Accéder à un site web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. – ou se connecter à n’importe quel service numérique – suppose d’établir une connexion vers une machine physique située quelque part sur le réseau. Ainsi, taper « curseurs.be » dans la barre d’adresse de son navigateur internet permettra de se connecter à une machine dans un centre de données à Zaventem et d’accéder au site internet du journal que vous tenez entre vos mains. Mais pour que cette requête arrive à bon port, il faut préalablement connaître son adresse, comme on connaîtrait le numéro de téléphone d’une personne que l’on cherche à appeler ou le nom de la rue et le numéro de maison d’un lieu où l’on souhaiterait se rendre.
Sur internet, cela revient à connaître l’adresse « IP » (pour « Internet Protocol »), généralement exprimée comme une suite de nombres associée à un nom de domaine – par exemple, « 79.99.201.139 » pour le site curseurs.be. Sans les noms de domaine, il nous serait nécessaire de retenir ces adresses, un peu comme on mémoriserait l’ensemble des numéros de téléphone de nos contacts s’il n’était pas possible de les consigner dans un carnet. Et comme il peut arriver que les sites internet changent d’adresse, il faudrait en outre mémoriser tout changement de numéro associé à tel ou tel site web…
Heureusement, on peut naviguer sur Internet sans devoir se préoccuper de cette information !
Une mécanique au cœur du web
Le système des noms de domaine – « Domain Name System » (DNS) en anglais – est un protocole au cœur du fonctionnement du web, permettant à nos ordinateurs ou autres dispositifs numériques de découvrir les adresses « IP » associées aux sites que nous consultons.
En effet, nos machines ne connaissent pas préalablement les adresses des différents sites ou services web que nous utilisons. Pour chaque adresse que nous cherchons à joindre – curseurs.be, framasoft.org ou encore be.brussels – différentes requêtes sont effectuées. Pour curseurs.be, par exemple, une première requête est adressée à un serveur dit « racine » qui indiquera quel serveur interroger lorsqu’on cherche à joindre un « .be », une seconde vers ce serveur connaissant les domaines « .be » puis une troisième vers un serveur faisant autorité pour le domaine spécifique curseurs.be. Dans le jargon, cela s’appelle la « résolution d’un nom de domaine ». Lorsque nous naviguons sur internet, ce procédé opère constamment. Il est toutefois si rapide qu’il est complètement imperceptible pour l’utilisateurice.
Lorsque le système des noms de domaine est progressivement adopté vers le milieu des années 1980, il s’organise principalement autour des États avec des extensions qui leur correspondent. Appelées « domaines nationaux de premier niveau », celles-ci sont par exemple les « .us », « .uk », « .de », « .fr » – le « .be » sera activé à la fin des années 1980. Celles-ci sont complétées par d’autres domaines de premier niveau destinés à des activités spécifiques tels que les « .edu » (dédiés aux institutions éducatives états-uniennes) et par des domaines génériques ouverts tels que les « .com » (destinés aux organismes commerciaux ou à but lucratif), les « .org » (pour les organisations à but non lucratif) et les « .net » (pour les services réseaux). À la différence des domaines liés aux États, ces domaines sont composés de plus de deux lettres et ne sont pas associés à une zone géographique. Par ailleurs, bien que des domaines génériques ouverts ciblent des acteur..ices ou sphères d’activités particulières, aucune règle n’est contraignante quant à leur utilisation, ouvrant le système à toute personne physique ou morale qui souhaiterait en acquérir.
Progressivement, d’autres domaines de premier niveau – « Top Level Domains » ou TLD en anglais – sont ajoutés mais l’offre explose réellement en 2014 lorsque plus de 300 nouveaux TLD sont mis sur le marché. Depuis, la liste des possibilités ne cesse d’augmenter. Ainsi, en mars 2021, la base de données de l’IANA (un département de l’ICANN, la société américaine chargée de l’attribution des noms de domaines et des adresses IP) en répertoriait 1589 [1]. Parmi ceux-ci, le « .brussels », destiné aux institutions, entreprises, associations qui s’identifient à la Région de Bruxelles-Capitale mais aussi, par exemple, un « .photography », un « .pink » ou encore un « .ninja ».
À chacune son domaine
Nombre d’extensions peuvent être acquises librement, ouvrant la voie à une certaine créativité. Celle-ci se manifeste par exemple dans les choix des noms de quelques instances du réseau social libre Mastodon Mastodon Mastodon est un réseau social de microblogging décentralisé qui se présente comme une alternative à Twitter / X et s’insère dans l’écosystème plus vaste du Fédiverse. : on peut penser à eldritch.cafe à toot.beep.computer ou encore à masto.bike.
