Introspection
Guerre et paix, paix guère épaisse
Le thème annoncé pour ce numéro de Curseurs était « Le numérique c’est la guerre ; le numérique c’est la paix. Armement, surveillance, répression… Partage, liberté, culture… Qu’est-ce qui nous fait le détester ? Qu’est-ce qui nous fait l’aimer ? » C’était un bel équilibre qui avait été proposé en deux phrases, six mots et deux questions. Mais cette symétrie ne s’est pas traduite dans les textes proposés.
Dans des numéros précédents de Curseurs, nous avons parlé de l’altération de nos cognitions (« Smartphones ! Le coût du confort »), de l’aliénation des écoles (« Éducation : La pression numérique ») et de la destruction de l’environnement (« La matérialité du numérique »). Et celui-ci, par la guerre, traite de l’impact du numérique sur nos intégrités physiques et nos libertés. Le journal sous-titre « Numérique : repères critiques ». Les critiques ne sont-elles que blâmes ? Est-ce nous qui déclarons la guerre au numérique ?
Le piège de la critique
J’ai eu tardivement l’écho d’une critique de l’article que j’avais écrit pour le premier numéro (« Un problème le smartphone ? Non, des problèmes ! »), un retour qui contenait une certaine irritation. Par les métaphores utilisées et les titres évoquant problème, fléau, plaie et catastrophe, le smartphone était présenté comme une chimère, un monstre tentaculaire, une bête qu’il faut décapiter. Le ton est péremptoire, l’attaque est grave pour un objet qu’on peut aussi aimer. Et c’est vrai !
La forme de l’article découle d’une contrainte stylistique que je m’étais donnée après avoir défini quatre angles d’« attaque » pour le sujet afin d’attirer l’attention (marché très concurrentiel, donc) sur quatre facettes distinctes de ce qui constitue « le problème » des smartphones. Parce qu’en réalité « le problème » avec les smartphones, c’est un peu comme la fable indienne des Aveugles et l’Éléphant. Dans cette histoire, six aveugles doivent décrire un éléphant, mais, chacune ne pouvant toucher qu’une partie différente de son corps, iels n’en perçoivent qu’une réalité partielle. En combinant les perceptions des six aveugles, on s’approche un peu plus de la réalité, sans forcément encore cerner la bête dans son ensemble. « Le problème » des smartphones étant qu’ils en ont plusieurs…
Il y avait pourtant dans mes notes préalables à cet article la recherche de positif, pour dresser un portrait que je voulais complet. Ce n’est pas que ces appareils n’ont rien de bénéfique. Mais qu’est-ce qui est positif ? Si ce n’est l’atout d’avoir un ordinateur, un appareil photo, une caméra, un GPS et, surtout, tout internet et les contenus qu’il propose, dans la poche. Ce n’est pas rien, mais c’est tout. C’est le principe de l’objet, tout le monde le sait, tout le monde en a déjà un. Les aspects positifs sont manifestes, tandis que la critique – négative – doit être développée.
L’écueil de la réalité et le musc de Musk
J’ai beaucoup aimé écrire le texte du quatrième numéro sur la matérialité du numérique (« Penser l’impesable »). J’ai de nouveau choisi d’utiliser des métaphores (les plantes, les quatre éléments…) pour dresser le paysage qu’incarne le numérique. La critique, s’il y en a, est latente. Même si le numéro évoque surtout le fait que la planète et l’humanité étouffent sous le numérique, j’ai voulu y contribuer avec un article avant tout teinté de curiosité, une fascination mêlant émerveillement et inquiétude, pour « la technique » et les mécanismes naturels et physiques qu’elle recouvre et que nous comprenons de mieux en mieux.
Je n’y cite pratiquement aucune entreprise, à l’exception dans le passage concernant les satellites, pour faire la différence – technique – entre ceux du GNSS (les « GPS ») et les constellations de satellites qui, soudainement, accaparent le ciel. Parmi elles : Starlink. Je m’étais d’abord contenté de citer le nom de l’entreprise, après tout, d’autres boites ont le même projet et sont citées aussi (Qiuanfan, Geely, Kuiper, OneWeb…). Mais Starlink, c’est Musk, et Musk, ça fait tiquer. Après de brefs retours, j’ai donc ajouté « l’un des projets d’Elon Musk ». C’était au dernier trimestre 2024 et sa réputation ne s’est pas améliorée. Et, déjà, c’est vrai, il fallait le mentionner. Ce n’est pas neutre. C’est important. Et à chaque lecture son nom restera là, comme un relief gênant impossible à araser.
