Des milliards de vidéos sont mises en ligne chaque jour sur des plateformes comme YouTube et Facebook. Cet océan infini de contenus – dont l’ampleur défie toute compréhension – est organisé par des algorithmes, des formules dénuées de sens humain conçues pour maximiser l’engagement, avec pour effet qu’une grande partie de ce qui est partagé n’est presque jamais vu par personne. Certains contenus disparaissent complètement, pris dans les filets numériques de la modération automatisée. Mais que se passerait-il si tout cela était organisé différemment ? Et si, au lieu de simplement nous servir un carrousel de publicités sans fin, les réseaux sociaux pouvaient contribuer à rendre la justice et à promouvoir la réconciliation pacifique ?
Parmi les contenus postés, une grande quantité de matériaux provient de zones de conflit, témoignant de scènes qui, un jour, pourraient être considérées comme des crimes de guerre (exécutions, torture, violences…). Une fois organisés et vérifiés, les contenus publiés peuvent servir de preuves dans le cadre de crimes internationaux, et être portés devant des instances telles que la Cour pénale internationale. Inversement, s’ils ne sont pas correctement collectés, ils risquent d’être perdus à jamais.
Ainsi, lorsqu’interviennent des humaines dotées d’une expertise, d’une boussole morale et des plus hauts standards de vérification, ces archives « accidentelles » des réseaux sociaux peuvent devenir un dépôt intentionnel servant la justice. C’est l’un des principes fondateurs des enquêtes basées sur du renseignement en sources ouvertes, ou OSINT (Open Source
Open source
Open-source
On parle d’open-source pour caractériser des logiciels dont le code est ouvert, pouvant être lu, modifié
et amélioré par toustes. En cela,
les logiciels open-source s’approchent des logiciels libres. Toutefois, la communauté open-source voit l’ouverture du code sous l’angle pratique : elle facilite et rend plus efficace leur développement. Cela est donc très différent de la philosophie sous-jacente au logiciel libre, visant
à garantir les libertés fondamentales
des utilisateurices.
Intelligence) : un processus fondamentalement journalistique de collecte et d’analyse de contenus issus des réseaux sociaux et d’autres sources numériques ouvertes. Les enquêteurses OSINT coopèrent dans des réseaux résolument humains – partageant des méthodes et des données, vérifiant mutuellement leurs sources.
Les archives syriennes
La possibilité de préserver des traces numériques pour servir la justice a inspiré Hadi Al-Khatib, fondateur de The Syrian Archive, aujourd’hui intégré à l’organisation-cadre Mnemonic, qui collecte et vérifie les traces numériques de crimes provenant de différentes zones de conflit.
Lancée en 2014, The Syrian Archive est l’une des initiatives OSINT les plus reconnues. Non seulement ce travail d’archivage ouvre la voie à la justice et à la réconciliation en Syrie, mais il contribue également au développement d’un champ plus large d’enquêtes en sources ouvertes au service de la justice internationale.
Basé à Berlin, le projet est dirigé par un collectif d’archivistes syriennes et de défenseurses des droits humains. Son objectif est de documenter de manière systématique les violations des droits humains et les autres crimes commis par les différentes parties lors du conflit en Syrie, cela à des fins de plaidoyer, de justice et de responsabilisation. Il se présente comme un ensemble de bases de données regroupant du contenu soigneusement et systématiquement vérifié, formaté et organisé. Les matériaux qui constituent ces bases de données sont issus du crowdsourcing, c’est-à-dire partagés avec l’archive syrienne par des réseaux d’enquêteurses et de civiles, ou collectés en ligne à l’aide d’outils numériques. Seules des informations provenant de sources publiques sont recueillies.
De l’OSINT à l’archivage
Si les méthodes OSINT sont aujourd’hui largement répandues et répondent à une grande variété de questions de recherche, leur intérêt pour la préservation de l’histoire et la quête de justice a véritablement émergé en 2011, dans le contexte de la guerre civile en Syrie. Suite aux manifestations massives réclamant la fin du régime, la réponse militaire a été brutale, engageant, notamment, l’usage d’armes chimiques interdites (voir plus loin) [1]. Bachar al-Assad, qui dirigeait le pays comme un État totalitaire fondé sur la surveillance, est ainsi responsable de la mort de centaines de milliers de Syriennes, accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité [2].