Cette créativité se manifeste aussi dans l’usage des TLD nationaux. On peut penser par exemple à l’utilisation du « .be » dans youtu.be, qui, tapé dans la barre d’adresse d’un navigateur internet, redirige vers youtube.com ou à l’usage du « .tv » initialement réservé à l’État du Tuvalu – un archipel polynésien – par certains fournisseurs de contenus vidéo, à l’image du célèbre site de streaming Twitch (accessible à l’adresse twitch.tv) ou d’Arte (arte.tv). La pratique est aussi répandue dans les milieux du développement logiciel où le « .io » – associé au territoire britannique de l’océan Indien – est régulièrement utilisé comme une abréviation de input/output (entrées-sorties en informatique).
En effet, si l’achat de certains domaines est adossé à des règles contraignantes – il faut par exemple être belge ou vivre en Belgique pour acquérir un « .be » – toute personne peut théoriquement acheter n’importe quel nom de domaine. Cet achat (qui est plutôt une location puisque le domaine doit être renouvelé chaque année) est réalisé via un bureau d’enregistrement, une entité agréée à la vente de domaines. Dans la plupart des cas, cela ne demande pas de grandes capacités financières : ainsi, un « .be » coûte entre 7 € et 15 € par an selon le bureau d’enregistrement choisi.
Bien lire les conditions de vente…
Cependant, le choix de certains domaines de premier niveau peut avoir des conséquences inattendues et il est parfois utile de lire les petites lignes associées à la mise à disposition d’un domaine ou d’identifier – dans le cas d’un TLD national – le pays qui correspond à l’extension choisie. En effet, ces derniers dépendent étroitement des pays auxquels ils sont liés et leur utilisation est tributaire de leur existence et des lois en vigueur.
Ainsi, alors que de nombreuses startups de la Tech font le choix du « .io » en vogue, cette extension est désormais vouée à disparaître. En effet, le Royaume-Uni a récemment reconnu la république de Maurice sur les îles Chagos, conduisant ce territoire britannique de l’océan Indien à changer de statut… et de ce fait à perdre son TLD. De même, si la vente des « .tv » au-delà de ses frontières est un business des plus lucratifs pour Tuvalu, les conséquences du changement climatique et la montée des eaux pourraient bien condamner à terme l’archipel… impliquant la disparition de cette extension à moins que ses habitantes ne parviennent à conserver une existence administrative même si leurs îles deviennent inhabitables. Or, si l’ICANN indique clairement que la disparition d’un pays implique celle de son TLD, peu d’informations existent sur les modalités de migration des domaines existants. Il faut dire aussi que si certaines extensions ont déjà été supprimées par le passé – comme le « .yu » de l’ancienne Yougoslavie – la situation des « .io » et « .tv », massivement utilisés par des acteurs sans lien avec le territoire national, a quelque chose d’inédit.
Par ailleurs, les lois et les politiques des États vis-à-vis de leurs TLD sont aussi sujettes à changement. L’instance
instance
Dans un écosystème utilisant
des logiciels libres pouvant être installés par n’importe qui, le terme d’instance renvoie à la mise à disposition du dit logiciel (par exemple pour fournir un service en ligne) par une entité spécifique, sur un serveur spécifique et à une adresse spécifique. Par exemple, une instance du logiciel Nextcloud qualifie sa mise à disposition pour une communauté dans un contexte où ce même logiciel peut être mis à disposition par d’autres ailleurs, sur d’autres serveurs.
Mastodon queer.af (pour queer as fuck) en a donné un bon exemple. Début 2024, cette instance qui proposait une porte d’entrée de ce réseau aux personnes queer a en effet vu les services actifs liés à son nom de domaine suspendus du jour au lendemain par les Talibans, peu désireux que le domaine national de premier niveau de l’Afghanistan soit utilisé par une communauté queer – une suspension dramatique pour les détenteurices du domaine, puisque les mécanismes de fédération
Fédiverse
Fédération
Bâti sur une infrastructure décentralisée, le Fédiverse (néologisme provenant de fédération et univers) est composé de différents logiciels proposant des services basés sur un protocole commun : Activity Pub. Les utilisateurices de chacun des services peuvent communiquer entre elleux, même lorsqu’iels n’utilisent pas le logiciel. Par exemple, des utilisateurices de Mastodon (voir Mastodon≈) peuvent suivre des comptes qui publient des vidéos sur PeerTube (voir PeerTube≈). On parle de fédération pour caractériser les liens des différentes instances (voir Instance≈) du logiciel entre elles.
