Numéro 4

Panne, bug, arrêt, pénurie… Des outils pour questionner les technologies ?

Marcello Vitali-Rosati, Éloge du bug

Enfermées que nous sommes dans les mythes d’un inéluctable progrès, force est de constater que la remise en question de nos modes vie, et des technologies sur lesquelles ils reposent, n’est pas chose aisée… Provoquant un arrêt, le bug informatique ne nous permettrait-il pas de prendre le temps de questionner le bien-fondé de nos choix technologiques  ? C’est en tout cas ce que propose Marcello Vitali-Rosati dans son livre l’Éloge du bug. Les passages en italique sont tirés de l’ouvrage ou du podcast de Xavier de La Porte.

Dans son dernier livre, le philosophe italien Marcello Vitali-Rosati nous invite à «  réfléchir à partir de ce qui heurte le flux bien huilé des rhétoriques de l’immatérialité, de la simplicité, de l’intuitivité et du bon fonctionnement  », ce que, dans le monde du numérique et de l’informatique, on appelle communément un «  bug  ». Mais pourquoi s’intéresser à ce moment détestable où la machine dysfonctionne  ? Parce que, selon l’auteur, nous finissons par «  naturaliser  » tout ce qui fonctionne sans heurts et sans accros, c’est-à-dire à le considérer comme allant de soi, ce qui nous empêche de le questionner, de penser qu’il y aurait peut-être d’autres façons de faire. Et ce non-questionnement nous enferme dans une vision du monde qui est pourtant de nature politique : non seulement l’une des caractéristiques du numérique est l’opacité de son fonctionnement, mais la quasi-totalité de ces technologies est entre les mains d’une poignée d’acteurs forts qui partagent les mêmes valeurs.

«  Parce que ça fonctionne bien  »

Les GAFAM GAFAM
Gafam
Acronyme reprenant les initiales des multinationales géantes du web (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft). Le terme évoque par extension les problèmes politiques que posent ces compagnies : monopoles économiques, grandes fortunes des dirigeantes et précarité des conditions de travail des employées les moins qualifiées, omniprésence de leurs outils, rétention et exploitation des données personnelles, surveillance, capacité d’influence des décisions politiques et domination complète de la société numérique des câbles physiques aux contenus, des programmes aux appareils.
semblent nous proposer des outils «  pratiques, simples, performants, intuitifs  ». Nous avons l’illusion d’un monde «  qui fonctionne tout seul  » où nous serions pris en charge par un petit nombre de compagnies privées. Les grandes entreprises numériques seraient-elles les seules à détenir le pouvoir de «  nous libérer  » des autres outils, des autres logiciels et plates-formes qui, au-delà de leur simple différence, seraient plus complexes, plus lents et moins performants  ? N’y a-t-il pas là une perte totale d’autonomie, avec une dépendance complète à ces entreprises  ?

Marcello nous invite à nous poser une question essentielle : «  Ça fonctionne pour faire quoi  ?  ». La réponse ne serait-elle pas qu’il s’agit d’augmenter la productivité dans un sens capitaliste  ? Que ça fonctionne parce que la vision du monde que cela propose est tellement omniprésente qu’elle nous semble presque la seule possible  ? Et que si quelqu’une essaye d’agir différemment, iel fonctionne moins bien et iel devient une inadaptée, ce qu’on ne saurait accepter…

Le bug, il «  casse  », et ça c’est fondamental  !

Pour revenir au «  bug  », dont Marcello Vitali-Rosati nous fait l’éloge, l’auteur émet aussi l’hypothèse que l’étymologie du terme anglais serait bien antérieure à celle de l’insecte qui serait à l’origine d’une panne électrique sur un des premiers ordinateurs, le Harvard Mark II en 1947. Le premier sens du mot bug, que l’on trouve dans des dictionnaires de la fin du dix-neuvième siècle, serait celui de «  spectre  », qui semble venir de l’ancien gallois, et serait une créature fantastique, qui fait peur et qu’on ne voit pas.

Mais en quoi ce bug serait un bon outil pour nous amener à questionner la pertinence de nos outils numériques  ? Pour Marcello, le bug casse, et casser est quelque chose de fondamental. Le bug a cet effet un peu radical de bloquer le flux. Et cet arrêt est nécessaire si on veut vraiment réfléchir. En fait, le bug est la pensée critique, il est la philosophie.

Pour étayer cette idée, le philosophe fait référence à Socrate : dans Phèdre, Socrate dit que c’est toujours le démon qui l’empêche de faire ce qu’il est en train de faire quand il se fige, quand «  il plante  ». Et ce démon – ce «  spectre  » –, c’est juste un dysfonctionnement dont la caractéristique est de pouvoir dire : ça ne marche plus. C’est essentiel, car cela bloque notre impératif productiviste qui est très difficile à questionner. Pour la majorité d’entre nous, en effet, la question «  à quoi sert ce que je suis en train de faire  » n’est pas suffisante. Nous aurons toujours une bonne raison qui justifie notre action du moment, et nous admettrons difficilement que nous sommes peut-être en train de «  perdre notre temps  »… Donc, pour Marcello, le bug permet de penser autrement, et le bug propose aussi d’autres pistes qui n’ont pas été pensées avant, il propose d’autres actions possibles. Avec le bug, on bloque, on s’arrête et, là, il y a quelque chose qui émerge.