Montrer le monstre ou poser le positif ?
Si, à la base, la critique (et les « repères critiques » de Curseurs) est supposée pouvoir être positive, il semble que ce que dévoile la déconstruction des objets du numérique nous fait sombrer dans des discours négatifs. Dès le premier numéro, on se serait donc attaqué à un monstre aux têtes infinies qui n’aura de cesse de nous poursuivre.
Lors de la finalisation du quatrième numéro, certains des articles (notamment ceux sur le Congo ou sur la reconnaissance faciale) ont alimenté une liste de nouveaux sujets possibles sur la guerre et la surveillance. Est venue alors l’idée d’en faire le prochain thème. Pour contrer la morosité du sujet et alléger l’humeur du journal, il avait été proposé de mettre la guerre en regard avec son antagoniste, la paix. Mais, de sujets légers, il n’y en aura pas vraiment. On se rabattra sur les formes de résistances possibles, comment faire « moins pire » ou autrement – ce qui sont néanmoins des démarches actives et valables pour trouver la paix.
Ce qui ne veut pas dire que le numérique est incapable d’œuvrer pour la paix. Comme outil de communication, d’information, d’éducation, de partage, d’accès à la connaissance et d’autres émancipations, il contribue certainement à du positif ! Le troisième numéro de Curseurs (« Le prix de la gratuité »), par exemple, s’ouvrait sur une critique du modèle économique du web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. , mais évoquait aussi la construction d’alternatives, la création de communs et l’organisation de solidarités.
Néoluddisme, technocritique et instruments de tonture
Les luddites étaient des « briseurs de machines ». Wikipédia explique l’origine du nom : « Le terme trouve son origine dans le nom d’un ouvrier anglais, Ned Ludd, qui aurait détruit deux métiers à tisser en 1779, bien qu’on ignore s’il a véritablement existé. » Au 18e, l’apparition de machines mécaniques menace les métiers de travailleurses, principalement les tisserandes, les tricoteurses et les tondeurses de draps. En quelques minutes, grâce à la magie de l’informatique et d’internet, j’ai enfin pu regarder de plus près à quoi ressemblait la tonture des draps (ça se passe avec de gros ciseaux). Tout ça grâce au numérique qui, pour le coup, me procure une certaine paix, contrairement aux émotions provoquées par ces machines auprès des luddites qui, donc, les détruisaient.
La technocritique, depuis le siècle dernier, parcourt d’un jugement sévère les évolutions du machinisme (ou de la mécanisation, soit le développement et la généralisation des machines). Cette critique peut virer à des envies luddites, mais elle peut aussi amener à repenser la manière d’impliquer les machines dans la vie des humaines et surtout la redistribution des bénéfices, en temps et en argent, qu’elles permettent.
Le néoluddisme, lui, c’est le nouveau luddisme. Il s’opposerait aux effets délétères des nouvelles technologies dont il accompagnerait la critique d’actes concrets, comme des incendies, des occupations, des sabotages ou la création d’un « comité liquidant ou détournant les ordinateurs » (le Clodo, ayant existé entre 1980 et 1983). Les luddismes seraient technophobes tandis que la technocritique, sans être forcément technophile, est capable de tolérer les machines.
Le numérique, c’est la guerre
Numérique partout, paix nulle part
À l’âge de pierre, la pierre servait à fabriquer des outils et des armes. Le fer de l’âge du fer aurait d’abord été utilisé pour les armes. À l’âge du numérique, le numérique, utilisé pour tout et n’importe quoi, est lui aussi à double tranchant. Instrument universel, il contribue aux partages, aux libertés et à la culture, mais il est aussi entré dans l’armement, la surveillance, la répression… et la guerre.