utilisés par ce réseau social décentralisé
Décentralisé
Décentralisation
On parle de décentralisation ou de services décentralisés pour caractériser des services en ligne qui permettent à des opérateurs ou utilisateurices de cogérer les services depuis une multitude de serveurs, parlant entre eux un langage commun. Un exemple classique de service avec ce type d’architecture est l’email : une personne ayant une adresse mail chez Nubo en @nubo.coop peut écrire à une personne ayant une adresse chez Google en @gmail.com parce que les protocoles d’envoi et de réception sont les mêmes. Dans un contexte où les grandes plateformes – celles des GAFAMs – proposent des services « centralisés », obligeant toustes les utilisateurices à passer par leurs propres serveurs et à respecter leurs uniques conditions d’utilisation, des services décentralisés garantissent plus d’autonomie aux utilisateurices pour contrôler l’usage fait de leurs données.
ne permettent pas de déménager une même instance vers un nom de domaine différent.
Des domaines en commun ?
Le système des noms de domaines est au cœur de l’internet. Pourtant, ce système est extrêmement fragile puisqu’il repose sur le consensus d’une opérationnalisation commune au niveau mondial.
En effet, l’internet que nous connaissons n’existerait pas si chaque État ou continent opérait son propre système. Imaginez qu’en Europe curseurs.be mène à l’adresse « 79.99.201.139 » – et de ce fait à l’armoire du centre de données à Zaventem où est hébergé le site de notre journal, par l’intermédiaire de l’hébergeur associatif Domaine Public [2] – mais qu’aux USA, en Chine ou en Russie, ce même nom de domaine mène à un tout autre site, hébergé complètement ailleurs… Nous n’aurions pas la même expérience d’Internet !
Dans l’Internet d’aujourd’hui, ce consensus n’est d’ailleurs pas toujours respecté et le système des noms de domaine peut être altéré à des fins de censure. En effet, rien n’empêche un État d’imposer aux fournisseurs d’accès à internet – comme Proximus, Voo ou Edpnet en Belgique – de modifier le fonctionnement normal d’une résolution de nom de domaine sur base d’une décision de justice. On parle dans ce cas de « DNS menteur » : au lieu d’opérer les différentes étapes d’une requête DNS habituelle, un tel dispositif dirigera la connexion vers une adresse IP de son choix. Cette technologie est utilisée par exemple pour détourner les requêtes des internautes qui souhaitent accéder à un site comme LibGen [3] vers une page indiquant que le site a été bloqué…
Cependant, si les « DNS menteurs » font en quelque sorte figure d’exceptions, le fondement du système des noms de domaine relève d’une certaine précarité. De la même façon que certaines institutions internationales – telles que l’ONU ou l’OMS – contribuent à maintenir des liens et une unité entre les nations, l’ICANN, par sa gestion unifiée des adresses IP et des noms de domaines, garantit l’unité d’Internet. Mais, comme ces organisations, sa légitimité et sa capacité d’action se construisent sur une volonté d’agir de manière commune à l’échelle internationale. Il s’agit en outre d’une société américaine, comme d’autres entités qui jouent un rôle central dans le déploiement d’Internet (par exemple l’Internet Society qui coordonne le déploiement du réseau ou l’Internet Engineering Task Forceresponsable du développement des standards techniques de l’Internet tels que le protocole TCP-IP). À l’heure où l’extrême droite monte partout dans le monde, et alors que Trump fait effacer nombre de contenus de l’internet public états-unien, ces acteurs internationaux relevant du droit américain et leurs mécanismes qui tissent la toile peuvent-ils conserver une indépendance et continuer d’opérer pour le bien de toustes ?
Protocole invisible, méconnu, le système des noms de domaine est central dans le fonctionnement technique d’Internet mais aussi dans l’expérience qu’en font celles et ceux qui l’utilisent. Comme souvent quand on parle de technologies, au-delà du protocole informatique, la mise en œuvre des noms de domaine implique des enjeux politiques et sociaux. Elle est aussi fragile.
Et si, aussi invisible dans l’expérience de l’utilisateurice qu’il soit, le système des DNS était l’un de nos communs numériques les plus importants ?
