≠ Curseurs : Pouvez-vous nous expliquer votre travail et nous dire pourquoi vous avez commencé à réfléchir à la matérialité de la technologie, et plus particulièrement aux centres de données ?
Fieke Jansen : Pendant longtemps, j’ai travaillé sur des questions liées aux droits humains et à la technologie. Mais c’était souvent frustrant, je trouvais que la question des droits humains se résumait souvent à une posture et était finalement ignorée par celle..ux qui ont le pouvoir de décision. Puis j’ai rencontré Michelle Thorn, qui travaillait sur des questions liées aux enjeux sociaux et environnementaux de la technologie. Lorsque j’ai découvert tous ces nouveaux travaux, j’espérais que les gens se préoccuperaient plus du climat.
Ce n’est pas tout à fait le cas, néanmoins j’ai commencé à m’intéresser davantage à la matérialité des infrastructures d’Internet et des nouvelles technologies. Avec deux collègues, nous avons créé le Critical Infrastructure Lab (laboratoire des infrastructures critiques) qui étudie les implications environnementales des infrastructures d’Internet. C’est dans ce contexte que s’insère le projet que je mène actuellement sur les data centers.
L’objectif de ce projet n’est pas d’encore quantifier l’impact climatique des data centers. Il existe déjà de nombreux travaux sur ce domaine. Je m’intéresse plutôt à la manière dont les gens formulent les problèmes et les solutions, puisque cela influence les actions que nous prenons en tant que société et en tant que gouvernement. Or, le discours porte en général sur la consommation énergétique ou l’empreinte carbone du matériel en fonctionnement au sein des data centers, et comment réduire ces impacts en production. Il y a très peu de discussions sur leurs « coûts incorporés » qui tiendraient compte de l’exploitation minière, de la fabrication des machines et de la consommation d’énergie et d’eau que tout ça demande. Actuellement, ces impacts sont complètement ignorés.
≠ : Nous en reparlerons. Mais d’abord, qu’est-ce qu’un data center au juste ? Et pourquoi il en existe autant ?
FJ : Ce sont surtout des bâtiments où s’effectue le traitement des données. Ils font fonctionner des choses comme le « cloud Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. », mais on peut également avoir un data center dans le sous-sol d’un hôpital, ou dans un bâtiment ministériel, dans une banque, ou dans les locaux d’une entreprise.
Lorsqu’on parle de bâtiments spécifiques, il y a des colocations, où différentes entreprises louent un espace dans un bâtiment plus grand pour leur fonctionnement interne. L’une des plus grandes colocations commerciales est par exemple Equinix Digital Realty. Il y a aussi des data centers qui n’ont qu’un unique locataire et qui appartiennent assez souvent à Google ou Amazon. Tout ce qui se trouve dans ce data center est destiné à leurs propres activités, et d’autres louent des services auprès d’eux. Par exemple, lorsqu’on utilise le service cloud d’Amazon (AWS), on loue de l’espace dans l’infrastructure d’Amazon. Certains sont appelés « hyperscales » en raison de leur volume et de leur taille. Ils n’ont qu’un unique locataire et appartiennent le plus souvent aux Big Tech.
≠ : Vous avez visité des data centers, et vous avez même organisé des visites avec des groupes de vos étudiantes. Qu’est-ce que cela fait d’en visiter un ?
FJ : C’est très compliqué d’entrer dans un data center. Les entités qui les opèrent ne veulent pas de visiteureuses extérieures pour différentes raisons, notamment pour des raisons de sécurité ou de modalités de fonctionnement. J’ai entendu dire, bien que je ne l’aie pas vu par moi-même, que certaines des Big Tech ont même des gardes armées qui patrouillent dans leurs data centers aux Pays-Bas, un pays où la moitié de la police ne possède même pas d’armes à feu.
D’habitude, les seuls data centers auxquels on peut accéder sont ceux des infrastructures du secteur public. Aux Pays-Bas, par exemple, nous avons des colocations plus petites qui font tourner des services clouds pour des organismes publics tels que des municipalités. Ceux-ci autorisent généralement les visites.
Sur les photos, les data centers sont toujours présentés comme des environnements très propres. Mes étudiantes sont toujours surprises de constater à quel point ils sont bruyants, chauds, et vides. C’est vraiment un espace physiquement inconfortable. Il faut porter des protections auditives. Et il y a très peu de monde, juste les employées du data center, et parfois quelques ingénieures qui viennent travailler sur leurs serveurs.
≠ : Les Pays-Bas sont un endroit idéal pour les data centers, n’est-ce pas ? Il y a beaucoup d’énergies renouvelables. Microsoft et Meta l’ont certainement compris. Mais, dans vos travaux, vous décrivez aussi les data centers comme un lieu de lutte à la jonction des batailles concernant les droits, la gouvernance, le territoire, et les ressources sur Internet.
FJ : Les Pays-Bas sont en effet l’un des endroits où les data centers se concentrent. On remarque que dans les endroits où il y a déjà beaucoup de data centers, on veut en construire encore plus. C’est aussi vrai pour un pays comme l’Irlande. Les facteurs de regroupement des data centers sont la proximité avec des points d’échanges (les IX) permettant une interconnexion réseau, une abondance d’énergie renouvelable, mais aussi un environnement politique favorable envers l’industrie. On trouve tout cela dans un pays comme l’Irlande. Aux Pays-Bas, il y a une abondance d’énergie renouvelable, mais aussi un environnement politique très favorable.