Mais qu’est-ce que la guerre ? Ne parle-t-on que des conflits ouverts, comme ceux en Ukraine ou à Gaza (mais aussi au Soudan, en Éthiopie, au Mali, en Syrie, en Somalie, au Burkina Faso, en Birmanie… la liste est trop longue) ? Ou aussi des batailles de tous les jours : la guerre contre les atteintes aux libertés, celle contre la surveillance ou contre les injustices ? Ou, plus abstraite, mais pas tant que ça, celle contre les pollutions et le réchauffement climatique ? Il y a aussi les tensions susceptibles d’engendrer la guerre, le réchauffement de guerres froides qui ne demandent qu’à exploser, la défense qui va de pair avec l’armement, la méfiance avec la surveillance, et la bêtise avec la haine.
De la balle à la bombe, de la munition au canon, du pistolet au bombardier, de la poudre à l’atome, l’arme est d’abord ce qui déchire, troue et tue. Puis il y a la logistique et l’information qui réquisitionnent des outils moins spécifiques (le vélo, le camion, l’onde radio, le journal, l’influenceurse, l’argent, le contrat…). Et l’armement qui ponctionne les finances publiques, parraine la technologie et détourne la recherche. La guerre puise ses ressources partout. Le numérique, s’immisçant partout, s’est aussi fait enrôler pour la guerre.
Le cyber et la guerre
Début mars 2025, le secrétaire américain à la Défense ordonnait « une pause des cyberopérations contre la Russie ». La nouvelle avait parcouru les médias le temps de quelques jours avant de se faire oublier. On peut supposer que les cyberopérations ont repris leur cours normal depuis, mais cette actualité a levé un bref instant le voile sur l’état de cyberguerre permanent du cyberespace.
À la fin du siècle dernier, avec l’arrivée d’internet dans les foyers, les médias et le marketing, tout était cyber. Cybernautes, nous allions dans des cybercafés visiter le cyberespace, faire des achats dans des cyberboutiques, lire des cybertextes ou consommer des cybermédias… Et il nous paraissait sympathique d’ajouter cyber devant une marque, le nom d’une boite ou son pseudonyme. Il ne semble rester de cyber aujourd’hui que les cyberattaques, le cyberharcèlement, la cyberdépendance, le cybercrime, le cyberespionnage ou la cybersécurité. Et tout ça en temps de paix ! Les États-Unis et la Russie ne sont pas les seuls pays à se cyberpourfendre. Le cyber est un champ de bataille ouvert à toustes. Si tu veux la paix, prépare la cyberguerre.
Les machines et la guerre
La « vallée de l’étrange » ou « vallée dérangeante (uncanny valley en anglais) désigne le moment où un objet anthropomorphique provoque un sentiment étrange ou dérangeant chez l’humaine. Dans la quête de réalisme des robots, de l’animation 3D, des voix artificielles ou des robots conversationnels, entre la maladresse touchante des imperfections manifestes des moins ressemblants et l’étonnant réalisme des plus aboutis, il y a un gouffre, une vallée, dans laquelle le presque-parfait-mais-pas-assez éjecte tout charisme et où chaque imperfection laisse la place à une sensation de monstruosité. D’un côté, on a les mignons robots, comme Pepper (SoftBank Robotics), ASIMO (Honda), des humanoïdes aux traits épurés que nous sommes heureux d’entendre nous dire bonjour ou de voir prendre l’escalier ; de l’autre ceux (celles !) comme Nadine (Institut de technologie de Nanyang) ou Sophia (Hanson Robotics), d’étranges mannequins dont les moindres mouvements des « muscles » du visage font vibrer nos sensations d’étrangeté.
Autrement terrifiantes sont les créatures de Boston Dynamics, qui a l’habitude de travailler avec l’armée et ne s’embête pas à donner des semblants de visage à ses créatures. Chiens de garde (Spot), bêtes de somme (BigDog), quadrupèdes blindés (Cheetah), bipèdes bodybuildés (Atlas), dipodes à roulette (Handle) et tentacules à ventouses (Stretch), ceux-là ne sont pas dans la vallée de l’étrange, mais on ne voudrait pas qu’ils nous confondent avec un obstacle. (Je suis obligé de citer aussi Optimus qui, tout lisse, respire le faux et la frime, car c’est un produit de Tesla, l’un des projets d’Elon Musk). On parle tellement des robots que l’on s’attend à en trouver sur les champs de bataille. Il semble que ce n’est pas encore le cas. On se dit que peut-être le monde a conscience que c’est un pas trop loin, mais je pense que c’est surtout parce qu’ils coutent encore trop cher.
