C’est beau, cette dématérialisation, se dit Bob en tapotant l’écran de son téléphone. Les données sont dans le cloud Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. , partout et nulle part à la fois, pensa-t-il en redémarrant sa box au wifi capricieux. Internet s’éteignit un instant. Il interrompit le fil de ses pensées jusqu’à ce que les leds du réseau sans fil se rallument et le rassurent.Une simple boite en plastique fait des miracles, remarqua-t-il, il pouvait bien lui excuser cette défaillance occasionnelle. Les antennes planquées dans l’objet œuvraient toute la journée pour connecter toute l’électronique de chez lui. Avec ses autres composants mystérieux, la boite était alimentée d’une dizaine de watts d’électricité en continu par le réseau électrique planqué dans les parois de sa maison, suspendu aux murs de sa rue, aux pylônes de son quartier, dans les sols de sa ville et traversant tout le pays dans un quadrillage sous tension.Un autre câble, plus fin, partait dans d’autres goulottes cachées derrière le papier peint et remplissait à l’infini les ondes du wifi.
L’opacité des écrans
Réflexions
Une matière n’est visible que lorsqu’elle est touchée par de la lumière et qu’elle peut en refléter une partie. Un miroir, un vrai, n’est ni gris, ni argenté, ni transparent. Un miroir est de la couleur de ce qu’il reflète, de ce qui est devant lui. Un miroir recrée l’univers visible sur sa surface, comme une ouverture dans un monde parallèle inversé sur la gauche et la droite, toujours les pieds sur Terre.
Nos écrans sont noirs jusqu’à ce qu’on les allume, mais pas toujours. Sous un bon plafonnier ou à la lumière du soleil, ils reflètent quelques fois notre silhouette comme d’étranges miroirs noirs. Un écran allumé projette son propre univers.
Profondeur
Un écran qui s’allume efface du mieux qu’il peut les traces réfléchies du monde qui viendraient s’y perdre. Chaque pixel produit sa propre couleur. Il faut que les yeux plongent directement dans l’image reconstituée, dans l’univers planifié par la conception des terminaux. Ils deviennent des ouvertures sur autre chose, des lucarnes ouvrant des trous de vers dans nos salons, nos chambres, les transports, sur nos tables, nos genoux ou dans nos mains. En complément des écrans, la 3D, la VR, la réalité augmentée et autres lunettes tentent de nous vendre une immersion superfétatoire, car la simple dalle, parfois de la taille de nos mains, suffit à nous captiver, nous capturer et nous engloutir. Notre présence dans l’espace-temps du réel s’estompe, fuit par notre regard vers ces lumières synthétiques piquant directement nos iris, par ces miroirs noirs, simulant un univers sans fin derrière leurs multiples couches de fines technologies savamment agencées.
Les écrans sont des lampes. Des millions de lampes rouges, des millions de lampes vertes, des millions de lampes bleues, une de chaque en tout point de sa surface. Trois lampes à partir desquelles ils essayent, prétendent, afficher toutes les couleurs. Par synthèse additive, chaque pourcentage de chacune donnant une nuance spécifique.
Les écrans sont plats, indifférents aux contenus qu’ils diffusent. Les composants qui les constituent se sont réduits, amincis, invisibilisés en des couches de plus en plus fines jusqu’à ce que l’ensemble ne semble avoir que deux dimensions. Nous sommes loin des écrans aux gros culs d’il y a vingt ans dans lesquels on pouvait imaginer la complexité d’une technique propice à dompter la lumière.
Ils peuvent tout montrer, et donc tout contenir. Ils font oublier que les choses prennent de la place. Leurs propres contours rétrécissent. Les smartphones vont jusqu’à recouvrir les lentilles des caméras de quelques pixels colorés pour dissimuler le point noir trahissant le minuscule appareil qui se cache sous la surface.
