Numéro 4

Google Maps et nos affects, dérives à l’ère du capitalisme cognitif

Partant d’une recherche sensible sur le fonctionnement des outils de géolocalisation et de cartographie numérique, en particulier Google Maps, cet article explore leur influence sur nos capacités à nous orienter physiquement dans l’espace. L’arrivée des modèles prédictifs semble ouvrir encore plus de questions sur notre dépendance à une cognition spatiale numérique externalisée. Bienvenue dans un monde «  spectacle  » où nos déplacements s’orientent vers une expérience immersive numérique commerciale totale. Dans un tel contexte, la dérive déconnectée inspirée des situationnistes pourrait être une piste pour retrouver l’usage de nos sens de l’orientation et notre agentivité.

J’attends Hamid au coin d’une rue, quand sa voiture s’arrête devant moi. Comme me l’annonce plus tôt par téléphone l’opératrice qui accueille ma demande d’un taxi, Hamid arrive en sept minutes montre en main. En ce début de soirée de semaine, les rues de Bruxelles sont calmes et la chorégraphie réglée des feux de circulations me semble plus participer au décor d’une ville au repos qu’à son organisation spatiale. La musique à faible volume participe à créer une atmosphère en dialogue avec mes sens. Elle crée un sentiment de familiarité, provoqué par la rencontre entre un territoire que j’habite et mon souvenir de cette chanson populaire tunisienne que mon père a toujours chantée, notamment sur la route. Ritek ma na’aref win. Le titre de la chanson se traduit par «  Je t’ai vue, mais je ne sais plus où  ».

Comme le trajet doit me mener d’un bout de la capitale à l’autre, j’ai le temps et le loisir de m’arrêter sur des détails qui composent mon environnement. Je remarque que Hamid travaille seul. Non pas que les chauffeureuses de taxi pratiquent habituellement le covoiturage, mais iels ont souvent recours à un système de navigation qui prend, de nos jours, la forme d’une application sur un téléphone à la surface lisse. Dans ce genre de contexte, l’écran du dispositif irradie dans l’habitacle depuis sa position, centrale et frontale. Il est un portail entre les corps qu’il guide et l’environnement qu’il reconfigure en un décor. Ou peut-être, ce dispositif devient-il le décor même dans lequel s’aventure le corps, transporté dans une totalité recomposée.

Dans l’habitacle, la seule lumière que je vois est celle du tableau de bord, dont l’aspect m’évoque les affichages LCD à cristaux liquides des débuts de l’informatique. Alors que nous engageons la conversation sur le calme des rues, je questionne Hamid sur l’absence de système de navigation dans sa voiture. Son rire effleure mon sérieux, puis laisse place à son propos sur l’évidence, de son point de vue, de l’inutilité d’un tel outil. Hamid me dit connaître la ville mieux qu’une machine, et ajoute, avec modestie, que cela fait tout de même cinq ans qu’il la pratique. Je rebondis sur son propos pour qu’il m’explique comment il a construit son apprentissage du territoire, en lui faisant remarquer qu’il dégage l’air serein d’une personne qui n’a pas peur de se perdre.

À ses débuts en tant que chauffeur, Hamid a pris le temps de créer ses propres repères, et lorsqu’il se perdait, c’était toujours pour se retrouver ensuite. Il ajoute que parfois ses clientes lui indiquaient que ses courses auraient pu être plus efficaces s’il avait emprunté tel ou tel itinéraire. Petit à petit, Hamid a donc constitué son réseau d’expériences à partir de ses sens et des suggestions dont on lui faisait part. Il lui arrive encore parfois de composer un itinéraire qui aurait pu être plus direct, mais quoi qu’il arrive, il fait confiance à sa boussole interne, laquelle mène toujours à la bonne destination, en un temps tout à fait raisonnable.

Face à l’hyperconnectivité : déconnexion involontaire et volontaire

Je retiens plusieurs choses de cette expérience, lesquelles peuvent être rassemblées autour de la notion de cognition spatiale, qui désigne la faculté mentale de se représenter et de s’orienter dans l’espace, dans sa relation au «  géo-web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites 
web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources.  ».

