Numéro 4

Sang et servitude sous nos claviers

Fabien Lebrun, Barbarie numérique

Les habitantes de la région des Grands Lacs (est du Congo, ouest du Rwanda, de la Tanzanie et du Burundi) payent de leur vie, depuis le 19e siècle,
le fait d’être nées sur un territoire dont les sols et sous-sols sont la convoitise du monde entier. Massacres, guerres, esclavage, déforestation incontrôlée de ses forêts primaires, terres agricoles fécondes mais menacées par les monocultures d’exportation (café, banane, huile de palme, maïs, cacao, caoutchouc…), potentiel hydroélectrique, faune et flore en danger… et maintenant le fléau de la société numérique. Le monde entier, dans sa frénésie 
du tout informatique a tout simplement besoin du Congo pour avancer. Le livre Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté 
remet tout en perspective

Le Congo est le territoire sur lequel se déroule le conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale. On en fixe arbitrairement le début à la seconde guerre du Kivu (1998-2003), qui a succédé au génocide rwandais. À cette époque, l’armée régulière congolaise se retrouve aux prises successives et incessantes avec différents groupes armés dans l’est du pays, dans les régions du Nord et du Sud Kivu. Ces différents conflits locaux et régionaux sont attisés par la convoitise pour le sous-sol et sont menés par une multitude de milices armées soutenues par des États étrangers et des multinationales.

Pour Fabien Lebrun, l’auteur de Barbarie numérique, il est impossible de comprendre ce conflit si on ne prend pas en compte, d’un côté, la longue histoire d’extractivisme et d’appropriation des terres sur le territoire par des puissances étrangères dont la Belgique — mais pas seulement –, de l’autre, l’élément nécessaire à la compréhension de l’ampleur du conflit : l’importance des ressources minières locales pour l’industrie militaro-technologique, motrice de la société numérique dans laquelle nous évoluons. Une centaine de groupes armés se battent aujourd’hui pour le contrôle de la région et de ses ressources.

Cet ouvrage édifie, car il fait la généalogie complète de ce qui fait le malheur du Congo. Il commence par retracer les liens entre Congo et mondialisation capitaliste, en montrant comment le commerce triangulaire a impacté la région. En effet, la traite transatlantique constitue une première saignée puisque cette période lie définitivement la région avec le commerce mondial : y sont razziés, vendus, des milliers d’êtres humains, notamment de la région de Kabinda, précipitant la chute du royaume du Kongo, faisant de fait des Kongolais une diaspora dont on retrouve les traces culturelles dans tout l’Atlantique noir.

Des vies moindres que d’autres

La saignée et la cruauté continuent jusqu’à aujourd’hui, avec les corps des femmes éventrés d’hier à aujourd’hui, le viol étant un autre point commun des différentes périodes. La singularité, peut-être, de la guerre en cours, c’est que, plutôt que de voir les femmes comme un cheptel permettant de reproduire la très utile main-d’œuvre à couper le coton, les bouchers actuels du Kivu utilisent la sexualité sous contrainte comme arme de guerre, espérant affecter durablement et en profondeur, dans un geste génocidaire, la population locale. Pour Lebrun, le viol est même consubstantiel à la production électronique  ! Les verrous et limites de ce qui est permis, possible et souhaitable, quand il s’agit des atteintes faites aux femmes, ont totalement sauté : le numérique a banalisé celles-ci via la mondialisation de la pornographie extrême. Les violences infligées aux femmes et enfants du Kivu servent de nouveaux modèles de la guerre et repoussent encore plus loin la barbarie pour la bonne marche du numérique. Difficile de ne pas avoir en tête au cours de cette lecture ce que dit Judith Butler quand elle parle de vies qui n’en sont pas vraiment, qui sont moins pleurables que d’autres, car totalement déréalisées.

Lebrun consacre ensuite, devrait-on dire évidemment, un long chapitre à la période léopoldienne, qu’il fait suivre d’une généalogie de l’extractivisme minier, ce modèle économique et social d’exploitation des ressources naturelles qui privilégie le court terme au durable. Le tableau ne serait pas complet sans un passage en revue des années Zaïre, et du legs délétère de Joseph-Désiré Mobutu qui permet de montrer comment, dans la même décennie, on voit la fin, dans un bain de sang, de cette dictature et en parallèle l’explosion de l’informatique et de l’internet grand public au niveau mondial. Au regard du capitalisme dans son histoire et dans sa phase numérisée : que vaut la vie d’un Congolais  ?