À ce moment-là, les smartphones et les réseaux sociaux, qui avaient déjà joué un rôle majeur dans la coordination et la documentation des révoltes des « Printemps arabes » dans les années 2010, continuaient à être au cœur de la documentation des violences en Syrie. Sous la dictature de Bachar al-Assad, le pays était en effet largement coupé du reste du monde et il était donc souvent impossible pour les journalistes indépendantes, les agences de presse internationales, les organes d’enquête de l’ONU et les organisations internationales de défense des droits humains d’accéder physiquement aux lieux des crimes afin de récolter des informations sur le terrain. Les contenus enregistrés puis postés par des civiles sur des plateformes comme YouTube permettaient donc à l’information de circuler.
C’est dans ce contexte, que, dès le début du conflit, Hadi Al-Khatib travaillait avec des procureures en dehors de la Syrie, dans un effort de faire circuler des documents à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Mais si les contenus produits par les civiles permettaient d’informer hors du pays, Al-Khatib s’est rendu compte qu’ils disparaissaient fréquemment et de nombreuses façons, conduisant à la perte de cette précieuse information.
Il expliquait en 2019 :
« Chaque fois que je rencontrais des gens, ils se plaignaient d’avoir perdu leur documentation numérique — par exemple, à cause d’ordinateurs et de disques durs défectueux ; ou bien leurs téléphones et ordinateurs portables étaient saisis par la gendarmerie turque lors de franchissements de frontière ou de descentes dans des ONG non enregistrées. Parfois, des preuves étaient réduites en cendres lors de frappes aériennes du régime, et parfois elles étaient saisies par des groupes rebelles… Il y a tellement de raisons pour lesquelles ce matériel a été perdu. J’ai constaté qu’il y avait besoin d’un dépôt, d’un endroit sûr, où la documentation puisse être protégée. » [3]
En ligne aussi, les grandes plateformes de réseaux sociaux suppriment fréquemment des contenus, dans leurs efforts de plus en plus stricts d’éradiquer les contenus susceptibles de contrevenir à leurs règles communautaires [4]. L’usage de systèmes d’apprentissage automatique pour identifier ces contenus laisse peu de place à la nuance, et beaucoup de marge pour les biais et la politisation. L’Observatoire syrien des droits humains a ainsi perdu une grande partie de sa documentation à cause des pratiques de modération de contenu de ces plateformes.
Rendre justice en Syrie et ailleurs
Du fait de l’ampleur de la violence en Syrie, plus de vidéos ont été publiées là-bas que dans d’autres mouvements de protestation qui avaient lieu dans les pays voisins, au point que le nombre d’heures de vidéos documentant le conflit a dépassé le nombre d’heures du conflit lui-même. Depuis 2014, l’équipe de Al-Khatib a ainsi archivé du contenu provenant de milliers de chaînes et de comptes sur les réseaux sociaux, y compris des sources qui documentaient déjà en 2011 les violations des droits humains en Syrie.
En plus de préserver les données, le projet The Syrian Archive a contribué au développement d’outils et de méthodologies en sources ouvertes, afin de faciliter la justice ailleurs dans le monde [5]. En effet, si la guerre en Syrie a été, en un sens, la première à être documentée en temps réel sur les réseaux sociaux, elle n’a pas été la dernière.
S’appuyant sur l’expérience acquise avec The Syrian Archive, Al-Khatib a ainsi fondé Mnemonic, une organisation à but non lucratif spécialisée dans l’archivage, qui fournit un logiciel permettant la collecte, la vérification et la préservation de contenus de manière forensique. Mnemonic a mis en place des archives documentant les crimes commis au Soudan, au Yémen, en Ukraine. L’organisation a également contribué à préserver du contenu en provenance d’Iran, du Chili, du Myanmar, d’Éthiopie, de Palestine et du Bélarus [6]. Et elle a formé plus de mille défenseurses des droits humains et journalistes dans l’utilisation de ces outils pour la justice. Avec des organisations comme WITNESS, elle a aussi abordé le problème de la disparition des contenus des grandes plateformes directement avec les entreprises concernées, qui ont fait des efforts pour améliorer la transparence de leurs systèmes automatisés, bien que le problème demeure.
Documenter l’usage des armes chimiques
Le projet The Syrian Archive dédie une base de donnée entière aux attaques par armes chimiques que le gouvernement utilisait contre sa propre population, tuant des milliers de personnes, tout en niant leur existence. L’archive documente visuellement ces incidents, survenus entre décembre 2012 et septembre 2016 [7]. Des cartes permettent de contextualiser et visualiser les liens entre des vidéos, offrant ainsi une compréhension plus approfondie des données et métadonnées, permettant aussi la recherche par mot-clé ou contenu vidéo associé.
