≠ Curseurs : Tu es membre de Código Sur, pourrais-tu nous raconter l’histoire du collectif ?
Nikole Yanes : Código Sur est né lors du Forum social mondial de 2001, pas seulement au moment d’un regain des mouvements sociaux en Amérique latine, mais aussi pour répondre à un besoin urgent de moyens de communication, dans un contexte de criminalisation de l’activité journalistique et de domination étatsunienne déjà prégnante sur les technologies de communication.
L’e-mail a commencé à être utilisé à cette époque de façon massive dans le cadre de la communication et de l’articulation des mouvements sociaux, mais également pour dénoncer les injustices qui se produisaient à l’époque. Il y avait aussi le besoin urgent de diffuser du contenu sur Internet.
Le collectif a alors développé une alternative logicielle appelée Cyclope, qui était un gestionnaire de contenu pour télécharger des textes et des images sur un site web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. . Plus tard, on appellera ce type de plateforme un CMS, mais le Código Sur avait décidé de créer son propre outil de publication en ligne, car il n’y avait rien à l’époque comme alternative en Amérique latine. Aujourd’hui, nous avons beaucoup plus d’options, par exemple, nous avons de nombreux sites en WordPress, ce qui est une alternative pour de nombreux collectifs et organisations sociales qui utilisent ce logiciel pour diffuser leurs contenus.
≠ : Tu te définis comme féministe. Quels sont *les liens profonds entre le collectif et les mouvements féministes latino-américains ?
NY : Nos relations avec les organisations féministes sont nombreuses au niveau national, latino-américain, ou dans nos ancrages territoriaux locaux. Nous travaillons avec de nombreuses organisations qui sont exclusivement animées par des fxmmes_ : beaucoup d’entre elles sont dédiées à l’exercice des droits sexuels et reproductifs ou dénoncent la violence de genre.
Au Código Sur, nous sommes une organisation qui intègre toutes les identités de genre, mais il est vrai que la plupart d’entre nous sommes des fxmmes qui participent à différents niveaux de l’organisation dans une perspective féministe.
≠ : Quels sont les projets menés par Código Sur ?
NY : Nous partons toujours des besoins des associations, plutôt que de déployer des outils par défaut. Donc nous fournissons des mails, si c’est le besoin, mais ça peut-être du streaming radio ou autre chose dans une logique de partage des ressources entre associations. Notre logique est de créer une infrastructure communautaire. Cela passe par le logiciel libre parce qu’il s’agit d’installer nos propres serveurs et d’en avoir le contrôle, pour préserver notre sécurité, car nous savons que nos données et informations doivent être protégées. Nous fournissons des services comme l’hébergement web, des mails, des listes de discussion/diffusion, des pads, etc.
En plus de cela, nous animons des ateliers, des formations et écrivons aussi des articles qui parlent de la défense de la culture libre et du logiciel libre. Nous publions aussi pillku.org une revue en ligne dont nous avons imprimé une anthologie d’articles sous forme de livre papier. Nous publions aussi des podcasts sur la sécurité numérique par exemple. Nous avons donc à la fois des activités propres et nous sommes aussi au service des communautés.
La question de la souveraineté, alimentaire, technologique est un sujet porté par de nombreux mouvements en Amérique latine. Ainsi, dans notre région, nous avons toujours vu les espaces de logiciel libre comme une résistance aux monopoles technologiques. Nous considérons également qu’ils sont importants pour offrir une option aux gens qui veulent migrer leurs ordinateurs d’un logiciel propriétaire vers un logiciel libre.
Ces dernières années, les communautés de logiciel libre en Amérique latine ont diminué. Nous pensons que ce changement est en grande partie lié à l’usage croissant des téléphones portables, qui sont désormais pour la plupart des appareils utilisés pour se connecter à Internet dans nos différents pays d’action. Or, nous avons constaté la difficulté de travailler la question de la migration [logicielle] sur les téléphones portables vers le libre.
Pourtant, bien que ce soit une question très difficile, avec très peu d’alternatives et très peu de gens ayant les connaissances pour le faire, certaines communautés de logiciel libre continuent à apporter de nombreuses contributions dans ce sens. De nombreux hackerspaces font un excellent travail, non seulement au Costa Rica mais aussi dans plusieurs pays d’Amérique latine.
≠ : Vous publiez aussi la Milpa Digital, peux-tu nous en parler ?
NY : Le projet de la Milpa Digital est une publication inspirée par quelque chose qui se fait beaucoup en Amérique centrale, surtout au Salvador_ : des petites publications sur une page recto verso. Nous voulions problématiser ensemble, avec les organisations [de terrain] les enjeux autour des technologies. Nous voulions nous demander à quel point nous les connaissons ou à quel point elles peuvent être utiles pour notre travail de défense des droits humains. Comment pouvions-nous les utiliser et pourquoi devrions-nous les utiliser ? Quelle contribution peuvent-elles apporter à nos communautés ? Qu-est-ce que nous pouvions aussi apporter à ce monde numérique ?
L’imprimé sur une page recto-verso permet une distribution facile dans un environnement de lecture, de partage, de débat d’idées. Il y a un lien très fort entre notre travail et la communication, d’abord parce que nous parlons de communication comme source d’articulation pour les luttes et les mouvements et la dénonciation des injustices. Notre vision est intrinsèquement liée à d’autres droits humains, alors comment articulons-nous aussi la technologie avec d’autres droits ? Cela a beaucoup de sens avec ce que les gens font déjà et c’est pourquoi notre travail de défense des droits humains a aussi du sens dans un écosystème où nous proposons toustes des alternatives au capitalisme dans une perspective décoloniale.
≠ : La question du territoire revient souvent quand tu parles de vos activités…
NY : Nous envisageons à partir d’une infrastructure communautaire, d’un ancrage local, d’autres façons d’être en relation avec les technologies. Cette relation n’est pas facile, car c’est une lutte contre toute la colonisation qui existe autour de la technologie. Nous décolonisons alors, mais nous créons aussi de nouvelles façons d’exister avec la technologie. Nous sommes toujours dans cette recherche constante de comment nous pouvons en faire un meilleur usage, comment nous pouvons générer de nouveaux récits et aussi comment renforcer nos luttes, ce qui est le plus important. Je pense que c’est ce que l’infrastructure communautaire traduit.
À partir des équipes interdisciplinaires et intergénérationnelles que nous avons, mais aussi dans les espaces où nous participons, nous essayons de mettre ces approches dans ce que nous faisons. Cela nous permet d’avoir différentes et diverses expressions et points de vue. Notre approche n’est pas seulement médiée par des questions exclusivement technologiques, mais aussi par la manière dont les technologies traversent les différentes luttes des mouvements sociaux et en quoi cela a du sens pour les collectifs avec lesquels nous travaillons — les afroféministes, les organisations de femmes, les organisations trans, les organisations environnementales, les organisations en quête de justice et les organisations de défense des droits humains en général — et comment nous contribuons aussi à rendre ces luttes visibles et à participer de différentes manières à ce qui se passe dans les territoires.
≈Propos recueillis par Peggy Pierrot