Dans l’époque que nous traversons, l’hyperconnectivité n’a plus rien de surprenant. À l’échelle mondiale, nous avons globalement intériorisé les mécanismes d’accélération, à tel point que «  nous dansons de plus en plus vite, simplement pour rester en place  » [1].

Ces mécanismes sont favorisés par l’essor de l’industrialisation, dès le 19e siècle, exacerbés par celui des technologies de l’information deux siècles plus tard. Nous sommes constamment joignables et toute information dont nous pouvons avoir besoin est accessible sur demande, à une vitesse toujours plus rapide. À chaque instant, de gigantesques flux de données traversent des infrastructures satellitaires ou câblées, dont la matérialité côtoie la physicalité du monde. Nos téléphones dits smart, bien qu’ils aient aussi gardé leur nom d’origine (phone) renvoyant à la simple fonction d’appel, sont aujourd’hui des couteaux suisses générateurs de besoins, de désirs et de dépendances. Pour toute action quotidienne ou extraordinaire, une application se propose de nous simplifier la vie. C’est notamment le cas de «  Maps  », un service de cartographie couplé à une fonction de navigation par géolocalisation, qui est devenu, une vingtaine d’années après son rachat par Google, «  un couteau suisse numérique  » – un service de services, dont les multiples fonctions ont pour dénominateur commun de maximiser la captation des données d’utilisation en vue de leur marchandisation.

Si ce service séduit autant de consommateurices, c’est qu’il sait répondre à des attentes précises en un temps record : se rendre disponible, s’informer, se repérer et se déplacer dans le monde sans effort, efficacement et gratuitement. La prise en charge immédiate de ces tâches est, pour certaines, le fruit d’un progrès dont on ne peut faire l’économie, puisque la technologie fait la promesse d’améliorer nos conditions de vie. D’autres personnes, en revanche, composent avec un usage limité de ces technologies, qu’il s’agisse de déconnexions volontaires ou involontaires. Dans un article intitulé La déconnexion aux technologies de communication, Francis Jauréguiberry explique que plusieurs raisons motivent ces choix.

Ainsi, «  les déconnexions volontaires apparaissent à partir du moment où le désir de déconnexion va au-delà d’une plainte ou d’une fatigue (“Je suis débordé”, “Je n’en peux plus”,“Je croule sous les e-mails” ) et se traduit par des actions, des conduites et des tactiques effectives. Il s’agit par exemple de mettre sur off son téléphone portable dans certaines circonstances ou plages horaires, de déconnecter son logiciel de courrier électronique en choisissant de ne l’interroger que de façon sporadique, d’accepter de ne pas être constamment branché sur ses réseaux sociaux ou de refuser d’être géo-localisable où que l’on soit.  » [2].

De son côté, la déconnexion involontaire se rapproche plutôt d’une fuite, d’une «  désintoxication  » suite à une exposition importante qui occasionne un «  débordement cognitif  ». Cette pression est autant «  l’anxiété du temps perdu, le stress du dernier moment, le désir jamais assouvi d’être ici et ailleurs en même temps, la peur de rater quelque chose d’important, l’insatisfaction des choix hâtifs, la hantise de ne pas être branché au bon moment sur le bon réseau, et la confusion due à une surinformation éphémère  ». Ces pressions paraissent communes à l’ensemble des outils de communication qui peuplent notre quotidien.

Dans le cas de Hamid, nous ne connaissons pas les raisons qui justifient son choix de déconnexion. Toutefois, lors de notre échange, il m’a paru confiant en ses capacités d’orientation. Son attitude m’amène donc plutôt à penser qu’il s’agit là d’un désir de déconnexion volontaire, mais cela reste une hypothèse.

L’estime de soi face à l’autorité de l’outil

Dans un article récent intitulé La cognition spatiale pour repenser les aides à la navigation, Élise Grison et Valérie Gyselinck évoquent une étude de 2015, portant sur le degré de confiance d’usageres envers un système d’aide à la navigation. L’expérience repose sur des instructions de guidage ambiguës, du type «  Tournez à gauche à la pharmacie  », alors qu’il n’y a pas de pharmacie à l’intersection, ou uniquement la possibilité de tourner à droite lorsqu’il y a effectivement une pharmacie. L’expérience se déroule en deux temps.