L’utilisation d’armes chimiques constitue un crime en regard du droit international. Elle est interdite par la Convention sur les armes chimiques, ratifiée par 193 pays, dont la Syrie. En 2020, The Syrian Archive et l’Open Society Justice Initiative ont publié une enquête sur le Centre d’Études et de Recherches Scientifiques (CERS), l’organisme au cœur du programme d’armes chimiques syrien. Cette recherche a démontré que la Syrie maintenait un programme d’armes chimiques robuste, et que le gouvernement syrien avait orchestré des attaques à l’aide de l’agent neurotoxique sarin dont l’utilisation représente un crime de guerre. Le rapport a été soumis à plusieurs instances compétentes au niveau international, parmi elles, l’équipe d’enquête et d’identification de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) et le Mécanisme international, impartial et indépendant (MIII) mandaté par l’ONU pour examiner les crimes de guerre en Syrie. Cette enquête a contribué à établir la déclaration ultérieure par l’OIAC de la non-conformité de la Syrie à ses obligations en vertu de la Convention sur les armes chimiques.
Les matériaux et méthodologies de recherche en sources ouvertes se sont révélés un moyen efficace pour étudier ces attaques. De nombreuses enquêtes en sources ouvertes ont désormais permis d’établir de manière incontestable l’usage d’armes chimiques par le gouvernement syrien. Ces investigations, comme celle de Bellingcat sur l’attaque chimique d’avril 2017 à Khan Sheikhoun, permettent de combattre la désinformation dans les médias internationaux qui nient leur usage [8].
La recherche OSINT peut fournir également des informations contextuelles permettant d’identifier les responsables probables, par exemple en établissant le niveau de risque associé à une entité suspecte. Bellingcat, par exemple, s’en servait pour attribuer des attaques chimiques au gouvernement syrien, tandis que ce dernier tentait d’en rejeter la responsabilité sur d’autres [9]. Pour ce faire, les enquêteurses s’appuient sur un vaste éventail de sources publiques au-delà des réseaux sociaux : articles de presse, rapports universitaires, registres commerciaux et d’entreprises, paiements publics, voire, dans certains cas, des données ayant fuité de l’administration syrienne. L’assemblage de ces sources permet de confirmer des éléments clés liés à une affaire comme les types de matériaux qu’une entité commerçait, ou si une entité avait des liens avec Bachar al-Assad ou des entreprises suspectes.
Faire avancer la justice
En attendant l’opportunité de continuer la justice dans le cadre d’une procédure internationale de justice transitionnelle, Mnemonic et ses partenaires ont recours aux mécanismes juridiques fondés sur la compétence universelle ainsi qu’aux poursuites menées par des juridictions nationales européennes.
Ainsi, en 2020, la ville allemande de Coblence a lancé le tout premier procès au monde concernant les crimes de torture commis en Syrie. L’Allemagne a adopté en effet le principe de la compétence universelle, ce qui signifie qu’elle peut poursuivre des crimes contre l’humanité commis n’importe où, même si les auteurices et les victimes ne sont pas citoyennes allemandes. Dans un contexte où l’Allemagne accueille plus de 800 000 réfugiées syriennes, dont certaines ont été témoins directes de crimes de guerre, les deux accusés dans cette affaire, d’anciens responsables de l’appareil sécuritaire de Bachar al-Assad, ont tous deux été reconnus coupables.
Par ailleurs, en 2024, les autorités françaises ont émis des mandats d’arrêt internationaux à l’encontre de Bachar al-Assad, de son frère Maher al-Assad, et de deux hauts responsables militaires, pour l’usage d’armes chimiques. Ces mandats d’arrêt font suite à une plainte pénale déposée par le Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression (SCM), avec le soutien de The Syrian Archive et de l’Open Society Justice Initiative [10].
L’authenticité des preuves à l’ère numérique
L’un des mécanismes les plus établis pour recueillir des preuves en vue de futurs processus judiciaires est la Commission d’enquête des Nations Unies sur la Syrie, mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU et active depuis 2011. The Syrian Archive collabore avec cette Commission depuis le début, ce qui a permis à Hadi et à ses collègues de se familiariser avec les normes de l’ONU en matière de preuves numériques.
En effet, pour qu’un élément soit recevable comme preuve lors d’un procès, il doit respecter des normes officielles, notamment les protocoles documentés de la « chaîne de conservation » (en anglais chain of custody). Lorsqu’il s’agit de preuves issues des réseaux sociaux dans des procédures pénales internationales ou nationales, les tribunaux s’inquiètent avant tout de la fiabilité du contenu, car celui-ci peut avoir été modifié après sa capture. The Syrian Archive a ainsi été pionnière dans le développement de méthodes visant à garantir cette chaîne de préservation des preuves issues de contenus générés par les utilisateurices (UGC), afin d’assurer leur recevabilité à l’avenir.
