En 2013, Edward Snowden, ancien agent de la National Security Agency (NSA), devenait l’un des plus célèbres lanceurs d’alerte en révélant au monde entier les magouilles du contre-espionnage made in USA. Différents programmes de surveillance sont alors relayés par les médias, comme PRISM ou XkeyScore, qui mettent en œuvre la collecte massive de données sur internet, ou encore Bullrun, qui impose aux entreprises de cryptographie de créer des portes dérobées. Ces révélations font l’effet d’une bombe, le grand public découvrant les rouages de la surveillance de masse. En France, les mobilisations contre les lois HADOPI et LOPPSI, ainsi que l’opposition à l’ACTA (l’accord international anti-contrefaçon), participent également à cette prise de conscience. Tout cela contribue à rendre visible une nébuleuse alternumérique active pour les biens communs : des collectifs à la pointe de la lutte pour les libertés publiques mais aussi acteurices d’une autre vision du numérique, s’opposant à un autre type de surveillance, la collecte et la concentration des données aux mains des GAFAM
GAFAM
Gafam
Acronyme reprenant les initiales des multinationales géantes du web (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft). Le terme évoque par extension les problèmes politiques que posent ces compagnies : monopoles économiques, grandes fortunes des dirigeantes et précarité des conditions de travail des employées les moins qualifiées, omniprésence de leurs outils, rétention et exploitation des données personnelles, surveillance, capacité d’influence des décisions politiques et domination complète de la société numérique des câbles physiques aux contenus, des programmes aux appareils.
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Pourquoi, onze ans plus tard, ne sommes-nous pas toustes dégooglisées ? Pourquoi nos données sont-elles toujours aux mains des géants de la tech ? Est-ce la faute de ces acteurices qui n’ont pas su s’emparer de la tribune offerte ? Est-ce que la société s’en tape ? À l’heure du dérèglement climatique et du doigt pointé sur les effets néfastes du numérique sur l’environnement, ce combat déséquilibré vaut-il encore la peine ? Et s’il doit encore être mené, doit-il l’être de cette façon ?
Vers l’autodéfense numérique
Au moment des révélations de Snowden, certains collectifs français existent depuis plus d’une dizaine d’années. Certains sont focalisés sur les libertés fondamentales, comme la Quadrature du Net. D’autres sont des acteurs majeurs de la promotion du logiciel libre, tels que Framasoft ou l’April April L’April est la principale association française de promotion et de défense du logiciel libre. Elle mène des actions de sensibilisation sur différents sujets comme la vente liée (vente forcée de logiciels – l’obligation d’achat du système Windows avec un nouvel ordinateur) ou les brevets logiciels. . En Belgique, des associations comme la Nurpa, qui se voulait un équivalent de la Quadrature du Net, ou Abelli, l’association belge de promotion du logiciel libre sont fondées à ce moment-là.
L’activisme est alors foisonnant : on voit s’organiser des « crypto parties », des ateliers lors desquels chacune peut apprendre à installer et utiliser des outils permettant de préserver sa vie privée en ligne. On peut par exemple y apprendre à utiliser Tor, un navigateur web
WEB
Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites
web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources.
permettant de surfer de manière quasi anonyme, ou GPG, un système de clés permettant de chiffrer sa correspondance mail pour éviter qu’elle ne soit lue par quelqu’une en cours de route. C’est aussi à cette période que naissent ProtonMail (la messagerie entièrement chiffrée), ou Tails (The Amnesic Incognito Live System) un système d’exploitation
Systèmes d’exploitation
Système d’exploitation
systèmes d’exploitation
système d’exploitation
Operating System
iOS
Android
Windows
Linux
macOS
Un système d’exploitation consiste en un logiciel qui permet à une machine d’exécuter d’autres logiciels. Windows, macOS ou Linux sont des systèmes d’exploitation pour les ordinateurs. iOS et Android sont des systèmes d’exploitation utilisés par les smartphones.
qui tient sur une clé USB, entièrement chiffré. D’autres rencontres promeuvent l’auto-hébergement
auto-hébergement
Mise à disposition de services accessibles par Internet depuis ses propres machines, contrairement à l’hébergement chez un prestataire. L’auto-hébergement nécessite une connexion à Internet et l’utilisation
de logiciels (grâce à Yunohost, par exemple) qui permettent de diffuser et de partager toute sorte de contenus : mails, fichiers, vidéos, conversations instantanées, etc.