Dans un premier temps, l’indication est donnée par une personne réelle. Dans ce cas, les participantes accordent plus d’importance aux repères visuels qu’à l’indication vocale et choisissent de tourner à droite lorsqu’il y a une pharmacie. Dans le deuxième cas de figure, l’information est donnée par un système de navigation. Ce deuxième résultat nous apprend que les participantes se fient au système de navigation, et tournent à l’intersection quand bien même il n’y a pas de pharmacie. L’expérience indique donc qu’un outil comme Google Maps peut se voir attribuer une confiance élevée de la part de ces usageres. Face à un tel outil faisant autorité, les participantes défavorisent leur propre jugement. Cette influence pourrait s’expliquer par la perception qu’ont les participantes du service. Sans doute que les instructions de navigation sont jugées fiables, puisque qu’elles émanent d’un système complexe conçu par des personnes hautement qualifiées.

Cette hypothèse rejoint les observations rapportées par Louisa Dahmani et Véronique D. Bohbot dans la revue Scientific Reports [3]. Les auteures y expliquent que «  les personnes qui utilisaient davantage le GPS ne le faisaient pas parce qu’elles avaient le sentiment d’avoir un mauvais sens de l’orientation, ce qui suggère que l’utilisation intensive du GPS a entraîné un déclin de la mémoire spatiale plutôt que l’inverse. Ces résultats sont significatifs dans le contexte de la dépendance croissante de la société à l’égard du GPS.  ». En d’autres mots, il a été observé chez certaines utilisateurices qui, de base, ne considèrent pas avoir un mauvais sens de l’orientation, un déclin des capacités spatiales. D’après l’étude, cet affaiblissement des facultés d’orientation peut potentiellement mener à une baisse de la confiance en ses propres capacités, tout en augmentant le degré de confiance donné à une technologie.

La création de repères

Ces observations rejoignent ma notion de «  boussole interne  ». Ce que je nomme boussole interne sert à exprimer une direction en ligne droite vers un lieu visé. Sans nécessairement me référer aux points cardinaux, je l’utilise dans mon quotidien pour pointer un lieu sans considérer initialement les virages imposés par les rues. C’est une orientation que je me donne, dont il faut ensuite équilibrer les virages à droite et à gauche pour rester dans une moyenne, comme on le décrit par l’expression «  à vol d’oiseau  ». Dans mon cas, cette boussole interne s’appuie sur une perception simplifiée de l’espace, une perception intérieure avec laquelle je compose intuitivement dans le contexte spatial. D’autres types de boussoles ont traversé les temps et continuent de jouer un rôle important, notamment dans certaines communautés. C’est par exemple le cas chez les Inuits, pour qui l’orientation dans le milieu arctique est primordial. Ainsi, traditionnellement, ils s’appuient fortement sur le courant des vents, les dérives de neige et les informations astronomiques, entre autres, pour la navigation (voir note 3).

En 1975, Alexander W. Siegel et Sheldon H. White ont identifié trois formes de connaissances nécessaires pour se représenter un espace ou interagir avec celui-ci : les notions de point de repère, de trajets et de survol [4].

Dans un article paru dans L’Année Psychologique, intitulé La cognition spatiale pour repenser les aides à la navigation, Elise Grison et Valérie Gyselinck expliquent : «  Les connaissances sur les points de repère concernent les indices présents le long d’un itinéraire, comme par exemple une boulangerie, qui peuvent servir de points d’ancrage pour organiser la représentation de l’environnement. Les connaissances de ce type de trajet concernent la succession des étapes d’un itinéraire, incluant l’ordre chronologique des points de repère, les séquences d’actions et les directions prises. Ces connaissances de type procédural associent des informations prescriptives (actions) et descriptives (repères visuels). Elles sont souvent associées à un référentiel égocentré. Enfin, les connaissances de type survol correspondent à une vue d’ensemble sur l’environnement, intégrant la position relative des points de repères dans l’espace et la distance entre eux. Elles permettent de considérer un itinéraire depuis n’importe quel point de cet espace et, par exemple, de trouver des raccourcis.  »

Établir une représentation d’un espace suppose une posture active dans la navigation, c’est-à-dire une attitude qui permet de collecter et d’identifier des signes dans l’espace pour les assimiler comme point de repère. Dans le cas d’une utilisation régulière d’applications cartographiques, la collecte et l’assimilation sont entravées par le design même du dispositif de cartographie. En effet, l’interface d’une application limite ce genre d’identification. Dans le cas de Google Maps, les cartes sont simplifiées au profit d’une apparence minimaliste et la mise en avant des espaces marchands.