On m’a dit une fois « si tu poses une mitrailleuse sur la table, elle ne va tuer personne toute seule ». Mais elle est construite pour tuer. Les ordinateurs et supercalculateurs peuvent être utilisés pour ce qu’on veut. Certains sont construits, marketés et vendus pour la surveillance, la répression et la guerre. Par exemple les ordinateurs d’Amesys (une entreprise française qui a, notamment, vendu par le passé des systèmes de surveillance d’internet à la Libye de Kadhafi), mais aussi tous les logiciels de surveillance et les infrastructures informatiques de l’armée, la défense, les services de renseignements… IBM était l’un des fournisseurs de l’Allemagne nazie (il lui vendait des machines mécanographiques à cartes perforées, utilisées pour gérer le fichage et la déportation des juifs). L’entreprise savait qu’elle vendait des machines au régime nazi, mais peut-être qu’elle pensait qu’il les laissait sur la table.
Internet et la guerre
Lorsque l’on parle de la naissance d’internet, il y a deux récits qui concourent, et ces deux histoires, bien que complémentaires, ressemblent à un oxymore. D’un côté, il y a, dans les années 60, la création d’ARPANET (Advanced Research Project Agency Network) par le département de la Défense des États-Unis. Il est considéré comme l’ancêtre d’internet et l’histoire raconte que son objectif était de construire un réseau de communication capable de résister à des attaques ciblées (si un nœud du réseau se fait bombarder, les autres peuvent continuer de communiquer). De l’autre, il y a cette idée que les chercheurses impliquées dans le développement de ce réseau (mais aussi de la micro-informatique) à partir des années 70 étaient des barbues sous LSD – les mouvements hippies ayant en effet trouvé dans l’informatique un espace où de nouvelles perceptions et sensations seront possibles. D’un côté, la Défense, de l’autre, les hippies, la guerre, la paix. Le jour et la nuit.
J’imagine qu’internet et les ordinateurs continuent de porter cette dualité en eux. Et que l’un des grands combats dans le cyberespace du bien contre le mal, c’est que ce dernier aimerait détruire ce qui a fait qu’internet est ce qu’il est : qu’il soit décentralisé
Décentralisé
Décentralisation
On parle de décentralisation ou de services décentralisés pour caractériser des services en ligne qui permettent à des opérateurs ou utilisateurices de cogérer les services depuis une multitude de serveurs, parlant entre eux un langage commun. Un exemple classique de service avec ce type d’architecture est l’email : une personne ayant une adresse mail chez Nubo en @nubo.coop peut écrire à une personne ayant une adresse chez Google en @gmail.com parce que les protocoles d’envoi et de réception sont les mêmes. Dans un contexte où les grandes plateformes – celles des GAFAMs – proposent des services « centralisés », obligeant toustes les utilisateurices à passer par leurs propres serveurs et à respecter leurs uniques conditions d’utilisation, des services décentralisés garantissent plus d’autonomie aux utilisateurices pour contrôler l’usage fait de leurs données.
, et donc résilient. Le ramasser dans les silos de quelques grandes entreprises serait plus confortable pour s’assurer de son contrôle et faciliter la surveillance, la répression et la censure.
De plus, les conflits « du vrai monde » eux-mêmes menacent l’intégrité d’internet. D’abord, le réseau, c’est beaucoup de câbles, et les plus cruciaux sont ceux qui relient les différents continents (voir l’article « Re-câbler la critique » dans le numéro 4). L’actualité nous informe régulièrement de détérioration ou de sabotages de câbles sous-marins. C’est comme couper un pipeline.
Il y a aussi la notion d’un splinternet, ou de cyberbalkanisation, qui désignerait la division d’internet en plusieurs régions. La Chine a déjà son grand pare-feu (« projet bouclier doré ») et la Russie a déjà mis en place un ensemble législatif pour un internet souverain qui la prépare à se séparer du reste de l’internet lorsque cela deviendra nécessaire.
De nombreuses régions du monde sont ou ont déjà été victimes de coupures d’internet (internet shutdown ou internet blackout). La coalition #KeepItOn menée par AccessNow, en plus d’en dessiner les différents enjeux, dresse chaque année le bilan croissant des coupures partielles ou totales d’internet dans le monde. Répression des manifestations, censures, élections, conflits… les raisons sont multiples. Parfois, c’est tout internet qui est coupé, parfois une sélection de sites ou de plateformes. De quoi enrayer tout Printemps arabe.