Sous la couche d’écran, une couche de composants. De plus en plus fins eux aussi. Leur chaleur, leur bruit, leur espace, ils encombrent. On les réduit jusqu’à ce qu’ils disparaissent derrière l’écran.
Distance
La miniaturisation compresse la machine. Elle se délocalise aussi. Le stockage file sur internet avec les drives, les photos albumisées, les fichiers synchronisés dans des docs et des offices toujours à portée d’écran. Le calcul aussi passe par le réseau pour déléguer, par exemple, le déchiffrement de ce qui est demandé aux assistants personnels (Siri, Alexa, Cortana…) ou le traitement des requêtes et prompts faits aux intelligences artificielles. Ces opérations, qui doivent être instantanées, demandent beaucoup trop de ressources pour des appareils domestiques. Tout est délégué dans des ordinateurs gerbés par dizaines qui chauffent et suent ensemble dans des armoires enfilées dans des couloirs parcourant des bâtiments entiers. Des centaines et des milliers de machines raccordées à des systèmes de refroidissements, à des circuits électriques redondés et à un internet permanent. Des clouds de métal et de béton dans des hectares interdits. Des centaines de milliers de machines sans écrans.
L’échelle d’un cheveu
Des tonnes pour quelques grammes
Le numérique nait dans les sous-sols, dans les mines. Il déplace la Terre par camions entiers pour sculpter les microscopiques matériaux au cœur de nos machines. Le numérique finit dans les sous-sols, dans des dépotoirs (il est parfois reconditionné, marginalement recyclé, et ce qui ne finit pas au musée finit dans la poubelle).
La Silicon Valley doit son nom au silicium. La base de l’économie du numérique est un matériau extrait dans la croute terrestre. Un semi-conducteur Semi-conducteur Ou circuits intégrés logiques (Integrated Circuits, IC) sont des composants permettant principalement de faire du calcul, on les retrouve par exemple dans les processeurs. Ils sont gravés sur des disques de silicium ultra-purs (appelés wafer). Les plans du circuit (d’une précision quasi atomique) sont successivement transférés sur le wafer pour être gravés au laser grâce à un procédé photolithographique. Le disque est ensuite découpé au format des circuits, ces matrices de <1 à 3 centimètres de côté sont appelées die. Les IC les plus performants sont composés de centaines de millions de transistors gravés avec une précision allant jusqu’à 3 nanomètres. naturel caché dans un minerai brillant. Entre l’isolant (qui ne conduit pas l’électricité) et le conducteur (qui a le permis), le semi-conducteur permet de contrôler les conditions dans lesquelles un courant électrique passe. On l’adapte aux besoins en le « dopant », en y introduisant des impuretés pour ajouter ou soustraire des électrons.
L’industrie mine le silicium et le transforme en « barreaux », des wafers, de longs cylindres de 2 à 30 centimètres de diamètre que l’usine découpera en tranches de quelques centaines de micromètres (quelques dixièmes de millimètres). On y gravera dans des « salles blanches » (des salles immaculées) des milliards d’éléments de l’ordre de la dizaine de nanomètres, ou plus petit. On peut mettre un million de fois dix nanomètres dans un centimètre. Sur un centimètre carré, il est possible de mettre un billion (un million de millions) de fois un objet de dix nanomètres sur dix nanomètres. Ces tranches sont ensuite découpées en dies, des carrés de quelques millimètres ou centimètres de côtés : les puces électroniques.
Un brin d’herbe dans un cheveu
Trois repères sont universels pour les comparaisons : la longueur d’un terrain de foot, le volume d’une piscine olympique et l’épaisseur d’un cheveu.
La longueur d’un terrain de foot se situe entre 90 et 120 mètres. Tranchons pour 105 mètres. Avec une largeur moyenne de 68 mètres, sa superficie est de 7 140 m².
