Numéro 4

Des puces et des luttes

« De l’eau pas des puces ! ». Derrière cette revendication, le collectif StopMicro, implanté dans les environs de Grenoble (France), 
lutte contre les projets d’extension des usines de microélectroniques de Soitec et STMicroelectronics. L’Union européenne 
en quête d’une « souveraineté technologique » multiplie les projets industriels et miniers. Face aux conséquences 
environnementales de tels projets, les populations s’organisent.

À l’automne 2022, quelques mois après l’annonce de l’extension de ces usines, le collectif StopMicro se forme et se saisit de l’enjeu de la prédation des ressources d’eau douce par les industries locales. Pour alerter la population, il organise une série de manifestations et d’actions. Il produit et diffuse aussi – via son blog et des brochures – une somme de documentation sur le secteur de la microélectronique. Pour produire des semi-conducteurs≈, l’usine de STMicroelectronics (STM) consomme déjà chaque seconde 156 litres d’eau potable. Or, afin de doubler sa capacité de production, le projet d’extension prévoit, d’ici 2026, le quasi triplement de la consommation du site. Dans l’usine, l’or bleu est destiné aux systèmes de refroidissement des salles blanches et, sous une forme « ultra-pure », il est employé pour rincer les galettes de silicium sur lesquelles sont gravées les puces.

Aujourd’hui intégralement issue du réseau public, l’eau potable est rejetée avec une qualité « rivière ». Si les effluents de l’usine ne dépassent pas les normes européennes, le triplement du volume soulève des inquiétudes. Aucune étude n’a été menée en amont du projet pour évaluer les conséquences de l’augmentation des rejets chimiques sur le milieu aquatique. Pourtant, des dérogations permettent déjà à l’entreprise de dépasser les seuils réglementaires pour certaines substances. Parmi elles, le phosphore (120 kg de rejet quotidien) et l’azote (1 200 kg par jour) dont la hausse des rejets fait craindre une eutrophisation des cours d’eau, c’est-à-dire une asphyxie des écosystèmes aquatiques par l’accroissement excessif des algues nourries par ces substances [1].

Ces pollutions se joignent à d’autres, la région étant depuis le 20e siècle investie par les industries de la chimie attirées par l’abondance et la pureté des ressources en eau des vallées alpines. Toujours actif, le secteur continue de laisser des traces dans la région où de nombreux captages d’eau sont victimes des pollutions.

Dans un contexte de raréfaction des sources d’eau potable et de maintien des industries, les conflits d’usages devraient d’ailleurs se multiplier. Saisi localement, l’enjeu de l’eau permet de politiser l’utilisation des ressources par l’industrie du numérique et rend palpable aux habitantes d’un territoire les effets d’une industrie mondialisée. Un mois après l’annonce du plan d’extension de l’usine de STM, le département de l’Isère est d’ailleurs placé au plus haut niveau d’alerte sécheresse.

Au commencement était l’Atome

À l’origine de STM, il y a l’entreprise Efcis, fondée en 1972 par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) pour valoriser les brevets issus de ses laboratoires. Efcis industrialise alors la conception et la fabrication des puces. Au cours des décennies suivantes, l’entreprise change de nom au rythme des rachats et fusions avant de devenir STM en 1998. Si aujourd’hui l’entreprise est la plus grande pourvoyeuse d’emplois de la région (6000 employées) et possède dans le monde une dizaine d’usines, elle ne reste – en comparaison des fonderies asiatiques (les fabricants de puces) – qu’un acteur mineur du secteur.

Soitec, l’usine voisine de STM, est du même tonneau. L’entreprise est fondée en 1992 par deux anciens chercheurs du CEA-Leti (le laboratoire d’électronique et de technologie de la recherche, rattaché au CEA). Elle industrialise, pour les besoins de la dissuasion nucléaire, la technologie « silicium sur isolant » (SOI), développée par les laboratoires du CEA. Cette technique de traitement des galettes de silicium-métal (sur lesquelles sont gravées les puces) permet de produire des circuits intégrés résistant à la chaleur et aux radiations.

Les deux entreprises ont pris appui sur des technologies développées par des centres de recherche publics liés à la dissuasion nucléaire et à l’armement. Ces technologies sont dites « duales », c’est-à-dire qu’elles peuvent être utilisées dans les domaines civil et militaire. STM produit, en parallèle des puces destinées aux consoles Nintendo Switch switch Un switch est un appareil 
réseau permettant d’interconnecter plusieurs équipements réseau 
à l’aide de câbles. En fonction 
de sa taille, le nombre de ports 
peut varier. , celles qui équipent des drones kamikazes. Soitec entretient aussi des liens forts avec le secteur de l’armement.

