Numéro 4

Un joli petit nuage bleu !

Aux CEMÉA (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active), nous ne sommes pas des spécialistes de la technologie. Nous sommes centrées sur les questions d’éducation et de pédagogie. Cet article ne va donc pas vous parler de la matérialité technique du numérique directement, mais des constats que nous posons dans diverses formations, divers ateliers, proposés à des publics tout aussi divers en rapport à cette matérialité… ou plutôt à l’absence de celle-ci dans les esprits.

La genèse d’un questionnement

Les CEMÉA sont un mouvement pédagogique présent dans de nombreux pays, et si nous n’avions aucune prétention à penser le numérique, il s’est avéré indispensable de s’y intéresser lorsque tous les champs de l’éducation, de la petite enfance à l’aide aux personnes âgées, en passant par l’école ou l’animation, se sont vu envahir par l’outil numérique. Depuis 2018, un groupe «  Pour un numérique, libre, éthique et critique  », réfléchit, publie et met en réflexion des publics autour d’un numérique plus éthique.

L’origine du constat de cet article est un atelier organisé à Wépion (Belgique) dans le cadre des REN (Rencontres de l’Éducation Nouvelle) en 2019. Il s’agit de la rencontre annuelle des CEMÉA français qui, cette année-là, organisaient en Belgique une sorte d’université d’été du mouvement. Un atelier y était animé conjointement par des formateurices des CEMÉA français, italiens et belges, ainsi qu’un animateur de l’association Framasoft. Une bonne trentaine de participantes avaient choisi de parler numérique durant quatre jours, certaines très novices, mais aussi quelques férues d’informatique.

Pour une activité, l’équipe proposa de se retrouver en groupe de cinq et de dessiner sur une grande feuille de kraft tout ce qui était nécessaire à une demande d’information banale sur le net. Le brouhaha dans la salle ne cessa de gronder. Si la plupart du temps les cinq personnes autour de la table faisaient des recherches internet quotidiennement, concevoir collectivement LE schéma de ce qui était en jeu pour répondre à notre simple demande s’avéra d’un flou phénoménal. Le constat était évident : nous avions une vision tellement parcellaire que représenter ce qui se joue entre le modem, les data centers ou le Fournisseur d’Accès Internet… était un réel défi. Même aujourd’hui, ce moment reste fondateur d’un tournant pour les personnes l’ayant vécu.

Un monde numérique 
dont nous ignorons tout

Depuis, nous essayons souvent de déclencher le même questionnement en formation, pas toujours avec autant de réussite, mais toujours avec le même constat : nous ignorons souvent TOUT de ce qui fait fonctionner l’outil que nous utilisons le plus au quotidien, Internet. Ce constat, nous le posons avec l’ensemble de nos publics, qu’il s’agisse d’animateurices, d’enseignantes, de formateurices du secteur de l’éducation permanente ou de publics plus hétéroclites comme celui de La face cachée du clic, un cycle d’ateliers proposé par la Ligue des familles auquel nous collaborons.

Une autre activité que nous avons développée, intitulée «  Les quelques chiffres de notre numérique  », amène systématiquement les mêmes constats, quel que soit le public. Elle est construite sous forme d’un jeu où chaque équipe dispose d’une dizaine de fiches sur lesquelles se trouvent des notions chiffrées autour du numérique, par exemple :

  • le nombre de câbles sous-marins qui font circuler les données sur la planète,
  • la durée de vie moyenne d’un smartphone,
  • le nombre de méga data centers dans le monde

Cette activité est l’occasion d’aborder la matérialité du numérique, le rapport entre numérique et écologie et de questionner aussi le modèle économique de firmes qui caracolent en tête du classement des plus grosses capitalisations boursières, alors qu’elles ne prétendent que mettre à notre disposition des outils gratuits. Elle est aussi l’occasion de démonter de fausses idées que beaucoup de personnes véhiculent comme des vérités :

  • «  La plus grande partie du flux internet passe par les satellites  »,
  • «  Le numérique, ça permet de réduire la pollution  »,
  • «  Les ordinateurs et les smartphones, on peut les recycler facilement  »,
  • «  Un modem WiFi, ça consomme presque rien  »,

Quel que soit le public, le constat est toujours le même : nous ignorons tout du numérique que nous utilisons au quotidien.

S’éduquer au numérique  ?

Il y a derrière ce constat posé une vision de ce qui fait «  enseignement  » dans le monde du numérique. L’école éduque moins au numérique aujourd’hui qu’elle ne le faisait dans les années 90, et si les formations sont nombreuses dans le monde de l’insertion professionnelle ou de la formation continue, elles visent à acquérir une pratique des logiciels (voir notre dossier dans le numéro 2 de Curseurs). On forme à l’utilisation de Word, à la recherche efficace avec Google, à l’utilisation d’une intelligence artificielle… L’apprentissage n’est jamais que centré sur un usage, une technologie. Il est beaucoup moins courant de vivre une formation plus généraliste à nos usages, voire une réflexion philosophique sur ceux-ci, alors qu’ils ont pris une place importante dans nos vies.

