Il s’agit des aspects dont les effets négatifs se font le moins sentir et sont les moins visibles dans les pays et régions occidentales « riches ». On parle ici essentiellement des impacts environnementaux et sociaux du numérique liés à la production des objets numériques.
Car si, comme plus de la moitié de la population belge [1], nous sommes toutes et tous potentiellement en situation de « vulnérabilité numérique », nous sommes également potentiellement toutes et tous les prochaines victimes de la destruction des écosystèmes naturels et de la biosphère inhérente à la fabrication et à l’utilisation de nos prothèses numériques.
Des impacts majeurs sur l’environnement… Oui, mais le numérique, c’est fantastique !
Consommation électrique exponentielle des « data centers »
Si aujourd’hui, les utilisateurices que nous sommes ont très probablement toustes entendu parler de la consommation énergétique « colossale » des centres de données – les fameux data centers, ces grandes usines informatiques remplies d’ordinateurs dans lesquels sont stockées et calculées toutes les données nécessaires au fonctionnement de notre univers numérique –, force est de constater que nous mesurons très mal l’ampleur réelle des divers impacts de cet « écosystème ». Car, si le stockage et le traitement massif des données dans les data centers – phénomène en très forte croissance aussi connu sous le terme de « big data » –, a très certainement des impacts considérables, avec une consommation énergétique tellement élevée qu’elle commence à poser de sérieux problèmes aux différentes villes et régions qui les accueillent (lire dans ce numéro « En finir avec le mensonge du siècle qu’est la « dématérialisation » ? »), ce ne sont pas les data centers qui représentent la part prépondérante des impacts du numérique.
Impacts environnementaux des terminaux numériques
Il s’agit plutôt de la fabrication des différents objets que nous utilisons quotidiennement, soit l’ensemble de nos multiples terminaux ! On estime en effet que ceux-ci représentent de 70 à 80 % des impacts du numérique, et que c’est la phase de fabrication qui est de loin responsable de la majeure partie de ces impacts. En effet, nos terminaux numériques nécessitent une grande variété d’éléments, essentiellement métalliques, pour leur confection. Or, obtenir ces matériaux et différents métaux, implique l’extraction et le raffinage de grandes quantités de minerais ! Des processus qui exigent par ailleurs également de grandes quantités d’énergie, essentiellement d’origine fossile. À titre d’exemple, dans les grandes mines industrielles actuellement en exploitation, pour obtenir en moyenne 0,8 grammes d’or pur, il faut extraire et broyer finement une tonne de minerais. Et beaucoup d’autres métaux sont extraits dans des concentrations comparables. C’est ainsi qu’on estime que la fabrication d’un PC portable qui fait environ 2 kg, exige l’extraction de 800 kg de ressources minérales. Et le smartphone que vous avez dans votre poche en aura probablement demandé de 120 à 180 kg. Dès lors, si l’on veut s’engager vers la nécessaire préservation de la biosphère – l’intégrité de celle-ci faisant partie d’une des 9 limites planétaires [2] –, il faut réduire drastiquement la fabrication de matériel numérique ! Car l’extraction minière est assurément une des activités industrielles les plus polluantes : quand vous extrayez et raffinez une tonne de minerais pour obtenir au plus un gramme d’or, vous vous retrouvez avec un coproduit tel l’argent, mais surtout avec de grandes quantités de déchets forts polluants (arsenic, mercure, uranium, cuivre, plomb, antimoine, zinc, baryum, bismuth…).
De plus, la miniaturisation actuelle des composants électroniques induit une conception qui associe les différents éléments métalliques à une échelle nanométrique, ce qui les rend totalement non recyclables. Et c’est sans compter la croissance effrénée des Déchets d’Équipement Électriques et Électroniques (DEEE), qui atteignaient déjà le chiffre impressionnant de 53,6 millions de tonnes produites en 2019 au niveau mondial. Un chiffre qui connait une croissance annuelle de près de 2 millions de tonnes… Or, selon un rapport de l’OMS, « on ignore ce que sont devenus 82,6 % de ces déchets, soit 44,3 millions de tonnes, car seuls 17,4 % des déchets d’équipements électriques et électroniques ont été enregistrés comme ayant fait l’objet d’une collecte ou d’un recyclage adéquats ». Ces déchets dont le sort est inconnu sont probablement mis en décharge, échangés ou recyclés dans de mauvaises conditions, notamment dans des pays pauvres d’Afrique et d’Asie. Pour survivre, les populations locales de ces pays s’adonnent à des « activités informelles de recyclage des déchets d’équipements électriques et électroniques qui peuvent exposer les enfants au plomb, au cadmium, au chrome, aux retardateurs de flamme bromés, aux dioxines et aux biphényles polybromés, parmi d’autres produits chimiques toxiques. Certaines de ces substances étant associées à des effets néfastes sur le développement neurologique, même à des niveaux d’exposition très faibles. » Bref, on le voit, tout au long de leur cycle de vie, les équipements électroniques ont un impact sur le vivant (êtres humains et biodiversité).