Le bug nous révèle ainsi ce qu’il y a derrière le fonctionnement de l’outil et nous oblige à nous rendre compte que ce fonctionnement est le fruit d’une série de choix qui sont orientés par des valeurs, des visions du monde, des volontés, des désirs. Ce qui permet de prendre conscience que, peut-être, on aurait souhaité que cela marche autrement, et qu’alors de multiples «  possibles  » différents s’ouvrent à nous.

Philosophe mais aussi libriste Libriste Personne attachée aux valeurs, culture et usages associés aux logiciels libres. Ces personnes peuvent participer à leur promotion, leur fabrication, leur diffusion, à l’assistance des utilisateurices ou simplement les utiliser. averti, Marcello s’étonne qu’il n’y ait pas de débat public sur le fait que nous sommes habituées à acheter des dispositifs sur lesquels nous avons de moins en moins de droits physiques. C’est vrai pour les téléphones, et aussi pour les voitures… Car aujourd’hui, même une bonne mécanicienne n’a aucune idée de ce qui se passe dans l’ordinateur de celle-ci_ : il peut juste brancher un iPad dessus puis voir ce que son application lui dit. Et c’est très problématique d’un point de vue théorique, parce qu’on ne sait pas ce que l’ordinateur fait. Dès lors, comment avoir confiance  ?

Comprendre pour se libérer  ?

Pour comprendre comment nous pouvons être libres aujourd’hui à l’époque numérique, Marcello propose de redéfinir une notion importante, celle de la littératie numérique. Celle-ci ne doit et ne peut être assimilée à une forme simplifiée d’aisance à manipuler quelques appareils numériques qui se présentent comme «  intuitifs  ». Elle doit plutôt être fondée sur une capacité critique, fondée sur l’analyse, la compréhension et la maîtrise. Elle doit être une manière de nous rendre libres en nous permettant d’être les véritables protagonistes de nos actions : nous serons libres seulement si nous sommes capables non pas d’utiliser, mais de comprendre et de choisir nos environnements numériques, de formuler de façon critique nos besoins en étant toujours conscientes de la multiplicité des modèles et des choix possibles.

L’immatérialité contre la liberté

Parcourant l’histoire de la pensée depuis Platon, Marcello décortique aussi notre rapport à l’immatérialité qui, pour beaucoup de philosophes, serait plus noble – au contraire d’Épicure, pour qui tout est matière, même les émotions ou les sentiments. Comme le laisse penser l’image de nos réseaux où tout serait sans fil – alors que la quasi-totalité des informations, des actions et de nos pratiques numériques passent par des câbles –, les grands acteurs du numérique communiquent très peu sur la matérialité de leurs infrastructures. Outre le fait d’être plus sexy, la rhétorique de l’immatérialité a pour effet de cacher les véritables enjeux et de limiter la capacité de compréhension, et surtout la capacité de critique. «  Derrière la promesse de nous délivrer de la matière en nous projetant dans le monde idéal et immatériel rêvé par John Perry Barlow – le “cyberespace” –, les GAFAM cachent leurs stratégies de dissimulation, qui leur permettent de défendre leurs intérêts sans se laisser déranger par les critiques potentielles.  »

Quand, pour Épicure, l’idée centrale est qu’être libre signifie être capable de satisfaire ses propres besoins, le discours des GAFAM consiste justement à promettre de nous libérer de toute contrainte matérielle grâce à leurs solutions magiques. Nous n’avons pas besoin de connaître la route car Google Maps va nous l’indiquer… Nous sommes complètement dépendantes non seulement des services de ces technologies, mais aussi de leur vision du monde. D’une part, sans ces «  solutions  » nous ne sommes plus capables de trouver notre chemin, de l’autre, nous croyons que les valeurs incarnées par ces applications sont neutres et les seules possibles.

En attendant la pénurie des ressources…

Si d’autres auteurices nous invitent à (re)questionner les technologies numériques, Marcello Vitali-Rosati est un des rares, si pas le premier, à proposer cet angle de la panne et du dysfonctionnement comme point de départ. De là à imaginer que les pénuries de ressources auxquelles nous ferons fort probablement face constituent elles aussi un point de départ pour nos remises en question, il n’y a qu’un pas… Nos prothèses numériques sont éminemment matérielles – ce que nous avons pris le temps d’explorer avec ce numéro de Curseurs –, et le rythme en croissance exponentielle avec lequel nous les produisons, consommons et jetons induira immanquablement tôt ou tard de fortes difficultés d’accès aux ressources nécessaires pour le simple maintien en bon état de fonctionnement de cette gigantesque technostructure qu’est notre univers numérique. Et quand la «  panne  » surviendra, plutôt que de blâmer les «  bugs  », nous choisirons peut-être d’entrer en questionnement. Mais ne serait-il pas plus sage d’anticiper ce moment  ? C’est ce à quoi nous invite aussi l’Éloge du bug.

≈Erick Mascart – CC Creative Commons
CC
Creative Commons (CC) est une association à but non lucratif dont la finalité est de proposer une solution alternative légale aux personnes souhaitant libérer leurs œuvres des droits de propriété intellectuelle standard de leur pays, jugés trop restrictifs. L’organisation a créé plusieurs licences, connues sous le nom de licences Creative Commons. Ces licences, selon leur choix, ne protègent aucun ou seulement quelques droits relatifs aux œuvres. Le droit d’auteur (ou « copyright » dans les pays du Commonwealth et aux États-Unis) est plus restrictif. (Wikipédia)
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