Numéro 5

De : École À : Libération

De : École À : Libération
De : prof1@institution.edu
À : prof2@institution.edu, prof3@institution.edu, prof4@institution.edu, prof5@institution.edu, prof6@institution.edu, prof7@institution.edu
Cc Creative Commons
CC
Creative Commons (CC) est une association à but non lucratif dont la finalité est de proposer une solution alternative légale aux personnes souhaitant libérer leurs œuvres des droits de propriété intellectuelle standard de leur pays, jugés trop restrictifs. L’organisation a créé plusieurs licences, connues sous le nom de licences Creative Commons. Ces licences, selon leur choix, ne protègent aucun ou seulement quelques droits relatifs aux œuvres. Le droit d’auteur (ou « copyright » dans les pays du Commonwealth et aux États-Unis) est plus restrictif. (Wikipédia)
 :
prof2@roseup.net, prof3@roseup.net
Cci :
Sujet : Préoccupations concernant Microsoft Teams : proposition de rencontre

Un soir de semaine, à la fin du mois de janvier 2025, un mail a été envoyé. Il commence par un aimable : «  j’espère que vous vous portez bien  », puis passe rapidement à l’expression d’une profonde inquiétude de l’expéditeurice, une professeure de biologie, qui venait de lire un article en ligne intitulé «  Une fuite de documents révèle les liens étroits entre l’armée israélienne et Microsoft  » [1].

Dans ce mail, l’enseignante partageait son inquiétude quant à l’utilisation normalisée de Microsoft Teams dans ses cours en ligne, en raison du lien contractuel entre son institution et l’entreprise complice dans le projet sioniste génocidaire, écocidaire et épistémicidaire.

Bien que les applications myAnalytics de Microsoft Teams faisaient à présent partie intégrante de sa pratique pédagogique, iel ne pouvait s’empêcher de les penser sous un nouveau jour sinistre. Les pop-ups incessants de Microsoft Insights, des piqûres de rappel du traçage individuel des élèves «  actifves surtout la nuit  », devenaient indissociables du massacre de civils opéré sous couvert de frappes dites «  chirurgicales  » et dont les cibles sont choisies par des banques de données automatisées. Chaque écran d’accueil de la plateforme suggérant des pourcentages d’efficacité pour évaluer les collaborations et les résultats de performances mensuelles lui faisaient penser à l’efficacité meurtrière qu’ «  Azure  », la plateforme cloud Cloud On parle de « cloud » ou de « nuage » (en français), pour désigner une infrastructure logicielle ou de stockage hébergée ailleurs sur l’internet. Loin de l’imaginaire immatériel que le terme – et souvent les visuels utilisés – illustrent, ces services nécessitent des machines performantes et polluantes, hébergées dans des datacenters. On entend parfois que le cloud est « l’ordinateur de quelqu’un d’autre », cette expression souligne que les données qui y sont enregistrées se trouvent sur une machine appartenant à une autre personne, association ou entreprise. développée par Microsoft sous les conditions de «  Software as a service  » (Saas), déchaîne contre Gaza, Khan Yunis et Rafah.
Iel a donc écrit à ses collègues sans détour ni complaisance, probablement avec un peu de naïveté, pour partager son inquiétude et proposer d’organiser une réunion avec l’équipe éducative afin de discuter ensemble de moyens possibles pour résister à la montée techno-fasciste dont leur école semble désormais être complice. La question lui paraissait évidente et iel l’a donc écrite sur le ton de l’urgence, remplie d’espoir.

De : microsofthorsdenotreecole@roseup.net
À : direction@institution.edu, finance@institution.edu
Cc : education@institution.edu
Cci : prof2@institution.edu, prof3@institution.edu, prof4@institution.edu, prof5@institution.edu, prof6@institution.edu, prof7@institution.edu
Sujet : Pétition formelle de désinvestissement des services Microsoft

La réunion avait duré longtemps, le groupe s’était agrandi. La situation avait abouti à un accord interdépartemental entre les enseignantes pour rejeter activement l’utilisation de Microsoft dans leurs classes et inviter le conseil de direction de l’école à cesser tout engagement avec les services Azure. Le groupe a aussi proposé de contribuer à une liste d’outils alternatifs à l’infrastructure du géant de la tech, ainsi que la mise en place de processus pour repenser leurs interdépendances et responsabilités en tant qu’acteurices éducatifves.

La stratégie des enseignantes s’est avérée efficace. Même si leurs frustrations avec Microsoft Teams avaient commencé pour des raisons différentes, de la responsabilité de l’entreprise dans la destruction environnementale à celle de son extrême droitisation, iels avaient centré leur argumentation sur l’urgence de l’implication de l’entreprise dans les machines mortifères de l’armée israélienne.

Iels s’étaient mis d’accord pour mobiliser l’argument de la technologie à double usage, afin que le conseil de direction puisse comprendre facilement l’impossibilité de continuer le business-as-usual. Tout le monde avait déjà entendu parler, au moins en filigrane, de la notion juridique de double usage, évoquée par les médias pour parler de la convergence des applications technologiques à la fois militaires et civiles.

Avec l’appui d’une documentation complète explicitant comment se désengager de Microsoft Teams, iels ont travaillé sur un calendrier de mise en œuvre dans leur propre école. Leur attention s’est surtout portée sur les moyens pour chaque domaine pédagogique de migrer sur une autre plateforme. Les besoins en termes de médias, de méthodes et de contenus ont été pris en compte de la manière la plus située possible. Par exemple, iels ont dû accommoder des espaces, procédures et outils différents tant pour le département de linguistique que pour celui des arts. Un petit groupe d’enseignantes et d’étudiantes s’était porté volontaire pour préparer cette documentation, ce qui avait donné lieu à des échanges très fructueux.
Leur message avait été prudemment élaboré et combinait un sentiment de rage et d’urgence tout en restant ouvert à la discussion.