Une piscine olympique fait 50 mètres de longueur sur 25 de large et 2 à 3 mètres de profondeur. Son volume est donc compris entre 2 500 et 3 750 m³. On remarque déjà qu’il est possible d’installer quatre piscines olympiques sur la surface d’un terrain de foot (deux sur la longueur, deux sur la largeur). On peut même en mettre une cinquième sur la largeur en la coupant en deux dans le sens de la longueur (ce qui n’est, en pratique, pas pratique) et il restera de la place sur les côtés pour installer des pédiluves et des plongeoirs.
Le diamètre d’un cheveu varie entre 40 et 100 micromètres, disons 50 micromètres. 50 micromètres, l’épaisseur d’un cheveu, c’est 0,05 millimètre ou 5 000 fois 10 nanomètres.
Pour essayer de se représenter 10 nanomètres (la dimension en dessous de laquelle on arrive à graver aujourd’hui des puces électroniques), il faudrait imaginer les 105 mètres d’un terrain de foot dans l’épaisseur d’un cheveu et prendre seulement deux centimètres de ce terrain de foot.
La piscine olympique est juste là, à côté, pour se refroidir la tête. À quoi bon imaginer leur volume quand leur surface n’est pas plus grande qu’un point.
La fin au bout du tunnel
Encore plus bas dans l’échelle. Un atome de silicium est de l’ordre de la centaine de picomètres, soit seulement un dixième de nanomètre (0,2 millimètre de notre terrain de foot dans un cheveu). Le diamètre d’un cheveu peut aligner 500 000 atomes de silicium (les atomes, c’est vraiment tout petit), mais sur la longueur d’un seul nanomètre, on ne peut en disposer que de dix. À l’échelle de quelques nanomètres, on compte donc les atomes et, à l’échelle des atomes, commence à intervenir l’effet tunnel propre à la mécanique quantique. Les barrières ne sont plus sures, au plus elles seront fines, au plus un électron pourra, statistiquement, se retrouver de l’autre côté. L’eau de nos piscines olympiques posées sur notre terrain de foot placé dans un cheveu peut se retrouver hors des bassins, ou dedans, on sait pas, on sait plus. C’est l’incertitude, au niveau quantique. Et sans la maitrise du tout, plus rien ne vaut.
Dézoom sur Terre
Les puces électroniques sont les minuscules cœurs qui gouvernent tout le numérique. Carrés d’une densité extrême, cachées sous d’autres composants, elles s’immiscent dans tous les objets, recouvrent le monde, s’enfoncent dans les océans et frisent l’espace. Elles font tourner le monde entier.
Le rhizome du réseau
Un rhizome est la tige d’une plante qui s’étend sous terre (ou sous l’eau). Elle se balade là-dessous, s’embranche et s’étend. Un rhizome n’est pas une racine, il bourgeonne et crée de nouvelles pousses. Le gingembre et l’igname sont des rhizomes. Les rhizomes d’asperges (d’où elles émergent, à l’air libre) peuvent faire plusieurs mètres. Le plus grand organisme vivant connu, la posidonie australienne (une sorte de prairie aquatique) s’étend sur près de 200 km² grâce à son rhizome qui, tranquillement, parcourt les sables sous-marins.
Le stolon est une tige aérienne qui tombe ou qui rampe depuis une plante et qui, éventuellement, prend racine plus loin avant de recommencer. Le fraisier se répand grâce à ses stolons rampants. Le chlorophytum (ou phalangère) est une plante d’intérieur facile à entretenir et qui projette volontiers des stolons hors de son pot. On l’appelle parfois la plante-araignée. Et une araignée tisse une toile.
La terre
La terre est parcourue de réseaux. Les routes et les voies de chemin de fer sont des réseaux. Ils ont leurs nœuds, leurs échangeurs, leurs ponts et leurs aiguillages.