La production des gaz à effet de serre (GES) des activités numériques
Aux questions déjà évoquées de la consommation électrique des data centers et de la production/recyclage des terminaux numériques, on peut ajouter celle de la production de GES (CO₂ et autres gaz à effet de serre) imputable au secteur des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication). Cette part du numérique est actuellement estimée à environ 4 % des émissions au niveau mondial, soit 2 fois plus que le secteur de l’aviation. Et elle pourrait probablement bientôt rejoindre la part incombant au transport routier de passagers (voitures personnelles, bus, motos, taxis), qui était estimée (2018) entre 9 et 10,8 % du total mondial étant donné la croissance de sa consommation énergétique déjà abordée ci-dessus. Mais encore une fois, c’est la fabrication des équipements qui se taille la part du lion, ce que montre le graphique ci-contre.
Au vu de cette empreinte carbone de nos activités numériques, on peut se demander si les TIC pourraient entrainer des « effets rebond » conduisant à une augmentation globale des émissions de GES. Une étude publiée en septembre 2021 et intitulée La réalité du climat et l’impact transformateur des TIC : Une critique des estimations, des tendances et des réglementations livre ses conclusions :
« Toutes les analyses examinées dans ce rapport s’accordent à dire que les TIC ne sont pas sur la voie d’une réduction des émissions conforme aux recommandations de la science du climat, à moins que le secteur, ou les législateurs, ne prennent des mesures supplémentaires pour y parvenir. […]
Sur la base des preuves disponibles, il est également essentiel que les régulateurs abandonnent la présomption selon laquelle les TIC permettent d’économiser plus d’émissions qu’elles n’en produisent – à tout le moins, il semble peu sûr de supposer que les gains d’efficacité des TIC entraînent des économies de carbone par défaut.
Si les TIC offrent la possibilité de réduire les émissions de GES dans d’autres secteurs, il n’est pas prouvé qu’elles permettent de réaliser les économies de carbone importantes et durables dont nous avons besoin d’ici 2050. Et si les TIC peuvent rendre possible un mode de vie plus sobre en carbone, elles ne contribueront pas en soi à la réduction des émissions de carbone et pourraient même entraîner des effets de rebond conduisant à une augmentation globale des émissions. »
En matière d’émissions de GES, on est donc loin des promesses antérieures, telles celles du GESI en 2008, et selon lesquelles « les technologies numériques pourraient permettre une réduction de 15 à 30 % des GES mondiaux d’ici 2020 ».
Des impacts sociaux sur des milliers de travailleureuses… Oui, mais le numérique, c’est fantastique !
Aujourd’hui quasi tous les secteurs professionnels utilisent les outils numériques, et parmi ceux-ci, certains dépendent désormais totalement du numérique et d’une connexion à internet pour la gestion de leur processus métier. Que le numérique vienne à faire défaut, ou même simplement la connectivité, et tout s’arrête. Et lorsqu’on y ajoute les questions de la cybersécurité, on constate que cette dépendance à un système d’information en parfait ordre de marche est aujourd’hui un impératif pour la survie au quotidien de bon nombre d’organisations. Une dépendance probablement encore trop souvent sous-estimée…
Ce qui par ailleurs ne va pas sans bouleverser profondément la nature même de la relation au travail des personnes employées dans tous ces secteurs. Il conviendrait pourtant de s’interroger sur la nature même de ce qui est présenté comme « un progrès inéluctable ». Ne serait-ce pas plutôt une fuite en avant dans l’innovation pour l’innovation ? Car en termes de « progrès » sur les plans humain et social, l’épidémie actuelle de burn-out que l’on constate dans bon nombre de secteurs aurait plutôt tendance à démentir la véracité de ce que certain..es qualifient de « progrès ». Les investissements massifs dans la numérisation n’étaient-ils pas pourtant présentés comme le chemin indispensable vers une plus grande efficacité ? Et cet accroissement de l’efficacité ne devait-il pas avoir comme corolaire une réduction de la charge de travail ? C’est pourtant ce que l’on attendrait normalement du « progrès ».