Je suis obligé de citer SpaceX qui, en février 2022, a proposé des antennes Starlink à l’Ukraine pour l’aider dans le conflit avec des accès à internet par satellite. Un an plus tard, ces connexions sont bridées, car « des usages ne sont pas compatibles avec les conditions d’utilisation du service ». SpaceX et Starlink sont des projets d’Elon Musk.
Les ordinateurs et la guerre
Pendant la Deuxième Guerre mondiale nait le premier ordinateur électronique, le Colossus, destiné à déchiffrer les messages secrets allemands. Il était capable d’accomplir cinq-mille opérations à la seconde. En 1999, Apple fait la publicité de son nouveau PowerMac G4 en le présentant comme une arme létale. L’ordinateur peut faire plus d’un milliard d’opérations à la seconde et le gouvernement américain le classe comme possible machine de guerre. L’export est alors interdit dans certains pays à cause d’une restriction datant de la guerre froide, pensée pour empêcher la vente de supercalculateurs à des pays hostiles. Les ordinateurs personnels rattrapent alors la puissance définissant les supercalculateurs de l’époque. À l’heure actuelle, nos téléphones font des milliers de fois plus d’opérations à la seconde qu’un G4.
Les minerais de conflit, ou minerais de sang, sont les ressources minérales qui sont extraites dans des zones de guerre et de conditions graves de violation des droits humains (voir l’article « Les minerais de sang » dans le numéro 4). Les terres rares désignent des minerais dont l’extraction cause des dégâts irréversibles sur l’environnement et les communautés locales. Les deux sont convoités avidement par les industries du numérique. Les composants électroniques ont un besoin dévorant de ces minerais. Si les ordinateurs ne sont pas toujours une arme, leur existence est la source de bien des conflits.
Les logiciels et la guerre
En 2018, les employées de trois géants du numérique se sont inquiétées des usages de logiciels auxquels ielles contribuaient. Project Maven, côté Google, pour l’analyse et la classification automatiques (i.e. I.A.) des images prises par des drones militaires ; JEDI, côté Microsoft, un contrat de collaboration de longue durée avec les services d’immigrations et de douanes étasuniens ; et Rekognition, côté Amazon, une plateforme exhaustive de reconnaissance d’images (objets, personnes, visages, comportements…) vendue notamment aux forces de l’ordre. Le Pentagone a trouvé d’autres partenaires pour le Project Maven, JEDI est devenu JWCC et Rekognition vit sa belle vie.
Les virus sont des logiciels. Destruction ou vol de données, botnets, rançongiciels… Il y a ceux qui sont là pour embêter un maximum d’utilisateurices, exploiter leurs ordinateurs ou leur soutirer de l’argent. D’autres sont conçus par des États ou des services de renseignements, comme Stuxnet, découvert en 2010, qui avait réussi à saboter et ralentir le programme nucléaire iranien. On peut citer aussi Flame, Duqu, Triton, Careto, Regin ou le français Babar. À côté des virus, ils peuvent aussi développer des logiciels espions, comme Pegasus (lire « L’industrie militaire israélienne s’exporte en Belgique »), ou les logiciels de l’entreprise russe Vulkan.
Curseurs est souvent le témoin et le porte-parole d’une autre bataille, celle du logiciel libre qui s’oppose aux logiciels propriétaires. Mais ici, peu importe que le logiciel soit libre. Comme le disait le regretté Lunar dans sa conférence « Informatique ou libertés ? » en 2019, « [les logiciels libres
Logiciels libres
Les logiciels libres sont des logiciels dont les utilisateurices ont la liberté d’utiliser le programme, de le donner à d’autres et de le copier. Les utilisateurices ont aussi le droit et la liberté d’en étudier le fonctionnement et de l’adapter à leurs besoins et partager leurs modifications. On les appelle ainsi en opposition aux logiciels dits propriétaires, qui ne peuvent être partagés, modifiés ou utilisés à d’autres fins que celles prévues. On les différencie aussi des logiciels open source, dont le code est lui aussi accessible, mais moins pour assurer des libertés fondamentales aux utilisateurices que pour en faciliter
le développement.