Pour pallier le déficit de points de repère utiles à la navigation dans Google Maps, de nouvelles solutions techniques sont annoncées par l’entreprise en 2023. L’une d’elle est la représentation 3D combinée à une vue oblique. Comme l’expliquent Teriitutea Quesnot et Stéphane Rocher dans la revue Cybergeo, ce type d’ajout «  contribuerait probablement à une baisse de l’anxiété spatiale liée à la peur de se perdre durant la navigation  » et compte tenu de l’incorporation de technologies de réalité augmentée «  il est fort probable que les utilisateurs de cette technologie mémorisent plus facilement les points de repère rencontrés durant leur trajet  », ce qui permettrait une remédiation des formes d’engagement et d’interaction avec l’environnement.

Se perdre

Aujourd’hui, 98% de la planète est cartographiée sur Google Maps à l’aide de l’imagerie satellite et de Google Cars. Les zones inaccessibles aux voitures sont couvertes par les Google Trekkers, des explorateurices, équipées de matériel photo haute résolution. Cela signifie qu’il est pratiquement impossible de se perdre où que l’on se trouve dans le monde, à condition d’avoir un téléphone smart et une connexion internet.

Pour l’année 2023, l’activité publicitaire de Google (vente de placement publicitaire et de données personnelles à des fins de ciblage) a généré à elle seule un chiffre d’affaires de 185 milliards. Les informations géolocalisées générées lors de l’usage de l’application (lieux fréquentés, fréquence, moyen de locomotion, etc.) sont autant de données réutilisables pour définir un profil d’utilisateurice et affiner le ciblage publicitaire.

Cet aspect commercial, déjà existant sur la plateforme pourrait être amplifié par les dernières mises au point de Google Maps. Ces algorithmes d’intelligence artificielle sont désormais capables d’apprendre les préférences de l’utilisateurice et d’ajuster la recommandation des produits selon leurs goûts. Ce modèle d’IA serait par exemple en mesure de prédire des destinations ou des préférences de trajets (horaire, type de transport), d’après les voyages antérieurs. Les prédictions sont définies statistiquement par l’observation des biens et services auxquels l’utilisateurice a fait appel. Ces nouveautés en font une technologie plus centrée sur l’utilisateurice que jamais auparavant. Ces apprentissages machine amplifient considérablement le phénomène par lequel le territoire est perçu comme un espace marchand ou comme le support physique d’une expérience numérique. Ce renversement accentuera sans doute l’effet de ranking (classement), qui visibilise sur la carte certains lieux et enseignes au détriment d’autres.

Ce point fait écho à l’expérience de confiance évoquée plus tôt, qui montrait une confiance accrue dans l’outil de navigation, à défaut de se fier à ses intuitions ou connaissances. En effet, si l’on part du principe qu’une machine connaît nos goûts et habitudes, que l’algorithme de recommandation nous présentera des solutions ajustées à celles-ci, le hasard est écarté. Or, déléguer à l’outil le soin de prédire quel chemin emprunter ne nous écarte-t-il pas de la possibilité de forger nos propres repères pour naviguer dans l’espace  ?

Psychogéographie, interfaces et atmosphères

Il faut parfois fouiller dans le passé pour trouver des outils utiles au présent ou des possibles pour imaginer le futur. Amorcées au siècle dernier, les expérimentations psychogéographiques peuvent aujourd’hui être prolongées comme outils réflexifs et pratiques de réappropriation de l’espace urbain et des capacités de cognition spatiale.