Mais éloignons-nous un peu de nos « riches contrées occidentales » pour nous pencher sur le sort réservé aux centaines de milliers de travailleureuses sans qui aujourd’hui toute notre infrastructure numérique n’existerait probablement pas. Ou du moins sans qui nous n’aurions pas accès à ces très (trop) nombreux terminaux numériques qui peuplent notre quotidien, tant dans la sphère professionnelle que privée. Car comme nous le rappelle fort à propos Celia Izoard dans sa postface de la réédition du livre qu’elle a traduit, La Machine est ton seigneur et ton maître, c’est la division mondiale du travail, avec l’exploitation de travailleurs et travailleuses – une exploitation éhontée qu’il conviendrait mieux de qualifier d’esclave moderne –, dans les usines de Foxconn en Chine et ailleurs dans le monde, « qui a rendu possible la vente d’appareils numériques d’une complexité inouïe pour quelques centaines d’euros ». Et d’ajouter que « le smartphone est intrinsèquement un objet de luxe, et [que] s’il fallait débourser des milliers d’euros pour en posséder un, on n’en trouverait pas dans toutes les poches. Cette division du travail, qui a transformé en biens de consommation courante les objets qui en forment l’indispensable maillage, a donc surtout permis l’entrée de milliards d’individus dans le "monde numérique" ». Le constat n’est pas neuf, mais ce petit opuscule a le grand mérite de nous y (re)confronter avec force et justesse ! Pouvons-nous continuer à ignorer que des centaines de milliers de jeunes travailleurs et travailleuses s’épuisent dans les villes-usines de Foxconn, au point que certaines en arrivent à considérer le suicide comme seule échappatoire ? Car oui, il nous faut oser regarder la réalité en face : nos « doudous numériques » ne sont disponibles à « petit prix » sur nos marchés qu’à la condition d’être fabriqués par des « e-slaves » !
Des objets non renouvelables et non recyclables… Oui, mais le numérique, c’est fantastique !
Pour terminer ce petit florilège des aspects négatifs de la numérisation qui restent généralement sous les radars de nos décideureuses politiques, penchons-nous sur l’épuisement des ressources abiotiques et le caractère éminemment non renouvelable de nos outils numériques. En effet, la miniaturisation actuelle de l’électronique, couplée à la recherche de toujours plus de performances, a pour corollaire l’utilisation d’une grande variété d’éléments différents qui sont intimement intriqués à l’échelle nanométrique, ce qui rend toute ambition de recyclage complètement illusoire. Aujourd’hui, nos smartphones contiennent plus de 70 matériaux dont près de 50 éléments métalliques. Et le problème réside justement dans le fait que tous ces éléments métalliques sont, pour certains, présents dans des quantités infimes – quelques milligrammes ou même fraction de milligramme – et sont tellement « mélangés » les uns avec les autres, notamment dans des alliages de plus en plus nombreux et différents les uns des autres, qu’il est aujourd’hui quasiment impossible de les recycler, que ce soit pour des raisons techniques ou économiques (manque de rentabilité du recyclage des métaux en comparaison du cours des matières premières issues de l’extraction minière). À titre d’exemple, prenons les écrans. La fabrication de ceux-ci comporte l’utilisation d’un « plaquage » composé d’oxyde d’étain-indium, que l’on obtient par vaporisation de cet oxyde sur une fine plaque de verre. Cet oxyde d’étain-indium offre des caractéristiques conjointes de conductibilité électrique et de transparence optique, ce qui est fort appréciable dans les écrans. L’inconvénient, c’est que ce n’est pas recyclable : qui va essayer de récupérer des vapeurs de métal sur une plaque de verre ?
Globalement, le taux de « circularité » (utilisation de matériaux provenant du recyclage dans la fabrication des composants) est très faible, voire nul, pour la grande majorité des 50 à 70 matériaux différents (surtout des éléments métalliques) qui composent nos joujoux électroniques. Et quand on constate par ailleurs que ce taux est en diminution (il était évalué à 9,1 % en 2018, à 8,6 % en 2022, et à seulement 7,2 % en 2023), on comprend aisément que « l’économie circulaire » tant vantée par nos politiques est loin d’être une réalité atteignable à court terme, en ce qui concerne le numérique. C’est ce qui fait dire à Frédéric Bordage de GreenIT.fr que « le numérique est une ressource non renouvelable qui pourrait disparaître d’ici une à deux générations ».