Or, je constate que les lieux où les data centers se concentrent deviennent souvent des lieux de conflits. Ce n’est pas juste à cause du bâtiment en lui-même – il s’agit en général de simples boîtes construites dans des zones industrielles ou dans des champs. Le conflit se situe plutôt autour des infrastructures d’énergie et d’eau.
Par exemple, aux Pays-Bas, l’extension du data center de Microsoft crée des tensions en raison de la construction d’un énorme parc éolien qui devait alimenter la consommation locale, mais dont 100 % de l’énergie renouvelable est en réalité acheminée chez Microsoft. Donc, non seulement les citoyennes ont ce data center, mais iels se retrouvent aussi avec un gigantesque parc d’éoliennes, et iels n’ont pas eu leur mot à dire. Tout était décidé pour elleux et construit sous de faux prétextes.
La consommation d’eau est aussi un sujet qui gagne du terrain dans le débat public. Elle est particulièrement contestée en été, en période de sécheresse, lorsqu’on voit que les data centers continuent à utiliser massivement l’eau pour refroidir les serveurs alors que des restrictions sont préconisées par ailleurs. C’est moins le cas aux Pays-Bas, car les alertes sécheresse ne sont déclenchées qu’à certains moments, mais ça l’est ailleurs. En Irlande, par exemple, on constate que les data centers bénéficient d’un accès prioritaire à l’eau par rapport à l’agriculture et à d’autres industries, ce qui suscite de vives réactions de la part de la population.
≠ : Tout récemment, la ville de Dublin a annoncé un moratoire pour limiter la construction de nouveaux data centers. Qu’en pensez-vous ?
FJ : Je pense que c’était à prédire. En Irlande, 20 % du volume total de la consommation électrique est destiné aux data centers, soit un cinquième. Mais cela signifie aussi une dépendance envers une industrie qui peut facilement s’installer ailleurs. Ceci dit, ce moratoire concerne Dublin, pas le reste de l’Irlande. Je ne pense pas que la construction de data centers s’arrêtera en Irlande. On le constate aussi aux Pays-Bas, où il y a eu un moratoire à Amsterdam. Mais l’industrie se défend, et ces moratoires peuvent avoir des répercussions.
Ainsi, aux Pays-Bas, cela se produit à un moment où cinq des sept câbles sous-marins doivent être renouvelés. Or, lors des conférences sur les câbles sous-marins, l’industrie affirme qu’il y a deux endroits où les entreprises qui gèrent ces câbles ne veulent pas en construire de nouveaux : Hong Kong et les Pays-Bas. Que ce soit vrai ou pas, l’idée que ces entreprises ne veulent pas renouveler leurs câbles aux Pays-Bas suscite des inquiétudes dans les cercles politiques.
≠ : L’industrie nous dit avoir besoin du cloud pour atteindre les objectifs climatiques. Elle affirme construire des hyperscales économes en énergie avec du renouvelable. Vous êtes plus sceptique. Dans vos travaux, vous citez Katarina Pister : « l’adoption du capitalisme vert par le secteur privé apparaît comme un nouveau subterfuge pour éviter une véritable remise en question ».
FJ : Avec les hyperscales et l’émergence de l’IA, qui requiert des quantités massives de calculs, même l’industrie reconnaît qu’elle ne pourra plus atteindre ses objectifs climatiques. Elle commence à l’admettre ouvertement.
L’industrie tout entière repose sur le principe de croissance et l’idée selon laquelle il y aurait une abondance de ressources et de matières premières essentielles pour soutenir cette croissance. Et que tout doit toujours rester allumé. C’était la mentalité aux débuts d’Internet, et nous la voyons également à la base du modèle économique des data centers.
Par rapport aux hyperscales, l’argument est celui de l’optimisation. Ces data centers ont une consommation d’énergie plus économe, de meilleures techniques de refroidissement, etc. Ce gain d’optimisation est vrai. Mais il a aussi une fin : lorsque tout le monde est dans l’hyperscale hyperscale Les centres de données hyperscale ont une très grande superficie (> 10 000m2, > 10 000 serveurs) qui correspond à une grande consommation d’énergie (> 25MW, et souvent au-dessus de 80MW). Ce sont souvent des très grosses entreprises qui en sont les seules locataires. Sur les quelques 1000 centres de données hyperscale dans le monde, une petite partie seulement est installée en Europe, dont la majorité en Suède, aux Pays-Bas et en Irlande. , il n’y a plus d’optimisation possible.
Le passage vers le cloud et vers les Big Tech a facilité l’émergence de l’IA que nous observons, laquelle sert de matériau pour de nouveaux produits et applications hautement énergivores. Et le but final de toutes ces applications de l’IA n’est pas clair. Il n’y a pas de débats sur ce que nous voulons réellement et s’il s’agit d’un compromis acceptable pour nous en tant que société. C’est ce que dit Prister à propos du capitalisme vert : l’apparence de l’optimisation et de l’efficacité est utilisée pour créer de nouvelles marchandises qui sont également extractives, de sorte que le cycle se répète.
L’IA, qui est en quelque sorte le produit d’un grand nombre de ces data centers, se positionne comme un moyen de sortir de la crise écologique. Mais cela ne prend bien entendu pas en compte le coût de l’industrie technologique elle-même, allant de l’extraction minière à la production de matériel. Cela a des conséquences sur la transition environnementale : si le secteur technologique utilise notre énergie renouvelable qui est limitée, les ménages et les autres secteurs resteront dans le secteur des énergies fossiles. L’industrie s’oriente progressivement vers le nucléaire parce que les énergies renouvelables ne lui suffisent plus.
Propos recueillis par Claire Pershan