Dans sa première définition datée de 1955, la psychogéographie se propose selon Guy Debord comme «  l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur les émotions et le comportement des individus.  » [5]. Au-delà du terme d’apparence complexe qui la désigne, cette pratique part d’un constat simple : les environnements urbains que nous traversons influencent nos affects et nos émotions.

L’Internationale situationniste est à l’origine de la psychogéographie, dont l’artiste et philosophe Guy Debord est un des initiateurs. Pour ses membres, lorsqu’une ville est pensée selon des principes fonctionnalistes, elle favorise l’aliénation des individues en se polarisant autour des temples de la consommation que sont les grandes surfaces, et en rationalisant les déplacements, les perceptions du temps et les pratiques de ces individues [6].

La dérive urbaine est l’outil principal de la psychogéographie. Par la pratique de la marche aléatoire, elle vise à sortir des carcans imposés par la société, axés autour du «  métro, boulot, dodo  ». Cette marche aléatoire ne suit pas de trajectoire et n’est pas non plus contrainte par le temps : elle est guidée par les impressions, les intuitions et les émotions de la personne qui la pratique. Selon les situationnistes, lorsque cette pratique est investie de manière active, elle aide à comprendre comment l’individue peut être influencée par le milieu avec lequel iel interagit, et favorise l’esprit critique vis-à-vis des structures qui organisent ses comportements dans l’espace. Finalement, elle favoriserait également l’imaginaire, outil important dans les quêtes de réappropriation.

Immersions, perceptions et affects

Dans l’article New ways AI is making Maps more immersive, publié en mai 2023 sur le blog de Google, Miriam Daniel présente une nouvelle approche de la Vue Immersive. Cette fonctionnalité Street View permet à l’utilisateurice de voir l’espace en 360° et de se déplacer dans ce qui ressemble à une vue subjective. Dans ce mode, le point de vue adopté n’est pas celui d’un piéton, mais de la caméra postée sur le toit de la Google Car pour photographier à 360° les alentours. La nouvelle version utilise, elle, de l’intelligence artificielle pour manipuler des milliards d’images de Street View et des images aériennes. Le résultat permet de visualiser un trajet en survol, avec une vue aérienne dont le déplacement évoque un vol d’oiseau. Il offre la possibilité de visualiser le trajet, le trafic, les conditions météorologiques et la qualité de l’air en un coup d’œil. Un curseur permet de passer de la visualisation en temps réel à une visualisation prédictive, pour s’informer de la même situation au fil de la journée dans le même mode de vue immersif.

Ce nouveau design pousse la simulation à un niveau supérieur en proposant une immersion en temps réel qui tient compte de l’atmosphère. Une ambiance est créée à chaque visualisation, pour plonger l’usagere dans un décor réaliste qui challenge la réalité. La dynamique d’un lieu n’est plus à observer mais à vivre comme une expérience. L’espace virtuel s’approprie les codes de la réalité pour proposer des déambulations multidimensionnelles. Pour intensifier l’expérience, la nouvelle version de Street View emprunte aux techniques cinématographiques, comme le travelling en vol d’oiseau, tandis que des fondus montrent l’évolution d’une situation dans le temps ou encore des variations colorimétriques en fonction des conditions météo. L’utilisation de ces techniques questionne particulièrement, car elle suggère qu’une narration est créée, et que celle-ci vise à provoquer des émotions chez l’usagere dans son utilisation quotidienne de l’application.

Naviguer dans l’espace marchand

On retrouve dans ce dispositif des notions clés de la psychogéographie et de la pratique de la dérive. Une déambulation hasardeuse dans un espace, avec le corps disposé à ressentir des choses, à se laisser impressionner.

Si l’on ajoute à cela l’autre fonctionnalité évoquée plus tôt, qui consiste à fournir des suggestions à l’usagere sur la base de ses goûts, on peut imaginer le scénario suivant : je recherche un itinéraire sur «  Maps  » ; je visualise le trajet en vue immersive ; le trajet ne me plaît pas, je change l’itinéraire ; sur le nouvel itinéraire, je fais la découverte d’un lieu pour une activité en plein air ; je visualise l’évolution des conditions météo ; je vois la pluie, le vent, les nuage Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. s arriver ; je demande à «  Maps  » de me suggérer une activité dans les alentours ; je reçois 20 suggestions de lieux pour des activités par temps de pluie, classées selon mes préférences, les premières étant les plus susceptibles de me plaire ; je visualise un nouvel itinéraire qui me permet d’aller à l’un de ces lieux. Au cours de ma recherche, j’ai vécu une expérience sensorielle, j’ai découvert des lieux par hasard et j’ai suivi mes impressions et mes envies.