] ça marche, mais c’est pas suffisant pour changer le monde. Si un drone m’envoie un missile dans la gueule, le fait que le drone tourne sous Linux
Systèmes d’exploitation
Système d’exploitation
systèmes d’exploitation
système d’exploitation
Operating System
iOS
Android
Windows
Linux
macOS
Un système d’exploitation consiste en un logiciel qui permet à une machine d’exécuter d’autres logiciels. Windows, macOS ou Linux sont des systèmes d’exploitation pour les ordinateurs. iOS et Android sont des systèmes d’exploitation utilisés par les smartphones.
n’est pas une victoire pour le logiciel libre. »
Les jeux vidéos et la guerre
De 2002 à 2022, l’armée américaine a développé America’s Army, un jeu destiné à informer, former et recruter de potentielles soldates. Il y a donc au moins un jeu vidéo qui peut rendre violent ! (Quoiqu’on pouvait aussi y apprendre les premiers secours.)
Avec les caméras-piétons (bodycams en anglais) sur le terrain, leurs micros et les images de surveillances, les centres de commandement ont un air de jeu vidéo. Il est possible de suivre les actions à distance et en temps réel, mais pas encore d’actionner la gâchette des armes portées par les soldates. En ce qui concerne les drones, c’est une autre histoire : on s’installe devant un écran, une manette de jeux vidéos en main, et les tirs sont réels. Par l’utilisation des mêmes périphériques, des interfaces similaires, par les capacités d’attention et les réflexes semblables, il n’est pas rare que le recrutement de ces soldates se fasse auprès de fans de jeux vidéos.
En 2021, l’armée française lance alors son projet LNX Esport pour faire profiter l’armée du « potentiel d’attractivité et de rayonnement » de l’e-sport qui permet de développer des compétences cognitives (coordination, stratégie, décision…). Dans son discours d’ouverture, la ministre des Armées de l’époque explique : « Demain, piloter un char de combat comme le Griffon, ce ne sera pas si différent que de s’orienter dans un jeu vidéo à l’aide d’un joystick. » (Pour les drones, demain, c’était hier.)
Les clouds et la guerre
Après les moult revirements politiques de Donald Trump (l’un des projets d’Elon Musk), les pays alliés des États-Unis ont été pris de doutes sur la confiance qu’il était possible d’avoir dans des produits étasuniens, comme les avions de combat F-35 de Lockheed Martin. On apprend alors que le système numérique de leur armement se connecte à un seul serveur mondial, au Texas, et que les États-Unis pourraient éventuellement interférer avec les commandes.
Il semble que l’avenir des combats est aux champs de bataille connectés. Mais en les regardant de plus près, les fantasmes de connected battlespace sont moins nouveaux que la hype des mots le prétend. Après tout, les estafettes, la radio, les satellites, internet… chaque guerre a exploité toutes les ressources possibles pour communiquer toujours plus vite et plus efficacement. On a des aspirateurs et des ampoules connectés, des casques de réalités augmentées et des informations qui s’affichent sur le parebrise des automobiles, des fours qu’on préchauffe depuis l’embouteillage aux heures de pointe et des sonnettes qui font vibrer les téléphones jusque sur la plage des vacances. Un tank avec un écran tactile ou une soldate aux équipements connectés ne m’impressionnent pas.
L’information et la guerre
Au début du siècle dernier, Paul Otlet fonde le Mundaneum, un projet de répertoire bibliographique universel visant à rassembler tous les savoirs du monde (plus de 16 millions de fiches avaient été écrites). Il dessinait aussi les plans d’une Cité mondiale dans laquelle l’accès universel aux connaissances du monde contribuerait à la paix globale. À la fin du même siècle, internet fait des promesses d’accès à tous les savoirs, on nous promettait de visiter le Louvre depuis chez soi et de pouvoir parler au monde entier. Les frontières devaient inévitablement se perméabiliser et l’adelphité humaine se répandre à travers la planète par l’osmose des connaissances.