De : informatique@institution.edu
À : education@institution.edu
Cc : direction@institution.edu, finance@institution.edu
Cci :
Sujet : Re : Discuter le renouvellement de notre contrat avec Microsoft Teams

Sans surprise, l’école a transmis la pétition à son département informatique en interne, le reléguant typiquement à un simple problème technique.

La frustration du département informatique chargé de traiter «  l’affaire Microsoft  » était palpable. Après toutes les formations coûteuses sur Azure pour les employées, cette campagne visant à cesser d’acheter des licences Microsoft n’était pas seulement ressentie comme du travail en plus, mais comme une menace directe à l’intégrité du département. Le groupe avait passé des heures devant la machine à café à se plaindre de la délégation des problèmes de l’école sur leurs épaules et de l’attitude utopique des enseignantes. Leur argument principal était que les logiciels libres Logiciels libres Les logiciels libres sont des logiciels dont les utilisateurices ont la liberté d’utiliser le programme, de le donner à d’autres et de le copier. Les utilisateurices ont aussi le droit et la liberté d’en étudier le fonctionnement et de l’adapter à leurs besoins et partager leurs modifications. On les appelle ainsi en opposition aux logiciels dits propriétaires, qui ne peuvent être partagés, modifiés ou utilisés à d’autres fins que celles prévues. On les différencie aussi des logiciels open source, dont le code est lui aussi accessible, mais moins pour assurer des libertés fondamentales aux utilisateurices que pour en faciliter 
le développement. proposés par les enseignantes ne seraient pas à la hauteur des systèmes Teams et 365 déjà en place. De plus, personne n’avait envie d’apprendre à installer et à gérer cette chose appelée « NextCloud NextCloud NextCloud est un logiciel de gestion de services de stockage et d’édition à distance. À la différence de Google Drive, Nextcloud vous permet de configurer ce service à votre guise ou d’auto-héberger vos données. C’est un logiciel libre qui est utilisé par les associations et autres structures souhaitant disposer d’un espace autonome de stockage de leurs données.  » sur l’infrastructure de l’école, qui n’était constituée que d’un petit nombre de vieilles machines laissées là pour faire tourner quelques blogs et pages web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites 
web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. pour les enseignantes qui s’obstinaient encore à vouloir s’amuser avec du HTML HTML L’HTML est un langage utilisé depuis longtemps pour écrire des pages web. Il en pose la structure sémantique : titres, intertitres, paragraphes, etc. C’est le langage qui permet l’hypertexte, le système de liens propres au web, qui nous permet de passer de pages en pages. Nous utilisons actuellement la version 5 de ce «  code html  ». et du PHP sur un serveur local. Et surtout, pour les cadres du département informatique, l’irritation se portait sur l’argument de la technologie à double usage. Il leur semblait que les enseignantes exagéraient et, plus personnellement, le groupe se sentait jugé et attaqué dans leur fonction. Chaque ordinateur puissant devrait-il être désormais considéré comme une arme_ ? Bien qu’iels devaient reconnaître que les infrastructures des centres de données spécialisés de Tsahal présentaient de nombreuses similitudes avec ce qui se passait sur leur lieu de travail, iels défendaient avec acharnement la neutralité de ces systèmes. De la même manière que ces systèmes étaient utilisés pour donner la mort, ils ont été utilisés par le ministère national de la santé pour sauver des vies.

Cependant, certaines employées du département informatique étaient discrètement en faveur d’une sortie du monopole de Microsoft. Iels étaient, comme beaucoup d’autres dans l’école, affectées par le sentiment d’impuissance face au massacre médiatisé en temps réel, de sorte que le boycott de l’entreprise leur semblait une modeste victoire. À cela, s’ajoutait un autre argument : la défense de leurs postes de travail. L’externalisation croissante de leur infrastructure informatique vers les centres de données de Microsoft avait entrainé la résiliation du contrat de deux de leurs collègues. Iels voyaient donc un lien évident entre la sécurité de leurs postes et le développement des infrastructures technologiques en interne. Alors que la direction s’opposait catégoriquement à ces changements, un mouvement de résistance interne bourgeonnait, et ce même au sein du département informatique !

De : elevescontregenocide@roseup.net
À : microsofthorsdenotreecole@roseup.net
Cc  :
Cci : prof1@institution.edu, prof2@institution.edu, prof3@institution.edu, prof4@institution.edu, prof5@institution.edu, prof6@institution.edu, prof7@institution.edu
Sujet : Solidarité avec les profs contre Microsoft

L’air était épais dans les couloirs, dans la cantine, autour des distributeurs automatiques. L’affaire Microsoft avait mal tourné et la rotation de l’ordre mondial semblait s’orienter vers le pire.
L’accentuation des modes totalitaires de transfert des connaissances (via les outils eux-mêmes) parfaitement alignée avec la dépossession généralisée, a rejoint la longue expérience forcée et individualisée de l’éducation soi-disant formelle.

L’assemblée des étudiantes mobilisées pour la Palestine avait progressé rapidement et s’était déjà organisée en coalition avec Pal Action, Familles pour la Paix, Palestine Solidarity Campaign, Students for Justice in Palestine et d’autres groupes internationalistes locaux. Face à la frustration des enseignantes, à la paralysie des communications avec le conseil d’administration de leur école et du département informatique, iels savaient ce qu’il fallait faire sur le chemin de la libération.

[1Yuval Abraham, Leaked documents expose deep ties between Israeli army and Microsoft, +972 Magazine, 23 janvier 2025

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