Dans le prologue de son livre Tubes - A Journey to the Center of the Internet, Andrew Blum raconte que c’est un écureuil qui l’a décidé à entreprendre son voyage au centre de l’Internet : le rongeur, un peu gourmand, avait mordillé le câble qui relie son appartement à la borne de la rue, altérant la ligne et dégradant sa connexion… une expérience qui lui a fait soudainement prendre conscience de la matérialité physique, câblée, qui tisse le « réseau des réseaux ».
Car, si l’Internet prend trop souvent la forme d’un petit nuage Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. – dans nos logiciels, à l’heure du « cloud Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. computing » et depuis longtemps dans les manuels d’informatique, voire dans les discours de marketing des entreprises [1] – l’essentiel des échanges de données sur le réseau passent effectivement par des câbles, et, en particulier des câbles posés sous l’eau. Or, bien que cette infrastructure fasse de plus en plus souvent surface dans les médias, son caractère incontournable reste encore largement méconnu du grand public.
Sans elle, pourtant, pas d’e-mails, pas de Netflix, de YouTube, d’Instagram ou de Facebook, ni même d’achats ou de transactions bancaires en ligne. Le monde ne serait pas celui que l’on connaît aujourd’hui…
Des câbles sous l’eau ?
Bien avant Internet, les premiers câbles sous-marins ont été mis en place pour le télégraphe.
C’est en 1851 que le premier d’entre eux est posé, reliant l’Angleterre et la France. Quinze ans plus tard, après plusieurs tentatives infructueuses (dont un câble devenu rapidement inutilisable), deux câbles transatlantiques sont posés, permettant une communication directe entre l’Angleterre et les États-Unis. Alors qu’une traversée de l’Atlantique prenait une douzaine de jours, le câble logé sous l’océan permet d’échanger des messages entre les deux pays en à peine plus d’une heure. Cette nouvelle technologie a un effet d’accélérateur pour les échanges économiques entre les deux pays, particulièrement pour les informations liées aux Bourses.
Par la suite, les câbles sous-marins se sont multipliés. Les technologies utilisées ont aussi évolué : dès le milieu des années 1950, la pose de câbles coaxiaux intégrant deux conducteurs de courant électrique et la mise au point de répéteurs pouvant amplifier le signal, a rendu possible la transmission de la voix. Puis, dans les années 1980, la fibre optique, faisant transiter la lumière à la place du signal électrique, a encore augmenté la capacité de transmission des données, permettant le déploiement de l’Internet.
« Internet est maritime » [2]
Aujourd’hui encore, les câbles sont essentiels au fonctionnement du réseau des réseaux. Ils assurent en effet plus de 98 % des échanges de données entre les continents, cela souvent même lorsque le point de départ et le point d’arrivée ne sont pas séparés par de l’eau.
En 40 ans, leur capacité a fortement augmenté, avec des débits atteignant désormais 100 Tb/s - l’équivalent du transfert de 100 000 films par seconde, et parfois plus, c’est-à-dire un million de fois plus que les premières fibres optiques mises en service fin des années 1980 – et leur nombre ne cesse d’augmenter, accroissant en conséquence la capacité globale du réseau mondial. En septembre 2024, l’agence TeleGeography répertorie désormais plus de 600 câbles sur sa carte interactive [3] - 532 câbles en service et presque 80 en projet [4].
Face aux câbles sous-marins, les technologies satellites ne font pas le poids. Les débits qu’elles offrent sont bien moins performants. Ainsi, comme le relève la chercheuse en relation internationale Camille Morel, le projet de satellite d’Amazon, Kuiper, devrait permettre la transmission d’un volume de données de 11,3 Tb/s, alors que les futurs câbles sous-marins ambitionnent des transferts de 500 Tb/s. Les satellites coûtent aussi plus cher : respectivement 30 milliards et 10 milliards de dollars pour les projets SpaceX et Kuiper, contre 8 milliards pour l’ensemble des câbles posés entre 2021 et 2024.
Alors que nos usages numériques nécessitent des débits toujours plus importants (vidéoconférence, streaming, jeux en ligne, etc.), les câbles sont devenus une pierre angulaire du déploiement des systèmes informatiques, au point que les GAFAM
GAFAM
Gafam
Acronyme reprenant les initiales des multinationales géantes du web (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft). Le terme évoque par extension les problèmes politiques que posent ces compagnies : monopoles économiques, grandes fortunes des dirigeantes et précarité des conditions de travail des employées les moins qualifiées, omniprésence de leurs outils, rétention et exploitation des données personnelles, surveillance, capacité d’influence des décisions politiques et domination complète de la société numérique des câbles physiques aux contenus, des programmes aux appareils.
ont eux-mêmes commencé à investir dans leur installation.