L’électricité est un réseau qui se développe depuis la fin du 19e siècle. Ses constituants s’interconnectent : centrales et autres sources d’énergies, transport, répartition, distribution, lignes hautes tensions, transformateurs, postes électriques, lignes basses tension. L’électricité traverse les campagnes, les villages, les villes, elle entre dans les immeubles où, après le compteur et le tableau électrique, elle se redistribue dans un nouveau réseau. Elle passe dans les murs, les interrupteurs, arrive aux ampoules et aux prises et se prolonge dans les câbles, rallonges et multiprises jusque dans chacun des appareils nécessitant d’y être connecté. Elle se prolonge dans les batteries qu’elle recharge, lesquelles recolonisent la route dans les voitures qui retrouvent l’apanage de la Jamais contente, la première automobile électrique à avoir franchi le cap des 100 km/h, en 1899. Le réseau électrique est international. Assisté des centrales qui modulent leurs productions en fonction de la demande, un marché permanent de l’énergie régit les transactions à l’intérieur du délicat maillage en tension permanente. [1]
Contrairement à l’électricité, l’eau peut être stockée. Son réseau à elle est sous pression à toute heure (des pompes remplacent des châteaux d’eau qui se font plus discrets – l’électricité concurrence la gravité). Passant par les canalisations qui parcourent, elles aussi, villes et maisons, elle est prête à se jeter dans l’ouverture du moindre robinet qui s’ouvre.
Le télégraphe, le téléphone, la télévision par câble… d’autres réseaux couvrent la terre depuis des décennies. Ils partagent des portions d’infrastructures, parfois avec les autoroutes ou les voies de chemin de fer qu’ils accompagnent sur un bout de chemin. Internet vient se greffer à eux. Pour rattraper son retard, il colonise les câbles des téléphones et de la télévision, et s’engouffre dans la fibre (un nouveau réseau).
L’air
Sur la surface de la Terre planent des ondes artificielles. Elles sont produites par de nombreuses antennes. La radio et la télévision y diffusent à tout vent (jusqu’à 500 ou 2 000 km, parfois rebondissent sur l’atmosphère) avant qu’elles ne préfèrent les câbles dédiés (comme celui de la télédistribution) puis ceux qui deviennent universels (les câbles qui ont réussi à se reconvertir dans le numérique, à transporter des zéros et des uns).
Le réseau GSM, depuis bientôt 50 ans, produit des antennes installées selon un quadrillage étudié du territoire pour le couvrir de sa disponibilité. Elles sont reliées au réseau téléphonique par des câbles. Le but étant, en quelque sorte, de quitter l’air au plus vite pour retrouver les gaines rassurantes. Pour joindre internet, la norme GSM s’enrichit des extensions qu’il lui faut pour faire le pont (GPRS et EDGE). Puis arrivent l’UMTS (3G), la LTE (4G), la 5G NR (5G)… Les antennes se remplacent, s’additionnent, se multiplient. Le quadrillage se resserre, car plus les débits sont élevés moins la portée l’est. Et de chaque antenne partent des câbles rattachés au grand rhizome des réseaux.
L’eau
Le rhizome descend dans la mer. Aux abords des continents, les câbles sont enfoncés dans les fonds marins à l’aide de charrues dédiées. Au milieu des océans, ils sont posés sur le fond. Au centre de plusieurs épaisseurs de gaines, ils abritent quelques fins brins de fibres optiques (de la fameuse épaisseur d’un cheveu). Chacun est un tube (imaginez un cheveu creux) dans lequel on envoie une onde lumineuse qui va ricocher sur les bords jusqu’à ce qu’elle puisse ressortir de l’autre côté. Allumé, éteint, allumé, éteint, allumé, éteint… autant de fois que nécessaire pour transmettre les 0 et 1 auxquels sont réduites toutes les données du monde.
Isolés, blindés et accompagnés de conducteurs électriques pour alimenter les amplificateurs placés régulièrement le long du câble pour relancer l’intensité des signaux, ils ont un diamètre total d’environ 2,5 centimètres pour les sections laissées dans les grands fonds. Ils sont plus épais lorsqu’on se rapproche de la surface, car plus susceptibles d’être malmenés (par les éléments, les ancres, les filets…). Les câbles sous-marins électriques (il y en a aussi) sont beaucoup plus épais.