: on apprend aux citoyennes à installer et maintenir leur propre serveur, un ordinateur chargé de « servir » des pages ou des services web (plateforme de téléchargements, de streaming video, de streaming de musique…) sur une machine hébergée chez soi plutôt que dans un datacenter, par exemple à l’aide du système d’exploitation Yunohost, pensé pour faciliter et démocratiser la pratique d’administration d’un serveur.
Toutes ces technologies, créées ou mises en avant dans « l’après Snowden », participent à un écosystème numérique libre et respectueux de la vie privée de ses utilisateurices. Émerge ainsi le terme « d’autodéfense numérique » pour qualifier la mise en pratique de ces outils.
Des solutions en demi-teinte
Pour beaucoup de développeurses ou d’administrateurices système, la lutte contre la collecte de données et la surveillance est aussi l’opportunité d’un défi technique : rivaliser avec les GAFAM, en proposant et promouvant des alternatives à leurs services. La campagne « Dégooglisons internet », lancée en 2014 par Framasoft, a ainsi popularisé un nombre important d’outils tels que les framadate, les framadrop, les framapad (voir notre interview de Pouhiou dans ce numéro « Des services libres et gratuits ? Rencontre avec le co-directeur de Framasoft » ). Par la suite, le collectif des CHATONS (voir l’encart « Les CHATONS, ronrons collectifs et dissémination de services en ligne libres » ) prend le relai pour proposer des services souvent hyperlocaux. Trois ans après, faisant le bilan de cette campagne dans un article de blog, Framasoft explique « Nous nous lancions dans un pari flou, non pas celui de remplacer Google et consorts […], mais celui de sensibiliser qui voulait l’entendre à un enjeu sociétal qui nous inquiète encore aujourd’hui ».
Il n’est aucunement question de remettre en doute la volonté de Framasoft mais force est de constater que les services créés ont très souvent été conseillés en tant que solutions alternatives, même lorsque ça n’était pas leur visée première. Résultats des courses : des services souvent moins fiables, dont la maintenance et la pérennité peuvent être remises en cause quelques années plus tard. Non pas que les libristes≈ soient de moins bonnes développeurses que celleux des GAFAM, mais leur nombre est plus réduit et, bien souvent, le développement de ces logiciels se fait sur leur temps libre, non rémunéré.
Mais au-delà de leurs performances, malgré le travail des associations pour les rendre accessibles, ces solutions libres sont aussi restées peu connues du grand public. Qu’est-ce qui coince ?
Des réponses trop techniques
Malgré 10 ans « d’hacktivisme », une étude de l’INSEE de 2023 sur l’illectronisme illectronisme Conjonction d’illettrisme et d’électronique. Le terme renvoie à la difficulté ou l’incapacité d’une personne à comprendre et utiliser les outils numériques en comparant celles-ci à la difficulté ou à l’incapacité qu’une personne illettrée peut rencontrer avec l’écrit. montre que plus de 20 % des internautes françaises ne savent pas protéger leurs données, et que 30 % ont des capacités numériques faibles. Et, en Belgique, en 2022, c’est près d’une belge sur deux qui serait vulnérable face au numérique selon le baromètre de l’inclusion numérique. Il faut se rendre à l’évidence : le message n’est pas passé. Mais pour être très honnête, le message est fort compliqué à comprendre pour une profane.
Structure d’internet, cryptographie, services décentralisés… L’adoption des solutions proposées suppose d’abord une certaine connaissance du fonctionnement d’internet et de son architecture, de l’usage de ses protocoles. Par exemple, utiliser une boite mail hébergée chez un membre du collectif des CHATONS nécessitera souvent de configurer une connexion dans un client mail tel que Thunderbird sur ordinateur ou K9 sous Android afin d’accéder à ses emails, sans disposer d’une interface webmail ou d’une application facilitant la connexion. De même, se connecter à certains services web nécessitera de visualiser leur architecture décentralisée, de comprendre le concept « d’instance instance Dans un écosystème utilisant des logiciels libres pouvant être installés par n’importe qui, le terme d’instance renvoie à la mise à disposition du dit logiciel (par exemple pour fournir un service en ligne) par une entité spécifique, sur un serveur spécifique et à une adresse spécifique. Par exemple, une instance du logiciel Nextcloud qualifie sa mise à disposition pour une communauté dans un contexte où ce même logiciel peut être mis à disposition par d’autres ailleurs, sur d’autres serveurs. » d’un logiciel et de connaître l’adresse URL à laquelle se connecter pour y accéder.