Loin des regards
Si les câbles font parfois la une des médias – par exemple lorsqu’un câble abîmé coupe pendant plusieurs jours un territoire de son accès à internet – et si les enjeux de cette infrastructure s’imposent progressivement dans l’agenda politique, les câbles sous-marins restent toutefois encore largement absents de l’imaginaire commun. Différentes raisons peuvent expliquer cette méconnaissance.
D’abord, les opérateurs de télécommunication restent souvent discrets sur les « points d’atterrissage » (ou points d’atterrage) des câbles. Si ces bâtiments font l’objet de coordonnées géographiques et sont visibles aux alentours des littoraux, ils sont peu mis en évidence. Quant aux points d’accès sur les plages, ils sont vite oubliés des touristes une fois leurs serviettes posées sur le sable fin. Par ailleurs, les données à disposition ne sont pas toujours précises : Camille Morel relève ainsi que la carte interactive maintenue par TeleGeography n’en propose qu’une représentation schématique, qui n’informe pas sur les chemins réellement parcourus par les câbles.
Ensuite, si le réseau optique n’est plus une cible d’attaques [5] comme l’était le réseau coaxial, victime de sabotages durant les deux guerres mondiales, la discrétion contribue néanmoins à la protection de ces installations : les acteurs des consortiums qui les déploient peuvent trouver un intérêt à rester discrets pour éviter d’attirer l’attention, à la fois des populations locales susceptibles de s’opposer au projet, et des associations engagées dans la protection des environnements naturels des littoraux et des milieux marins.
Enfin, la chercheuse en médias, culture et communication Nicole Starosielski explique que les récits qui circulent autour des câbles, dans les médias ou les œuvres de fictions, se concentrent sur les moments où les câbles sont posés et sur ceux où ils se brisent, et que les câbles en fonctionnement y sont en revanche peu représentés. Elle explique aussi que, dans certains cas, les entreprises qui posent les câbles contribuent elles-mêmes à invisibiliser cette activité en mettant plutôt en évidence les satellites sur leurs supports de communications, jugés « plus sexy », bien que moins efficaces.
Au-delà des volontés visant à protéger les câbles ou d’une stratégie de communication, il est certain que la terminologie et l’iconographie du nuage utilisées plus largement par les entreprises du numérique tendent à rendre floue et à masquer la réalité matérielle qui se cache derrière nos usages numériques (lire Un joli petit nuage bleu !). Imaginer que nos communications transitent par des satellites et par des ondes, plutôt que par des câbles, est bien plus proche de cet univers sémantique.
De la technique à la géopolitique
Pour Nicole Starosielski, l’invisibilisation des câbles contribue à leur protection mais conduit aussi à sur-estimer la résilience du système sur lequel reposent nos usages numériques : alors que le réseau est conçu dans les manuels d’informatique comme une toile homogène, permettant aux données d’emprunter de multiples chemins entre les nœuds de son maillage, les routes physiques réellement prises par les données sont en réalité localisées dans les mêmes zones géographiques.
De fait, les nouveaux câbles sont souvent installés au côté des anciens. En effet, il est plus facile de poser des câbles là où les législations sont favorables (par exemple l’interdiction, à proximité des câbles, d’activités pouvant les abîmer, comme la pêche), où la stabilité politique offre certaines garanties et où des équipements techniques existent déjà. Mais cela n’est pas sans conséquences. D’une part, les performances du réseau pourraient être aisément altérées ou dégradées si certaines zones où atterrissent de nombreux câbles devenaient impraticables. D’autre part, cette manière de faire induit des inégalités de connexion à l’échelle du globe – certaines régions pouvant se retrouver sans connexion internet si l’unique câble qui les relie au reste du réseau vient à casser.
Cependant, au-delà d’un problème de résilience technique, le fait que les câbles de fibre optique suivent les mêmes tracés que les anciens câbles télégraphiques a des implications plus politiques : elle consolide des rapports de domination nés à l’époque coloniale, renforçant les asymétries entre le Nord et le Sud globaux≈, à l’heure où l’accès à une connexion haut-débit est devenu un prérequis nécessaire pour développer une activité économique et se placer sur le marché mondial.
Bien que des routes alternatives soient progressivement construites, avec pour objectif, comme l’explique Camille Morel de rééquilibrer la carte mondiale des câbles de fibre optique, certaines régions restent aujourd’hui encore sous-maillées, alors que d’autres sont connectées par de multiples liens. Ainsi, les axes Atlantique-Nord, Pacifique-Nord et Europe-Asie restent privilégiés, accentuant une fracture de connectivité entre les pays du Nord et du Sud globaux ainsi qu’une dépendance physique des seconds aux premiers pour bénéficier d’un accès internet – une situation qui conduit certains États du Sud global
Nord global
Sud global
Ces expressions désignent non pas des zones géographiques mais des rapports socio-économiques évolutifs souvent issus des anciens rapports coloniaux et post-coloniaux. Le Nord global regroupe les pays les plus dominants économiquement, les anciens « pays riches », pays du Nord ou pays occidentaux. Quand au Sud global, l’expression désigne des pays qui sont en situation de dépendance vis-à-vis des pays du Nord global, notamment en matière d’exportations de matières premières, de ressources non vivrières (café, cacao) et regroupe, avec des variations en fonction
des produits d’export ou du degré
de dépendance, les anciens pays
du Tiers-Monde, pays du Sud
ou « pays pauvres ».