Nous pourrions comparer cela avec l’industrie du tabac qui, dans les années 80, invisibilisait les méfaits de celui-ci derrière un discours continu sur les autres aspects de cette industrie et occupait le terrain avec de fausses recherches pour noyer les réels travaux scientifiques sur la question. Les GAFAM GAFAM
Gafam
Acronyme reprenant les initiales des multinationales géantes du web (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft). Le terme évoque par extension les problèmes politiques que posent ces compagnies : monopoles économiques, grandes fortunes des dirigeantes et précarité des conditions de travail des employées les moins qualifiées, omniprésence de leurs outils, rétention et exploitation des données personnelles, surveillance, capacité d’influence des décisions politiques et domination complète de la société numérique des câbles physiques aux contenus, des programmes aux appareils.
ont tellement invisibilisé les conséquences de nos usages du numérique, que collectivement, nous imaginons que le numérique est lié à une dématérialisation (voir l’article « En finir avec le mensonge du siècle qu’est la « dématérialisation » ? ») de nos outils : «  Si nous n’imprimons plus, on va sauver la planète  » - au point que des activistes du climat traversent la planète en voilier pour rejoindre une COP 24, 25, 26, en partageant tout leur quotidien sur les réseaux sociaux.

Prendre conscience que nos usages numériques sont plus dommageables à la planète que notre utilisation du transport aérien, n’est pas encore à l’ordre du jour. Pourtant, le peu de conscience que nous avons de ce qui se joue derrière ceux-ci et l’apparente dématérialisation du monde numérique devrait poser question.

Oser penser la technologie

Mais revenons à notre cartographie d’une requête internet. Il est assez éclairant de mettre autour d’une grande feuille de papier (et non d’un écran) cinq, six participantes, et de simplement leur demander de dessiner une recherche sur le net. «  Si vous cherchez des vidéos de chats sur Google, quels sont tous les éléments matériels qui vont être sollicités  ?  ». Il y a souvent un certain blanc, beaucoup d’interrogations et, au-delà du modem WiFi, beaucoup d’inconnues.

Or, nous faisons souvent la comparaison suivante : c’est un peu comme si, sur nos routes, nous n’avions que des conducteurices qui ne connaîtraient rien de ce qui se passe au-delà de leur volant. Ils et elles ignoreraient tout de l’existence de routes, de panneaux, de glissières de sécurité, de clignoteurs, d’essuies glace… Ils et elles ne connaîtraient que leur volant et pourtant ielles seraient sur la route.

Nous ne sommes pas toustes mécaniciennes, mais pour conduire, nous avons quelques rudiments du fonctionnement d’une voiture. Nous savons qu’il y a un moteur, des roues, une direction. Et nous avons une connaissance des routes que nous empruntons, de l’usage des panneaux routiers, des règles de priorité. Sur le net, nous sommes des conducteurices qui ne voient rien au-delà de leur volant  !

Nous recourrons souvent à cette métaphore en formation, car l’invisibilisation de l’aspect matériel du net a amené la plupart des personnes à dire «  Moi, la technologie, le numérique, c’est pas pour moi, j’y comprends rien  !  ». Et ielles en sont tellement convaincues qu’ielles s’interdisent de pouvoir comprendre les enjeux. Il est donc souvent utile de «  prendre la tangente  » et de pouvoir imager les propos en sortant du monde du numérique. Nous l’avions fait il y a quelques années dans un texte comparant l’achat d’un ordinateur avec l’achat d’une table chez un fabriquant suédois de meubles [1].

En formation, nous sommes donc amenées à très souvent transposer une situation connue pour faire comprendre les enjeux du numérique.

GAFAM : fabriques 
à petits nuage Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. s bleus

Les GAFAM ont été, en ce début de 21e siècle, une fabrique à petits nuages bleus. Nous proposer d’y déposer nos documents a fondé la vision totalement faussée d’un numérique forcément plus écologique qu’un porte-documents papier.

L’ère du numérique a débuté par une course à la miniaturisation de nos outils informatiques, des ordinateurs aux tablettes, des tablettes aux smartphones, des smartphones à la montre connectée… nos terminaux sont de plus en plus petits, nous donnant l’illusion d’un numérique de plus en plus réduit. En parallèle, nos données sont devenues énormes : nous nous partageons des photos et des vidéos de plus en plus lourdes, nous les stockons, les archivons, sans une quelconque conscience de la matérialité de tout ce stockage… puisque l’image que les GAFAM ont mise dans notre cerveau est celle d’un petit nuage tout gentil, de la vapeur d’eau inoffensive.