Leur cartographie ressemble aux routes des bateaux et même des avions. L’information reflète le marché. Les régions les moins desservies sont celles qui ont le moins d’échanges socioéconomiques, ou les plus pauvres.
Le débit de ces câbles est de plusieurs téraoctets par seconde. Si un octet était une goutte d’eau, un téraoctet ferait 500 000 litres, ce qui fait 500 mètres cubes. Avec ce débit, une piscine olympique est remplie en moins de 8 secondes. Votre baignoire, quant à elle, sera remplie en moins d’un millième de seconde. Même avec un excellent temps de réaction (500 millisecondes), le temps de vous apercevoir que votre robinet fonctionne anormalement bien, c’est 150 000 litres qui se seront déversés avant que vous n’ayez pu le refermer. De quoi saturer illico votre appartement, des plinthes aux détecteurs de fumées. Les câbles actuels atteignent maintenant plus de 250 téraoctets par seconde, ce qui remplit plus de 25 piscines olympiques chaque seconde et noie instantanément votre quartier tout entier avant même que vous ne le sachiez. Tout en ne restant qu’une goutte dans l’océan.
Le feu
Le 4 décembre 2024, l’Agence spatiale européenne a lancé la mission Proba-3. Dès qu’elle atteindra l’orbite désignée, elle va se séparer en deux satellites. Ils voleront en formation à 144 mètres l’un de l’autre, soit la longueur d’un terrain de football et d’une piscine olympique, à un cheveu près. Encore une prouesse technologique. L’un d’eux servira de coronographe à l’autre qui pourra prendre des images des contours du soleil. Leur orbite sera très elliptique, au plus loin, ils seront à 60 000 km de la Terre, au plus proche, à 600 km. Ils enverront leurs données sur une grosse antenne parabolique aux Açores qui seront traitées à 2 500 km de là, à Redu, en Belgique.
On lance des satellites en orbite autour de notre planète depuis les années 50. En 2019, on en totalisait un peu plus de 2 000. Aujourd’hui, nous en sommes à plus de 10 000. Plus de 6 000 sont ceux des « constellations de satellites » destinées à couvrir la planète d’un peu plus d’internet (il reste des petits trous dans la couverture). Starlink, l’un des projets d’Elon Musk, pourrait étendre son maillage de satellites jusqu’à 40 000 à lui seul, tandis que des concurrents commencent à se déployer (Qianfan, Geely, Kuiper, OneWeb…).
À titre de comparaison, pour le GPS (on devrait dire le GNSS – pour géolocalisation et navigation par un système de satellites –, GPS étant le système GNSS nord-américain), les quatre systèmes principaux (GPS, GLONASS, BeiDou et Galileo) nécessitent chacun une trentaine de satellites pour couvrir le monde entier. La différence ? Ils orbitent à 20 000 km d’altitude. Les nouvelles constellations de satellites sont envoyées à 500 km. À plus haute altitude, le temps de latence est inacceptable pour une utilisation confortable d’internet.
Chaque requête doit en effet parcourir 4 fois la distance : de votre antenne au satellite, du satellite à la station terrestre qui le raccordera – par des câbles – à internet, puis, chemin inverse, de la station terrestre au satellite et du satellite à votre antenne. À 20 000 km, on passe de 2 000 km parcourus à 80 000. Plus bas, les satellites ne peuvent couvrir qu’une partie réduite de la surface terrestre, il en faut donc beaucoup plus. Toutes les 15 secondes, la petite antenne design de l’abonnée accroche un nouveau satellite. Il y a actuellement plusieurs dizaines de stations terrestres qui relient Starlink à internet, chacune avec quelques rangées de grosses antennes de plusieurs mètres et des gros câbles au grand rhizome.