D’une manière plus générale, les matériaux numériques, comme les sites web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. ou les publications sur les réseaux sociaux, ne peuvent pas être archivés de la même façon que les documents physiques. L’un des défis majeurs est le volume immense de données. The Syrian Archive est une petite équipe qui doit examiner des millions d’unités numériques pour identifier des vidéos spécifiques. Le processus de vérification nécessite d’identifier la date, l’heure et le lieu, à l’aide de métadonnées ou de techniques de géolocalisation. Les archivistes doivent ainsi interroger rigoureusement le contenu et ses liens, avant même d’aborder les étapes d’organisation et de conservation sécurisée des données.
À cela s’ajoute d’autres enjeux, notamment avec les deepfake. La docteure Jamila Ghaddar, archiviste et fondatrice du Archives and Digital Media Lab, craint que ceux-ci ne deviennent un défi croissant [11]. Ghaddar et son équipe s’emploient à préserver des contenus liés à la guerre à Gaza, dans le cadre de la constitution de preuves nécessaires à la réalisation du droit au retour. Elle décrit la difficulté de capturer des contenus dynamiques, en évolution permanente :
« Avec les réseaux sociaux, on s’éloigne très vite de l’idée originale. Nous réfléchissons à la “fixité” – l’authenticité et la fiabilité – d’une autre manière. Cela met en question notre conception de ce qui constitue la version finale d’un contenu – ce qui fait référence, et donc ce qui peut être considéré comme une preuve. »
La mobilisation de l’Archive aujourd’hui
En attendant la création d’un cadre de justice transitionnelle internationale, The Syrian Archive joue d’ores et déjà de nombreux rôles.
Le projet s’est imposé comme un outil de contre-récit fondé sur les faits, dans un conflit inondé de désinformation en provenance de la Syrie, de l’Iran et de la Russie. L’archivage des violations des droits humains permet également au monde extérieur de comprendre le véritable coût humain du conflit ; de nombreux gouvernements, notamment, n’en ont pas mesuré toute l’ampleur. La documentation visuelle, et la possibilité de visualiser les événements dans une chronologie, servent aussi lors des audiences. Quelle que soit la forme que prendra la quête de justice, l’archive continuera à jouer le rôle de gardien de faits pour les générations futures.
Depuis le renversement de la dictature de Bachar al-Assad en 2024, The Syrian Archive se trouve à un moment charnière. Si l’on ne sait pas encore qui pilotera le processus de justice transitionnelle en Syrie, il existe peut-être, pour la première fois depuis des décennies, une opportunité de construire un avenir fondé sur les droits humains, la redevabilité et la justice, bien que les conditions évoluent rapidement.
Au moment de l’écriture de ce texte, la poursuite de justice par voie juridique dans le pays est envisageable, mais l’environnement reste instable et incertain. Les archivistes continuent à documenter les événements en Syrie, comme les violences survenues dans les régions côtières au début du mois de mars 2025 [12].
Un paysage numérique et physique en transition
Le paysage de l’information en ligne évolue, et l’équipe de The Syrian Archive a dû adapter ses méthodes de collecte de données. Les comptes sur les réseaux sociaux qu’elle surveillait auparavant ne sont plus actifs, notamment certains comptes pro-régime de Bachar al-Assad, tandis que de nouvelles sources d’information et de nouveaux canaux apparaissent. Par ailleurs, des espaces physiques jusqu’alors inaccessibles le deviennent, comme les prisons ou les sites de détention et torture.
En parallèle, les journalistes et les instances d’enquête peuvent à nouveau entrer dans le pays sans risquer l’arrestation. Une grande partie du travail préparatoire qui s’effectuait à distance – dans des tribunaux internationaux, ou à travers des serveurs gérés par la diaspora syrienne – peut désormais se faire à l’intérieur du pays.
Un travail inachevé
Dans un contexte d’incertitude politique mêlée de possibles avancées, The Syrian Archive fait face à des difficultés opérationnelles et financières. L’organisation souffre directement de coupes budgétaires, alors que plusieurs bailleurs ont réduit ou réévaluent actuellement leur soutien vu l’évolution du conflit. L’absence de médias officiels dans le pays, conjuguée à une forte dépendance aux réseaux sociaux, a engendré une large diffusion de désinformation exigeant un travail de vérification par la suite. L’équipe, dont les forces sont réduites, est fortement sollicitée.
Une paix durable ne s’installera pas facilement, mais c’est aujourd’hui un moment crucial pour que cette archive du passé continue d’avancer vers le futur.