Si cette expérience ressemble à celle d’une dérive situationniste, elle a pourtant été conditionnée de part en part par des algorithmes. La dérive comme technique de réappropriation de l’espace se trouve ici confrontée à une réalité nouvelle, celle d’une représentation totalisante et unitaire des espaces que l’on habite. Cette situation n’est pas sans rappeler ce qu’évoquait Guy Debord en 1967 dans La Société du spectacle : «  le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. Non seulement le rapport à la marchandise est visible, mais on ne voit plus que lui : le monde que l’on voit est son propre monde.  »

D’une dérive à l’autre

Les constats qui ont formé la psychogéographie résonnent particulièrement avec les débats contemporains autour des effets des technologies de l’information sur la cognition. Dans les deux cas, on retrouve l’idée selon laquelle les logiques propres à ces espaces (physiques ou virtuels) influencent les comportements des sujets par le biais de leurs affects. Le même constat s’applique aux deux cas : les espaces régis par des logiques marchandes impliquent une création de désir chez des usageres aliénées, poussées à consommer.

La représentation du monde proposée par Google Maps est conditionnée par le modèle économique de l’entreprise, basé sur le fantasme de l’innovation, la surveillance et la vente d’informations personnelles.

L’entreprise cherche en développant des nouvelles fonctionnalités (présentées comme gratuites et aussi exceptionnelles qu’indispensables) à séduire toujours plus d’utilisateurices pour capter une quantité toujours plus grande de données (sur la marchandisation des données, voir le numéro 3 de Curseurs).

À tout cela, la dérive oppose une quête du beau oublié, du banal, de ce que Georges Perec a appelé l’infra-ordinaire [7], pour redonner sa texture au monde. Elle permet de se libérer d’une marche contrainte. Elle propose de se confronter à la complexité du monde pour enrichir et intensifier son existence, d’apprendre de son environnement pour retrouver la capacité de rêver, d’expérimenter le hasard et l’imprévisible.

Si les possibilités sensorielles proposées par Google Maps se vivent au prix de notre cognition, il faut chercher d’autres moyens d’habiter le monde, éviter les circuits de récompenses triviaux, favoriser des pratiques dont on peut ressentir et étudier soi-même les effets sur nos affects. La psychogéographie et la dérive ne sont peut-être pas des solutions magiques pour répondre aux impacts cognitifs, sociaux et environnementaux qui ont été évoqués, mais elles permettent de déplacer le regard et de nourrir la relation aux espaces que nous habitons et qui nous habitent.

≈Mondher Aounallah

[1Rosa, Hartmut. Accélération : une critique sociale du temps. La Découverte, 2010.

[2Jauréguiberry, Francis. «   La déconnexion aux technologies de communication   », Réseaux, vol. 186, no. 4, 2014, pp. 15-49.

[3Dahmani, Louisa, Bohbot, Véronique, D. «   Habitual use of GPS negatively impacts spatial memory during self-guided navigation   ». Sci Rep 10, 6310 (2020)

[4Nys, Marion, Gras, Doriane et Gyselinck, Valérie «   Points de repère et actions dans les descriptions verbales d’itinéraires : une étude développementale   », Enfance, vol. 1, n°. 1, 2021, pp. 51-67.

[5Debord, Guy, «   Introduction à une critique de la géographie urbaine   ». Les lèvres nues, n° 6, 1955.

[6Simay, Philippe. «   Une autre ville pour une autre vie. Henri Lefebvre et les situationnistes   », Métropole, n° 4, 2008, pp. 202-213.

[7Chasson, Yvan. «   Guy Debord et la psychogéographie : pour une poétique de l’espace. Une lecture sensible de la ville.   », EHIC, 2020, pp. 5.