Lors de leurs lancements, on peut observer ces trains de satellite s’emparer du ciel. Une ligne de points lumineux qui traverse tranquillement les étoiles. Ensuite ils se dispersent et s’ajoutent au quadrillage de plus en plus serré. Au désespoir des astronomes.
La couleur du wifi
La couleur n’existe que par la manière dont l’œil traduit la perception d’une plage restreinte des ondes électromagnétiques. Au fond de l’œil, deux types de cellules : des bâtonnets et des cônes. Les bâtonnets nous permettent de distinguer des nuances de gris lorsque la lumière est faible. Les cônes sont de trois types : un fera percevoir plutôt du bleu, l’autre du vert et le dernier du rouge en fonction des longueurs d’onde auxquelles ils sont chacun sensibles. Un objet n’a pour couleur que la nature du rayonnement qu’il réfléchit. S’il réfléchit uniquement la longueur d’onde correspondant à celle qui nous fait voir du rouge, il sera rouge. S’il réfléchit des longueurs d’onde qui exciteront à égalité chacun de nos trois types de cônes (ou s’il réfléchit toutes les longueurs d’onde), il sera blanc. S’il n’en réfléchit aucune et n’excite aucun de nos cônes, il sera noir.
Une onde électromagnétique se crée lorsqu’un électron perd de l’énergie. Cette énergie libérée crée une radiation, une conjugaison de champs magnétiques et électriques (l’un perpendiculaire à l’autre) que la théorie modélise sous la forme d’un photon. Les ampoules sont des machines à radier des photons. Les écrans aussi, sur les longueurs d’onde propices à fabriquer des couleurs lisibles par l’œil humain. Chaque trio de lampes derrière chaque pixel génèrera du bleu, du vert, du rouge, ou une combinaison des trois pour exciter nos cônes oculaires de la bonne onde électromagnétique (pleine de photons) et nous en mettre plein la vue.
Des antennes à photons
La 5G, 4G, 3G, les téléphones cellulaires, les ondes radio… les antennes créatrices de stolons invisibles émettent et reçoivent des ondes électromagnétiques sur des longueurs d’ondes qui leur sont dédiées. Certaines peuvent traverser l’atmosphère, d’autres moins. Certaines peuvent traverser les murs, d’autres moins. En théorie, toutes vont, dans le vide, à la vitesse de la lumière (en pratique, l’air n’est pas vide). Les photons n’ont pas de masse, nous serions autrement pulvérisés.
Le spectre électromagnétique dessine et classe les rayonnements électromagnétiques par longueur d’onde. D’un côté, les grandes longueurs d’onde, dont chaque oscillation peut faire la longueur de plusieurs centaines de terrains de foot. De l’autre, les petites, dont la longueur des oscillations passe bien en deçà de l’épaisseur d’un cheveu, vers le picomètre et au-delà. Le champ du visible se trouve dans un minuscule fragment du spectre (entre 400 et 600 nanomètres). Plus petit, on a les ultraviolets, les rayons X et les ultraviolets. Plus grands, on a les infrarouges, les microondes et les ondes radio. La téléphonie mobile est dans les fréquences attribuées aux ondes radio. Les réseaux de données mobiles (3G, 4G, 5G…), le wifi et le Bluetooth se retrouvent plutôt dans les fréquences des microondes. Autant la partie visible des ondes – la lumière – peut être objectivée (quitte à le faire à l’œil), la séparation entre les microondes et les ondes radio est plus arbitraire, les microondes ne sont pas, et de loin, les plus petites ondes, mais sont les plus petites ondes radio. En quelque sorte.
Le spectre radio est divisé en bandes de fréquences qui sont attribuées à des usages spécifiques par des instituts nationaux dédiés. On les découpe, les hache, et les alloue en fonction des besoins du pays, de la technique, de la science, du marché. On les met quelques fois aux enchères. On en réserve aussi une partie pour les usages domestiques (envahis de nos machins connectés). On pense même aux radioamateurices auxquelles on réserve quelques bandes (en interdisant les autres).
