidéos, conversations instantanées, etc.
», c’est-à-dire, l’hébergement de services numériques sur mon propre « serveur » : une machine fonctionnant chez moi, dans mon salon, puis dans ma cave…
Au fil de mes expérimentations, je découvre le projet « La brique internet » et je fais l’acquisition d’un nano-ordinateur, peu consommateur en énergie, pour y installer quelques services web. Je me livre alors à l’expérimentation par curiosité technique mais aussi guidée par un questionnement : à l’heure des re-confinements, du travail à distance et des visio-apéros, que puis-je faire tenir de ma vie numérique sur un dispositif qui consomme 2 watts ?
Parmi les besoins que j’identifie, la synchronisation de fichiers, de contacts, de mon agenda, de mes notes et de mes marques pages entre différents appareils constituent des fonctionnalités dont il me paraît difficile de me passer. J’installe donc « Nextcloud » qui, grâce aux extensions (applications) pouvant être installées, rend possible tout cela. Mais en utilisant le logiciel, je me confronte aux performances limitées de ma machine : lenteurs de l’interface web voire, dans certains cas, impossibilité de joindre mon serveur lorsqu’une opération gourmande en ressources est en cours…
En creux de cette expérience s’esquisse un constat : les interfaces logicielles réactives auxquelles j’ai été habituée sont loin d’avoir leur place dans un monde économe en ressources.
2022 – Dissiper la brume
Ce sont des journées de rencontre organisées par l’école d’art « Le 75 », dans le cadre d’un projet FNRS FRArt, sous le titre « Tangible Cloud / Dissiper la brume », qui achèveront de problématiser quelque chose que je comprends intuitivement.
Le problème avec le cloud, ce n’est pas seulement celui de « l’ordinateur de quelqu’un d’autre » et de la surveillance de masse. C’est aussi celui de l’imaginaire d’un numérique dématérialisé, déraciné de ses infrastructures matérielles, énergivores et polluantes dans leur fonctionnement, et bien plus encore dans leur fabrication ; celui d’une société qui a perdu la mesure de son empreinte écologique, dans laquelle nous manipulons sans cesse des machines engageant des impacts considérables… sans même nous en rendre compte.
Or, bien que, dans le contexte de l’usage, ce soient plutôt les transferts des données entre le cloud et nos appareils qui sont importants, plus que leur stockage, le téraoctet presque gratuit qu’Hetzner met à ma disposition participe de cet imaginaire où le numérique est abstrait de ses soubassements matériels et conçu indépendamment des ressources nécessaires à sa production et à son fonctionnement, entretenant l’illusion d’un déploiement sans limite.
Toutefois, si mon nano-ordinateur suffit aux activités de synchronisation légères, il montre ses limites dès que l’interface web est sollicitée, rendant difficiles, si ce n’est impossibles, certains usages courants comme éditer collaborativement un document ou partager des albums photos avec des personnes extérieures. J’ai donc tout de même besoin, en complément, d’un service plus performant.
Je m’oriente alors vers la coopérative Nubo (voir notre article « Domaine Public et Nubo : des services en ligne sans publicité en Belgique »), dans laquelle j’ai déjà des parts, et qui propose à ses coopérateurices des abonnements à partir de 2 € 50/mois pour 5 Go, répartis entre une adresse e-mail et un compte Nextcloud – un rapport quantité / prix bien moins intéressant que l’offre d’Hetzner, mais qui me rappelle mensuellement que la performance a un coût.
2023 – Faire société ?
Au-delà de la consommation énergétique et des ressources qu’il occulte, mon téraoctet d’espace de stockage chez Hetzner est aussi le produit d’un modèle économique et d’une manière de faire société qui ne me conviennent pas – ou qui ne me conviennent plus.
Car si cette solution préservait mes données de l’appétit vorace des géants du numérique, de leur soif de pouvoir et de leur besoin viscéral de contrôle, les serveurs d’Hetzner ne m’appartiennent pas plus que ceux de ces entreprises. Et le stockage massif de données sur leurs disques durs ne me rend pas moins dépendante d’un service qui s’inscrit dans les logiques d’une entreprise en quête de profit et dont les modalités peuvent changer à tout moment pour répondre à cet objectif.
Surtout, mes études d’anthropologie m’ont donné une certitude : les corps ne se construisent pas indépendamment des objets techniques et matériels qu’ils côtoient, pas plus que nos sociétés humaines ne se développent indépendamment des technologies qu’elles mettent en œuvre. Les savoir-faire marquent notre identité, impactant nos savoir-être. Et les outils techniques façonnent la manière dont une société s’organise, articulent nos relations humaines. La technologie n’est jamais neutre, et les services numériques que nous utilisons participent d’un choix de société. S’écarter de la « grande distribution », pour jardiner ses propres serveurs, et adopter des services numériques mis en œuvre localement et coopérativement en est un.
Refuser l’emprise des grandes entreprises du numérique, refuser le monde qu’elles construisent – et imposent – au détriment de nos libertés et du vivant, ne peut seulement consister à chercher des solutions équivalentes, dénichées chez des prestataires moins problématiques. C’est œuvrer, plus radicalement, à bâtir nos propres infrastructures et à faire société différemment avec la technologie.
