La reconnaissance faciale fait partie d’un ensemble large de technologies de surveillance biométrique qui, Noémie Levain le rappelle dès le début du débat, visent à « repérer, surveiller, classer, contrôler, mettre des barrières, archiver les corps. »
La vidéosurveillance, couplée aux systèmes statistiques de traitement de données, a ouvert un champ d’identification informatisé plus large : reconnaissance des comportements, de nos façons de marcher, de nos voix, de nos empreintes digitales, de notre rétine. Le visage lui-même offre des possibilités variées de territoires d’exploration : expressions, émotions, âge… « On donne à la technologie des marqueurs qui vont permettre ensuite de faire des corrélations, avec des marqueurs identifiés dans d’autres images. » Compte tenu de la prolifération des bases de données publiques ou privées (réseaux sociaux, ordiphones) dépositaires de nos images, la reconnaissance faciale est particulièrement préoccupante aussi, car ce sont les mêmes acteurs qui fournissent les outils de l’ensemble de la chaîne statistique de contrôle biométrique.
Il y a deux types de reconnaissance faciale : la reconnaissance a posteriori, qui analyse des images enregistrées au préalable – déjà en application – et la reconnaissance faciale en direct (live face recognition/LFR), d’application au Royaume-Uni, mais officiellement interdite dans l’UE.
Contrôler le mouvement et la circulation des personnes
Contrôler le mouvement et la circulation des personnes
La lutte contre l’immigration irrégulière ou clandestine sert de prétexte et de moteur dans le développement de la reconnaissance faciale par l’Union européenne. Ces bases de données, au fur et à mesure des législations successives, sont devenues pléthoriques, incluant toujours plus de nouvelles catégories de données personnelles sur les individues, comme par exemple VIS (Visa Information System) qui recueille les données biométriques de toustes les candidates à un visa de court séjour dans l’espace Schengen. La Commission, le Conseil et le Parlement ont validé l’intégration d’images faciales dans cette base de données, avec comme objectif de lutter contre les tentatives d’évitement de l’identification dont les scarifications d’empreintes digitales.
Comme Rémy Farge l’évoquait en introduction du débat à propos des stades (voir encadré La reconnaissance faciale en procès), la reconnaissance faciale en direct est aussi potentiellement déjà active en différé dans d’autres secteurs particuliers de nos sociétés. Les évènements sont des espaces d’expérimentation de la surveillance par drones. En France, les banlieues sont les seuls espaces touchés par cette surveillance en l’absence de tout évènement sportif, culturel ou de manifestation. « La reconnaissance faciale, c’est un système d’identification qui prétend pouvoir reconnaître les gens, mais c’est en fait un système de marquage qui permet de les suivre et de les immobiliser pour permettre la circulation des biens et des services. », nous explique Laurence Meyer de Weaving Liberation. « En France, le seul endroit où on est surveillées pour ce que l’on est, ce sont les banlieues. Les personnes qui y vivent sont surveillées parce qu’elles sont là. Quand elles vont en manifestation, aux jeux olympiques, la surveillance s’accumule. On voit bien que c’est un système qui permet d’immobiliser certains corps de manière exponentielle. »
Un marché florissant et de l’opacité public/privé
Un marché florissant et de l’opacité public/privé
Le secteur de la surveillance génère d’énormes revenus essentiellement sur fonds publics. Les clients principaux des sociétés privées qui fournissent ces technologies sont les autorités publiques elles-mêmes qui étendent régulièrement les champs d’autorisation à leur propre usage. L’opacité est la caractéristique principale de ce qui se met en place en matière de surveillance : illégalité et fait accompli (on légifère après les usages), outils dont on ne sait souvent ni ce qu’ils font ni comment ils fonctionnent, et leurs financements via des start-ups éphémères ou des grands groupes internationaux sont parfois obscurs.
Face à une hydre aussi tentaculaire, certaines mobilisations aboutissent, même partiellement, malgré la lourdeur et la temporalité des recours, aux niveaux nationaux ou européens. Chloé Berthélémy nous cite « un exemple pour nous donner un peu de courage ». Les membres grec..ques de l’EDRI « ont réussi à stopper l’utilisation d’Hypérion [2] en saisissant l’autorité de protection des données du pays (DPA) – ce système qui a coûté des millions d’euros au contribuable européen alors qu’il n’y avait pas eu d’étude d’impacts ni de preuve de sa nécessité. » Les associations grecques comme Homo Digitalis suivent cette décision qui, pour l’heure, ne semble pas être tout à fait d’application.
≈Peggy PIERROT