Dès leur origine, ces entreprises sont soutenues par la puissance publique : développer et maintenir la production des semi-conducteurs est un enjeu stratégique pour maintenir le système de dissuasion nucléaire. Les transferts de technologies issues de la recherche publique vers les industries du « complexe militaro-industriel » ont toujours cours, le partenariat recherche-industrie est un fondement du « modèle grenoblois ».

L’enjeu militaire de cette industrie se double à présent d’une complète dépendance de l’économie au numérique. L’intrusion du numérique dans l’ensemble des secteurs d’activité (défense, communication, santé, industries, automobile, bâtiment) n’a fait que renforcer le caractère stratégique des semi-conducteurs. Le gouvernement français a en ce sens récemment réaffirmé son soutien au secteur de la microélectronique au nom d’une « souveraineté technologique ». Le 12 juillet 2022, au milieu d’un été caniculaire, le président français, M. Macron, se rend à Crolles (aux environs de Grenoble) pour saluer les promesses d’investissement dans le projet d’extension de l’usine de semi-conducteurs de STM. Sur les 5,7 milliards nécessaires au projet, l’État français s’engage à hauteur de 2,9 milliards d’euros. En échange de cette coquette somme, 1000 emplois devraient être créés. Cette subvention est l’une des pièces maîtresses du plan de financement « France 2030 » (sur les 53 milliards d’euros de crédits, 16 sont dédiés au développement du secteur de la microélectronique).

Une démocratie soluble 
dans l’industrie ?

En octobre 2023, alors que les travaux de l’extension ont déjà débuté, STM lance une enquête publique ; la procédure, accompagnée par la Commission nationale du débat public (CNDP) est obligatoire pour la mise en service des projets industriels. L’étude d’impact environnemental présentée par l’entreprise est communiquée à la population. Des réunions publiques se tiennent en présence des représentantes de l’entreprise.

StopMicro participe à l’enquête et remet un dossier aussi critique qu’étayé, néanmoins, le collectif maintient une position critique vis-à-vis du dispositif, qu’il qualifie de « dispositif d’accompagnement et de légitimation des projets industriels servant à discréditer les critiques » [2]. En pratique, les 43 jours d’enquête ne permettent pas aux citoyenes de consulter et analyser en profondeur les centaines de pages du dossier (17 des 33 documents n’ont pas été rendus accessibles au public). Bien que le dispositif soit paré des atours démocratiques, son incidence sur le devenir du projet est quasi nul. En effet, les recommandations qui en émanent n’ont aucune valeur contraignante pour les entreprises.

Si dans leur rapport de novembre 2023, les commissaires enquêteurices qualifient l’étude d’impact soumise par STM de « particulièrement brouillonne, extrêmement difficile à appréhender » et remarquent « un mépris de l’Autorité Environnementale [la MRAE], un mépris de l’enquête publique et un mépris du public », la commission d’enquête rend malgré tout un avis favorable à la demande d’autorisation environnementale.

Au-delà du dispositif douteux de l’enquête publique, le secteur peut compter au niveau local, national et européen sur l’appui des politiques de tous bords. Le parti écologiste (EELV) a dans le département plusieurs élues, dont Éric Piolle, maire de Grenoble. Si le collectif StopMicro plaide pour le refus de tout « marchandage » avec une industrie irréductiblement « écocidaire », le parti écologiste peine, lui, à tenir une position claire sur le devenir de la filière. Il faut dire que l’économie locale est tributaire du secteur et que la question de l’emploi pèse dans la balance ; l’arrêt des usines demeure encore peu porteur sur le plan électoral. Si quelques élues EELV du département se sont oposées au projet d’extension, la ligne politique du parti se borne malgré tout à une approche environnementaliste et « éthique » de l’industrie : celle du moindre mal (produire oui, mais avec de meilleurs règles environnementales). La promesse d’une « réindustrialisation verte » avancée par EELV paraît chimérique au regard des conséquences matérielles de la filière au niveau local et mondial. Face à l’insoutenabilité du régime numérique, le parti écologiste n’oppose aucune alternative de rupture mais plutôt un accompagnement.

Des « chips » pour l’Europe

En 2020, l’épidémie de COVID-19 et les confinements successifs font dérailler les chaînes de production et provoquent une crise d’approvisionnement en semi-conducteurs. Avec la mise à l’arrêt des usines asiatiques, la valse mondiale des marchandises s’embourbe. En Europe, les industries (en particulier automobiles) crient famine : faute de puces, elles tournent au ralenti.

