Comme le souligne Daniel Flinker de la cellule Recherche de Lire et Écrire Bruxelles, cette campagne Right To Offline s’inscrit quelque part dans la continuité de la mobilisation contre l’ordonnance « Bruxelles Numérique », une ordonnance votée en janvier 2024, et qui était portée par le ministre bruxellois Bernard Clerfayt. Il s’agit maintenant de cibler le niveau supranational qu’est l’Europe, en interpellant la Commission européenne, le Conseil de l’UE et le Parlement européen. Interpeller le niveau européen est en effet un des axes de travail qui est ressorti du bilan effectué en février 2024 par les associations actives lors de la campagne contre l’ordonnance bruxelloise [2]. Right To Offline complète en cela les actions menées auprès des autres niveaux de pouvoir que sont les communes, les régions et communautés, et l’État fédéral.
Quel que soit le niveau de pouvoir auquel la campagne s’adresse, la demande peut se résumer en trois points :
+Des guichets et des services téléphoniques, accessibles et de qualité, dans les services d’intérêt général (services publics, banques, transports en commun, fournisseurs d’énergie…).
+Un moratoire sur la numérisation des services d’intérêt général.
+Un large débat public sur la place du numérique dans la société, en tenant compte de ses impacts sociaux, démocratiques et environnementaux.
La lettre ouverte
C’est en partant du double constat que le numérique devient incontournable et que 2 européennes sur 5 sont en situation de vulnérabilité numérique que la lettre ouverte « Tout le monde doit avoir accès aux services essentiels, sans passer nécessairement par le numérique » pose l’exigence de l’adoption d’« un moratoire pour rétablir l’accessibilité des services essentiels, débattre et légiférer. » Si l’on regarde la situation en Belgique, le fait que plus de 40 % de la population européenne ne maîtrise pas les compétences numériques de base est corroboré par les baromètres de l’inclusion numérique publiés régulièrement par la Fondation Roi Baudouin [3]. Et ce, malgré les « efforts » consentis par diverses politiques d’« e-inclusion » pour accompagner et former les personnes en situation de « vulnérabilité numérique » qui souvent cumulent d’autres vulnérabilités et difficultés sociales. Sur le terrain les constats semblent unanimes : nombre d’assistantes sociaux et d’aidantes numériques se retrouvent dans la situation de devoir accompagner leurs bénéficiaires pour accomplir des démarches que la raréfaction des canaux hors-ligne pour l’obtention ou le maintien de droits fondamentaux a mis hors de leur portée.
On voit là toute la contradiction des politiques européennes qui, tout en consacrant d’un côté « l’accessibilité, l’égalité de traitement ou l’accès universel aux services d’intérêt général », sacrifie de l’autre le Socle européen des droits sociaux en enjoignant les États membres à répondre à l’objectif de 100 % des services publics numérisés d’ici à 2030 !
C’est pourquoi, même si cela semble aller à contre-courant, la lettre ouverte réclame « l’adoption d’un moratoire qui gèlerait la progression de la numérisation des services essentiels à l’échelle européenne. » Une demande qui s’appuie sur une résolution de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe « recommandant aux États membres de passer d’une logique de services publics entièrement dématérialisés à une logique de services publics entièrement accessibles. »
Concrétiser ce droit avec une récolte de signatures
Après une première phase durant laquelle seules les scientifiques, les organismes ou associations, étaient appelé..es à signer la lettre ouverte, avec une première récolte de plus de 500 signatures émanant de 21 pays, la campagne devrait, au moment où vous lisez ces lignes, être élargie avec un appel à signature auprès des citoyennes. Cette démarche est à soutenir, car nous sommes toutes et tous potentiellement en « vulnérabilité numérique » dans nos démarches auprès des diverses administrations avec lesquelles nous sommes amenées à dialoguer.
En 2025, ne convient-il pas de considérer cette campagne comme allant dans le sens de l’Histoire ? Celle de l’obtention du droit fondamental pour chacune de ne pas être contrainte d’utiliser le numérique ? L’issue de ce combat contre la numérisation à marche forcée que nous imposent les chantres du « tout numérique » nous le dira…