Voir :
à envisager des projets de câbles « Sud-Sud », dans une perspective d’autonomie et d’émancipation.
Parmi les pays du Nord, les câbles contribuent aussi à modeler les rapports de force. Au sein de la « triade » réunissant l’Europe, l’Asie et les États-Unis, les capacités de connexion ne sont ainsi pas égales non plus. Alors qu’une grande partie des câbles transatlantiques et transpacifiques atterrissent sur le territoire états-unien, ces derniers occupent une place prépondérante dans un contexte où le pays est aussi une destination majeure des flux, en raison de la quantité de données qui y sont stockées [6].
Le fondement du net en péril
Infrastructure critique indispensable à notre monde connecté, les câbles sont devenus des ressources cruciales, objet de convoitises des États mais aussi des grandes entreprises du numérique et notamment des GAFAM, qui ont, depuis peu, commencé à investir dans l’installation de câbles en leur nom pour satisfaire leurs besoins, plutôt que de continuer à louer de la bande passante aux opérateurs de télécommunications historiques.
Toutefois, l’implication de ces entreprises dans l’aménagement du réseau sous-marin pose question. En effet, lorsqu’ils s’accordaient pour poser et opérationnaliser de nouveaux câbles, les opérateurs de télécommunications classiques s’engageaient à respecter un traitement équitable des flux de données transitant par ceux-ci, quelle que soit leur provenance, leur nature et leur destination, conformément au principe de la « neutralité du net ». Au cœur de la régulation des télécoms, ce dernier assure, entre autres, à celles et ceux qui utilisent le réseau, que leurs connexions ne seront pas altérées, favorisées ou au contraire bridées au bénéfice d’autres services (voir « Neutrinet : faire de l’internet, au-delà de la technique »).
Des entreprises qui fournissent elles-mêmes des contenus et dont l’activité économique repose sur l’utilisation massive de leurs services, comme Google ou Facebook, peuvent-elles être garantes d’un tel principe ?N’auraient-elles pas, à terme, intérêt à favoriser leurs propres contenus au détriment des initiatives indépendantes, par exemple en favorisant l’accès à une plateforme comme YouTube, par rapport à des services alternatifs ? Ces entreprises, proposant déjà des plateformes devenues pour beaucoup incontournables, renforceraient encore leur position de monopole en devenant à la fois prestataires et marchandes de services, mais aussi détentrices de leur propre infrastructure.
Matière à critique
Bien loin de « nuages bleus » dans les limbes desquels s’évaporent nos documents, nos infrastructures numériques ont des effets bien tangibles. Qu’il s’agisse de renforcer des pouvoirs politiques ou les monopoles économiques, les câbles sous-marins – et les grands centres de données qui constituent leurs prolongements terrestres (lire « En finir avec le mensonge du siècle qu’est la « dématérialisation » ? ») – ont une matérialité bien réelle qui pèse dans les rapports de force et qui pourrait un jour avoir des conséquences concrètes sur notre expérience utilisateurice de l’Internet. Nos imaginaires brumeux nous permettent-ils de penser ces enjeux ?
Dans son Éloge du Bug (lire la note de lecture « Panne, bug, arrêt, pénurie… Des outils pour questionner les technologies ? » ), Marcello Vitali-Rosati s’empare des câbles sous-marins pour questionner la rhétorique elle-même de l’immatérialité. Il y explique que nos outils « simples et intuitifs » naturalisent en réalité une certaine vision du monde, caractérisée par l’impératif de productivité capitaliste, au détriment d’une littératie numérique fondée sur la maîtrise et la compréhension des outils, seule démarche pourtant capable de nous offrir une réelle liberté. Il avance que cette rhétorique, dans la mesure où elle « cache les véritables enjeux et limite la compréhension » du public est « non seulement fausse mais également dangereuse parce qu’elle fait obstacle à la pensée critique » [7]. Pour lui, le flou entretenu par les GAFAM permet à ces entreprises de défendre leurs intérêts, en écartant les critiques potentielles.
Au-delà des enjeux géopolitiques liés à l’implémentation physique des câbles ou au transfert des flux de données qui les traversent, penser la matérialité à l’œuvre derrière nos clics permet de saisir ce que la numérisation fait réellement à notre monde, à nos sociétés et à notre planète. Mais plus encore, prendre à bras-le-corps les infrastructures matérielles qui stockent et transmettent nos données constitue un pré-requis indispensable au fondement même d’un discours technocritique.