En janvier 2022, quelques mois avant la venue de M. Macron à Crolles, Thierry Breton, alors commissaire européen à l’industrie et au numérique, présentait le European Chips Act. Ce paquet législatif a pour objectif le doublement, d’ici 2030, des parts de marché de l’industrie européenne des semi-conducteurs afin de « sécuriser l’approvisionnement en semi-conducteurs et assurer et l’autonomie stratégique de l’Union » [3]. Alors que le secteur croît de 15 % par an, il faudrait ainsi quadrupler les capacités actuelles pour atteindre l’objectif fixé à 20 % de parts. Afin d’y parvenir, l’Europe finance et coordonne le développement du secteur. Des projets d’extensions de mines et d’usines fleurissent en Europe mais se heurtent bien souvent à l’opposition des populations.

Au regard des industries asiatiques, l’Europe accuse un retard technologique très important. Les puces nécessaires à la fabrication des appareils les plus élémentaires du numérique (ordinateur, data center, smartphone) sont gravées à un niveau inférieur à 10 nanomètres (voir l’article « Penser l’impesable), ce qu’aucune usine en Europe n’est en capacité de produire industriellement. Les capitaux nécessaires à la construction des installations permettant leur fabrication ne pourraient être réunis en Europe. À cela s’ajoute l’absence dans le sol européen des ressources nécessaires et d’une filière de traitement primaire de ces matières.

Prêcher pour une souveraineté technologique européenne réelle paraît donc illusoire tant la conception de la chaîne de valeur est complexe.

Puisque radicalement dépendants de ressources naturelles inégalement réparties, et de réalités géostratégiques indépassables, les contours de cette souveraineté doivent être définis. À en croire ses trois « piliers », le European Chips Act entend développer la recherche (design des puces) et son industrie. Faute de pouvoir combler sa dette technologique et industrielle, elle compte s’appuyer sur l’innovation (le calcul quantique, l’efficience énergétique). L’Union devrait assurer la coordination du financement de la filière et développer un système de veille communautaire des chaînes d’approvisionnement pour mieux répondre aux crises à venir.

De l’eau ou des puces ?

L’inégale répartition des ressources premières, la concentration de la production en Asie, la multiplicité d’acteurs interdépendants, ainsi que l’hyper-concentration d’éléments clés de la chaîne de valeur de la microélectronique la rendent hautement vulnérable aux crises politiques et environnementales. Et si l’Europe en reste encore relativement préservée, celles-ci se font plus palpables ailleurs.

Les fonderies d’Asie du Sud-Est, Samsung (Corée du Sud) et TSMC (Taïwan) concentrent à elles deux près de 70 % de la production mondiale de semi-conducteurs. Elles sont aussi les seules à produire industriellement des puces inférieures à 10 nanomètres [4]. Sur l’île de Taïwan, le cycle des typhons qui abreuvent normalement l’île connaît des perturbations. L’inconstance des ressources en eau couplée à la demande toujours grandissante des industries laisse présager une augmentation des conflits d’usage entre la population, les secteurs de l’industrie et de l’agriculture.

Le 24 mars 2021, des coupures d’eau ordonnées par le ministre de l’Économie ont touché plus d’un million de personnes. Le gouvernement a aussi décidé de mettre fin à l’irrigation de 74 000 hectares de terres agricoles. Ces coupures ce sont sans doute faites au profit des usines de semi-conducteurs. En effet, l’eau étant inégalement répartie sur l’île, lors des sécheresses, des milliers de citernes d’une capacité de 20 000 litres sont affrétées par TSMC pour alimenter ses installations.

La dépendance de l’économie globalisée à l’industrie des semi-conducteurs et ses conséquences sur les ressources essentielles au vivant semble mener les territoires dans lesquels cette industrie s’établit dans une impasse. Si elle n’est pas démantelée, l’industrie du numérique ne laissera derrière elle qu’un désert.

[1Scientifiques en Rébellion et Collectif StropMicro, Note d’analyse des rejets aqueux de STM dans l’Isère. En ligne : http://l.curseurs.be/stopmicro-synthese

[2Voir le blog de StopMicro38, Enquête publique : les dés sont pipés. Le collectif y reprend une critique de l’enquête publique que Frédéric Graber énonce dans son livre Inutilité publique.

[3Traduction d’une entrée de la rubrique Questions and Answers du site de la Commission européenne sur l’European Chips Act. 
En ligne : http://l.curseurs.be/european-chip-act

[4Voir l’infographie de Statista : Top semiconductor foundries market share 2024.

Article précédent :
Les minerais de sang