Au vu de ce que nous vivons en formation auprès de différents publics, nous constatons également que le flou entretenu par les GAFAM se renforce et se développe aussi dans des aspects concrets de nos usages. Si au début des années 2000, les usagères du numérique savaient plus ou moins bien où se trouvaient leurs données sur un C :\qqch ou sur un D :\ , aujourd’hui, à l’heure des Onedrive, des iCloud, des Google Drive, la plupart de nos participantes ne savent plus très bien si telle ou telle donnée est sur leur ordinateur ou dans un cloud Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. . La plupart ignorent en fait où sont conservées leurs propres données de travail.

Les GAFAM (et en particulier Microsoft) ont contribué à ce flou, semblant parfois entretenir l’invisibilisation de la matérialité du numérique. À quel profit  ? Celui d’une ignorance qui contraint  ? Pour citer Victor Hugo, «  La liberté commence où l’ignorance finit  ». Bill Gates et Cie se montrent très enclins à nous laisser dans l’ignorance et à nous priver ainsi de nos libertés.

Du rôle des médias

Les médias participent inconsciemment à cet enfumage. Il suffit de voir comment la RTBF se lie de plus en plus aux GAFAM : réactions à une émission via WhatsApp, utilisation de X (ex Twitter) pour une autre…

Pour nous, un service public devrait amener un regard critique sur les usages du numérique. Faire de l’information en utilisant, par ailleurs, le produit d’un milliardaire mégalomane, plus grand pourvoyeur de fakenews de la planète, est-ce logique  ? Prendre une place dans le monde des médias, de la communication, sans aucun recours aux outils des GAFAM semble illusoire, mais faut-il pour cela se lier totalement à ces majors et ne pas ouvrir la possibilité des alternatives  ?

Il apparaît que, souvent, les médias véhiculent la fausse idée imposée par les GAFAM que l’on ne peut faire sans eux ! Geeko, les pages «  technologie  » du Soir, ne fait pas beaucoup mieux. Cela frôle le plus souvent l’ode aux GAFAM : si Geeko a fait plus de 30 articles sur Marc Zuckerberg rien qu’en 2024, Richard Stallman [ndlr : initiateur du mouvement du logiciel libre] n’a été cité que deux fois en près de 14 années d’existence du site.

Les GAFAM ont un tel pouvoir de financement que l’esprit critique, qui devrait être au cœur d’un journalisme technologique, disparaît. Ici aussi, même constat, les articles sont toujours technologiques, et aucun regard plus méta sur une critique du monde numérique qui nous est proposé n’est consentie. Aucune critique de ce qui se joue, juste une information sur ce qui s’impose à nous, sans jamais proposer de questionnement autour de l’éthique.

Sortir de l’enfumage

En conclusion, l’éducation au numérique doit reprendre le chemin de l’école. Mais pas celle d’une éducation visant à former des consommateurices de tel ou tel outil : celle d’une éducation critique à l’usage du numérique. Il nous faut visibiliser la matérialité du numérique, faire prendre conscience à chacune des conséquences écologiques de ses usages et que l’intelligence artificielle pourrait une fois de plus, en «  s’imposant  » comme une nécessité, décupler la multiplication des serveurs, des câbles, des routeurs, des data centers que nécessitent déjà nos usages actuels.

Il nous faut aussi faire de l’éducation populaire au numérique, de l’éducation politique. Il nous faut donc multiplier les Curseurs, les espaces de formation éthique – et non seulement technologiques, multiplier les prises de conscience.

Il faut amener chacune à prendre espoir qu’un autre numérique est possible, parce qu’il précédait celui que l’on nous impose, et affirmer qu’il est possible de s’émanciper d’un capitalisme de surveillance, comme celui que décrit Shoshana Zuboff dans L’âge du capitalisme de surveillance [2], voire d’un Techno féodalisme, comme nous le suggère Yánis Varoufákis dans son récent ouvrage Les nouveaux serfs de l’économie [3].

Sortons de l’enfumage… libérons-nous de nos chaînes, descendons de notre petit nuage… bleu  !

[1CEMEAction, «   Snapshot   ». 
Consulté le 25 novembre 2024. 
En ligne. Disponible sur 
http://l.curseurs.be/cemeaction-12-2023

[2Zuboff, Shoshana, Formentelli, Bee et Homassel, Anne-Sylvie, L’âge du capitalisme de surveillance : le combat pour un avenir humain face aux nouvelles frontières du pouvoir. Éditions Zulma, Paris, 2020.

[3Varoufakis, Yanis. Les Nouveaux serfs de l’économie. Les Liens qui Libèrent, Paris, 2024.

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