En conclusion : il nous faut moins de numérique… Pour que le numérique reste fantastique !
On l’aura compris, mettre en place des politiques visant à l’obligation pour les administrations d’organiser « le digital d’abord » – pour ensuite se diriger vers « le digital seulement » ? –, telle la politique visée par l’Ordonnance « Bruxelles numérique », c’est très certainement « mettre la charrue avant les bœufs ». Si ce n’est pas carrément faire fausse route et embarquer nos sociétés à l’opposé du chemin qu’il conviendrait de prendre pour espérer diriger l’humanité vers un développement qui soit compatible avec les 17 objectifs du développement durable tels que préconisés par l’ONU !
Quelles seraient alors les politiques à mettre prioritairement en place sur les questions concernant le numérique ?
La première est très certainement d’allonger considérablement la durée de vie du matériel en imposant des garanties beaucoup plus longues, tant pour le matériel (5 ans sur tout matériel est un strict minimum), que sur le support, qu’il soit logiciel ou matériel (ici aussi, 10 ans semble être un strict minimum atteignable). Dans le même ordre d’idée, on peut se poser la question du bien-fondé des amortissements comptables qui ne sont que de 3 ans dans le cas spécifique du matériel informatique, alors qu’ils sont au moins de 5 ans pour les autres biens immobilisés. Et plus globalement, si on veut être lucide, il convient très certainement de « dénumériser » la société ! Car c’est bien là que réside(rait) le vrai progrès : être en capacité de réserver le numérique là où on ne peut vraiment pas s’en passer, et le supprimer partout ailleurs.
Pourquoi vouloir sortir de cette « inéluctable marche en avant du progrès » ? Car, comme explicité plus avant, il s’agit moins d’un véritable progrès qui augmenterait globalement le bien-être de chacune, que de simples innovations dont l’objectif réel n’est autre que de faire tourner une machine économique basée sur « produire, utiliser, jeter » ! Une économie « quasi-circulaire » n’est possible qu’à cette double condition : utiliser au minimum 80 % de matière recyclée dans la fabrication de tout ce qui est « nécessaire » ET maintenir le taux de croissance sous la barre de 1 % [3]. Car sans répondre à cette double injonction, il est très probable que l’on se dirige rapidement vers un monde où la disponibilité de nos outils numériques soit devenue très problématique…
Cet appel à la « dénumérisation » de la société, notamment concrétisé dans une tribune lancée par plusieurs auteurices techno-critiques [4], est aussi celui d’Aurore Stéphant. Pour y arriver, elle fait les propositions suivantes :
- Proposer un équivalent non numérique pour tout usage numérique, en priorité pour les services essentiels.
- Réserver le numérique pour les usages qui ne peuvent s’en passer et supprimer tous les dispositifs (tels que les écrans ou les applications) qui ne sont pas indispensables dans les espaces publics et scolaires, en priorité.
- Lutter contre les idées reçues mélioratives concernant le numérique : dématérialisation, solutionnisme technologique, rôle du numérique dans la transition écologique, etc. [5]
Il n’y a rien à ajouter, sauf peut-être à l’attention des plus de 200 associations qui se sont mobilisées dans la lutte contre le projet d’Ordonnance « Bruxelles numérique » du Ministre Clerfayt : votre combat pour la non-discrimination des plus de 50 % de la population qui se trouve être dans une situation de vulnérabilité numérique est essentiel ! Mais il ne pourra probablement pas aboutir tant que les politiques resteront celles du « miroir aux alouettes d’un monde meilleur et plein de facilités » que nous promettent les chantres du « tout numérique » ! La seule option raisonnable et viable pour les générations futures semble résolument celle d’une « dénumérisation » de la société, où le droit fondamental à ne pas être contraint à l’utilisation du numérique est appliqué, et plus seulement, comme aujourd’hui, revendiqué (voir dans ce numéro l’article sur la campagne RightToOffline). Élargissez votre combat à cette revendication vitale pour un avenir désirable pour toutes et tous, combat qui est indispensable pour la préservation de la biodiversité, et plus globalement, d’une vie possible sur notre terre. Car ne l’oublions pas : il n’y a pas de planète B !