Du matériel englouti d’émanations
Le sans-fil n’est pas sans matériel. Il a besoin d’antennes. Des antennes partout. Rondes, carrées, rectangles, oblongues, longilignes. Dans la rue, sur les toits, des pylônes, dans les champs, les forêts. Dans nos foyers aussi. De temps en temps nous les voyons qui se dressent derrière un routeur wifi ou la tour d’un vieil ordinateur. Elles sont maintenant masquées, des câbles dans l’armature de l’appareil, ou directement intégrées dans le circuit imprimé.
D’elles émanent les esprits du spectre. Des bêtes que l’on peut imaginer, comme l’a fait Ingeborg Marie Dehs Thomas dans son projet The Bubbles of Radio où le spherum magnea globalum, le nevrotis dentus aquarae ou le videus fidelus dévoilent les corps des ondes dans l’espace. Un trop court bestiaire. [2]
Le poids de la data
Au cœur des puces, mémoires et câbles, les données numériques sont stockées et transitent sous la forme d’octets (des 0 et des 1). Matériellement, il s’agit de variations de tension dans des circuits électroniques, de changement d’état d’électrons (encore eux). Les électrons sont vraiment, vraiment, minuscules. Aucun cheveu ne nous aidera. Ce n’est pas que le nombre d’électrons change, c’est qu’ils acquièrent ou perdent de l’énergie et, Einstein nous l’a appris, l’énergie c’est pareil que la masse. Ainsi, d’après la légende, la masse totale des données existant sur internet, par les états cumulés de l’ensemble des électrons les faisant exister, pèserait autant que l’un des plus petits grains de sable possible. Les sources datent un peu, internet étant passé de 5 à 150 zettaoctets en une douzaine d’années, il se pourrait qu’il pèse maintenant autant qu’un grain de sable de taille moyenne, voire un grand.
Dans un livre, des mots ne pèseraient que le poids de l’encre nécessaire. Mais il faut bien les blancs, le papier, la reliure et la couverture pour que l’encre ait du sens à nos yeux. Les mots, pourtant, existent sans les pages sur lesquelles ils sont imprimés. En version électronique, ils auraient au moins le poids de l’appareil qui nous permet de les lire.
Un cerveau humain pèse en moyenne un peu moins d’un kilo et demi. Il contient moins de cent-milliards de neurones. C’est gros pour si peu.
À moins que…
À moins que nous ayons externalisé nos cerveaux. World Brain (2015) est une installation transmédia de Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon. On peut encore voir le film sur le site du projet [3]. Les vingt premières minutes vont vous fasciner (le reste va vous étonner). Le projet collectionne des images de sources variées pour explorer ce que devient l’humanité dans un monde que nous créons pour le confort des données. Un cerveau global fait de puces, de métal, de câbles, de béton, d’ondes et de satellites apparait. Alimenté de nos connaissances (elles, immatérielles), c’est maintenant vers lui que nous nous tournons.
Bob était allongé dans son canapé. Il s’était endormi en lisant un article qu’il aurait cru plus stimulant. Il avait été réveillé en sursaut par son téléphone que ses doigts venaient de lâcher sur son visage. C’était pourtant le téléphone le plus fin du monde (jusqu’au prochain), mais il ne pesait pas rien. Il remarqua que la lampe du couloir était restée allumée. Ce serait dommage de gaspiller, se dit-il, et il demanda à son assistant personnel virtuel d’éteindre son ampoule intelligente. De son téléphone, l’ordre passa par le wifi, la box, le câble fin dans le mur et jusqu’à un centre de données quelque part dans le monde pour être déchiffré et transformé en commande qui fit le parcours inverse. Elle bondit de la box à l’ampoule en passant devant l’interrupteur poussiéreux bien trop éloigné des bras de Bob. La lampe s’éteignit. Quel pouvoir, ma voix, se dit Bob en s’endormant.