Préoccupées par le développement des dits logiciels et la mise en place concrète d’alternatives, excitées par les défis techniques d’une telle entreprise, les acteurices alternuméristes ont été peu à même de vulgariser, d’expliquer au grand public comment les choses fonctionnent ou de l’accompagner à prendre en main les solutions proposées. Face au péril de la surveillance de masse ou, à son moindre niveau, de la collecte des données par les GAFAM, les réponses proposées ont ainsi avant tout été techniques plutôt que tournées vers l’éducation — et quand il était question d’éducation au numérique, les regards se sont trop souvent tournés vers les enfants et des projets comme Scratch permettant de leur apprendre la programmation… une réponse, encore une fois trop centrée sur la technique, dénuée d’un regard sur la manière dont les outils numériques impactent notre société.
Vers la transition écologique
Aujourd’hui, le plus gros combat qui doit nous concerner est la transition écologique. En effet, notre écosystème est en cours de destruction et le numérique est sur le banc des accusés en prenant 3 % des émissions mondiales – et 30 % si on regarde ce qui retourne de la fabrication du numérique. La problématique est intéressante parce qu’elle appelle à la modération, voire à la sobriété. Dans ce contexte, le numérique est laissé de côté, voire conspué par certaines.
Cependant, rien ne dit que les informaticiennes n’ont pas leur pierre à poser. Le numérique sera encore utile pendant et après la transition écologique. Car si, pour la première fois depuis les années 70, la solution ne sera pas numérique, elle aura besoin d’outils numériques. Mais de quel numérique ? Il faudra abandonner certaines pratiques, certains services. Par exemple, le streaming intensif généré par Netflix, Youtube et autres plateformes de vidéos à la demande devra cesser, et les centaines de millions de smartphones neufs fabriqués chaque année devront être revus fortement à la baisse. Il faudra freiner le développement tous azimuts d’applications, de systèmes numériques en général. Le défi technique pour le défi technique devra être proscrit.
Pour un numérique anti-technique !
Les technologies numériques sont les marteaux et les tournevis du XXIe siècle. Apprendre à programmer, à comprendre le fonctionnement d’un circuit numérique, c’est comme apprendre à réparer sa voiture ou à fabriquer sa maison tout seul ; c’est pratique bien sûr, mais les personnes dont c’est le métier sont sûrement celles qui le feront le mieux.
Au-delà de la provocation, il est bien sûr aujourd’hui nécessaire que les citoyennes soient conscientes du fonctionnement des systèmes numériques, que ce soit Internet, un smartphone, une base de données… car ces systèmes sont de plus en plus présents et omniprésents dans nos vies. Mais, ce n’est pas parce qu’on sait monter un serveur mail qu’on peut gérer un datacenter ; ou parce qu’on sait coder en Python qu’on va créer une nouvelle IA… La complexité des systèmes actuels constitue une véritable barrière. Et les nouvelles applications emmenées par l’IA vont encore creuser la distance entre une élite qui fabrique et un peuple qui subit.
Dans la transition numérique à venir, il faut considérer les informaticiennes comme des garagistes, comme des maçonnes, et les embarquer dans le changement de notre société. Sans elles et sans eux, il va être très difficile de décrypter, de comprendre l’existant, et d’être capable de contrer ce qui nous semblera dangereux, inutile à notre société. Nous aurons aussi encore besoin de personnes pour la maintenance de certains systèmes. Recycler des systèmes numériques pour les réutiliser nécessite des compétences techniques élevées. Repenser le « cloud
Cloud
On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise.
» afin d’échanger des données sans mettre à mal notre planète va nécessiter le travail de milliers de chercheurses et d’ingénieurses. Il y aura du travail pour les informaticiennes en poste actuellement ainsi que pour une génération qui arrive. Mais il va falloir convaincre ces personnes de sortir un peu de l’open space et de devenir nos alliées. Qu’elles arrêtent le développement incessant de nouveaux programmes, de nouvelles technologies, et se posent plutôt pour instruire, se mettent au service de la société. Plus que jamais, les informaticiennes doivent devenir des éducateurices et apprendre aux générations futures l’histoire de la technique, le savoir-faire numérique, comment recycler et réutiliser les systèmes.
L’innovation permise par le décuplement des puissances de calcul, des capacités de stockage est rendue possible par l’asservissement total du numérique au capitalisme. Pour un numérique sain, responsable et sobre, il faut sortir de ce techno-capitalisme.
Si l’on décide de se battre côte à côte avec les associations alternuméristes citées précédemment, il faudra toutefois se décider à devenir les fossoyeurses d’une certaine vision du numérique : comprendre que notre monde ne sera pas celui décrit par la science-fiction, avec des robots ou des voitures volantes, même libres.
Ce n’est pas une vision, c’est une proposition !