Le capitalisme est mort, mais il y a encore pire

En dévoilant couche par couche le processus qui nous amène à la catastrophe humaine et environnementale actuelle, Lebrun met aussi l’accent sur les ressorts mafieux de l’industrie numérique. Car c’est la financiarisation débridée qui permet l’avènement de la nouvelle technoféodalité dont la privatisation en cours des États-Unis d’Amérique ou la transformation de nos pays en narco-États sont d’autres signes.

À ce propos, les livres se suivent qui dénoncent l’état de délabrement des structures politiques et sociales causé par le capitalisme numérique. Parmi les publications récentes, le livre de Yanis Varoufakis, Les nouveaux serfs de l’économie rencontre un certain succès. Écrit dans une langue accessible, l’ouvrage de l’économiste et ancienne figure de proue du parti de coalition de gauche grecque SYRIZA représente une sorte de synthèse de ce qui a été produit comme analyse sociologique et économique du capitalisme numérique ces vingt dernières années. Abordant le travail, l’économie, les relations sociales, il revampe des concepts déjà connus en leur donnant un nouveau vernis : le cloud Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. capital et ses cloudalists sont les vectorialistes chez McKenzie Wark. Les techno-serfs et techno-prolétaires sont les petites mains du digital labor telles que décrites par Casilli et d’autres. L’accent que met Varoufakis sur le travail gratuit, nous en parlions dans notre précédent numéro  !

Pour comprendre les ressorts de la technoféodalité, il vaut cependant mieux vous plonger dans le livre de Cédric Durand Technoféodalisme. Critique de l’économie numérique. L’intérêt principal de Technoféodalisme c’est d’amener le grand public, les médias à discuter de la fin de la social-démocratie et de l’État providence en espérant qu’il en sortira quelque chose d’autre que de la sidération. Le capitalisme est mort, mais y a-t-il pire  ? La question, formulée par McKenzie Wark dans son dernier livre, est partout sous-jacente.

Lebrun et Varoufakis se rejoignent sur un point qui semble essentiel à la compréhension de ce qui nous arrive : la fin du travail salarié, le retour du servage et de formes d’esclavage sont nécessaires au fonctionnement des grandes sociétés du numérique. La servitude des corps au travail est particulièrement criante dans l’est du Congo. Enfants et adultes sont exploitées, à faible coût ou gratuitement, dans les conditions innommables des mines légales et illégales qui abîment les sols congolais. Et c’est sans compter sur les accidents mortels dont Barbarie numérique nous livre une liste morbide en guise d’aperçu. «  La révolution numérique traîne comme un boulet un véritable charnier africain qui fait honte à notre humanité commune mais pourtant ne cesse de s’étendre à mesure que la connexion et la mobilité colonisent le monde.  » [1]

Toustes responsables, toustes coupables

Comment comprendre le silence généralisé qui assourdit les cris des hommes, femmes et enfants du Kivu  ? Denis Mukwege préface l’ouvrage. L’homme qui répare les femmes connaît bien le vrai prix des smartphones. Il le voit chaque jour dans le service de chirurgie gynécologique de l’hôpital de Bukavu dans lequel il officie. Barbarie numérique est un ouvrage important même si parfois foutraque dans ses rapprochements, expéditif dans les liens qu’il tisse. Il a la fébrilité d’un témoin exaspéré. Comme le fit François-Xavier Verschave avant lui, Lebrun fait le procès d’un colonialisme qui n’en finit pas. Mais le colonialisme pour le numérique ouvre une ère globale de crimes dans une opacité généralisée. Sans un sursaut rapide (est-il encore possible  ?), au regard de la situation au Kivu, l’avenir s’annonce extrêmement sombre : le sang sous nos claviers est celui du totalitarisme et de la destruction. Et pas qu’au Kivu.

Pour aller plus loin

Durand, Cédric. Technoféodalisme : Critique 
de l’économie numérique. La Découverte, 2023.


Lebrun, Fabien. Barbarie numérique : une autre histoire du monde connecté. Préface d’Alain Deneault, avant-propos de Denis Mukwege, 
Les Éditions L’échappée, 2024.


Varoufakis, Yanis. Les nouveaux serfs de l’économie. Les Liens qui Libèrent, 2024.


Wark, McKenzie. Capital Is Dead : 
Is This Something Worse ? Verso, 2019.


Au sujet du viol comme arme de guerre au Kivu :

Bihamba, Justine Masika. Femme debout face 
à la guerre. L’aube, 2024.

[1Lebrun. p.322

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