Le web, c’est un peu ça, il y a des communautés, de la solidarité, des échanges et des informations y sauvent des vies. Mais c’est aussi la désinformation, les pièges à clics, les fermes à trolls, les usines à followers et l’emballement d’algorithmes qui recommandent du peu recommandable pour maintenir l’attention. Des ingérences délibérées peuvent transformer le paysage informationnel, réactionnel et politique d’une région ou d’un pays, favoriser l’anxiété, la haine et la guerre. Les bulles de filtres dérivent dans un monde qui ne devient plus le même pour tout le monde.
Épilogues
Et la paix dans tout ça ?
J’ai mentionné les nazis au moins deux fois dans ce texte, six fois si l’on compte Musk. Le nazisme est le référentiel du mal absolu. Il y a eu d’autres guerres depuis. D’autres conflits, d’autres génocides et d’autres atrocités sont commis avec « le numérique » et piochent dans les technologies toutes les armes possibles. Mais, contrairement à une mitraillette ou aux desseins d’hitlers (morts ou modernes), les ordinateurs ou le numérique ne sont pas voués à seulement détruire. Après tout, la paix ne réside-t-elle pas encore dans ce qui n’est pas la guerre ? Il reste de la place, même dans le cyber. Si le numérique est partout, il est donc dans les conflits. Et s’il accentue beaucoup de choses, sans doute les accentue-t-il aussi. Suivant cette logique, il serait alors tout aussi capable de favoriser la paix.
La part des choses
Est-ce que l’ordinateur et le monde numérique qui en a découlé seraient devenus une machine à tuer (la pensée, la démocratie, les gens) tout comme le moteur à explosion de l’automobile ou le réacteur de l’avion sont devenus, du point de vue climatique, des moteurs à détruire le monde ? Y a-t-il une part acceptable, un compromis possible ? Il y a plus de 10 000 satellites dans l’espace, si on retire les commerciaux et les guerriers, il en reste une fraction pour la recherche. Je trouve encore du plaisir dans l’observation et la compréhension de l’espace, hélas trop souvent mis au second plan par la colonisation de Mars, la conquête de la Lune ou les dépenses absurdes des milliardaires. Il faudra toujours des fusées, comme il faudra encore des moteurs pour les camions de pompiers, les ambulances, les utilitaires indispensables, etc. Quelle est cette part convenable du numérique ?
C’était mieux avant
On peut parler de « revenir » à un internet décentralisé, à des ordinateurs (ou des comportements) déconnectés. On peut souhaiter voir revivre les blogues et les flux RSS (lire « (Re)lier le web indépendant »). L’idée du « c’était mieux avant » sous-entend parfois que ce sera pire plus tard. Mais des choses qui étaient bien avant s’améliorent : les distributions Linux sont plus accessibles, des logiciels libres comme Mastodon
Mastodon
Mastodon est un réseau social
de microblogging décentralisé qui
se présente comme une alternative
à Twitter / X et s’insère dans l’écosystème plus vaste du Fédiverse.
, Nextcloud
NextCloud
NextCloud est un logiciel de gestion de services de stockage et d’édition à distance. À la différence de Google Drive, Nextcloud vous permet de configurer ce service à votre guise ou d’auto-héberger vos données. C’est un logiciel libre qui est utilisé par les associations et autres structures souhaitant disposer d’un espace autonome de stockage de leurs données.
ou Yunohost permettent d’ouvrir et maintenir un écosystème appréciable, ce sont des projets open source
Open source
Open-source
On parle d’open-source pour caractériser des logiciels dont le code est ouvert, pouvant être lu, modifié
et amélioré par toustes. En cela,
les logiciels open-source s’approchent des logiciels libres. Toutefois, la communauté open-source voit l’ouverture du code sous l’angle pratique : elle facilite et rend plus efficace leur développement. Cela est donc très différent de la philosophie sous-jacente au logiciel libre, visant
à garantir les libertés fondamentales
des utilisateurices.
qui constituent la plus grande densité de l’ossature d’internet.
Ah ! ça ira
S’il y a des machines qui méritent d’être brisées, il serait évidemment préférable de ne pas les fabriquer. Et puisque les ordinateurs continueront d’exister, les logiciels aussi. Pour paraphraser Lunar, il reste donc à ne pas les installer dans les armes. C’est ce que propose par exemple la Non-Violent Public License, qui empêche le code d’être utilisé pour des applications militaires, la surveillance, les prisons ou par des entreprises polluantes, ou la licence ACAB, qui rejette les usages pour la police, les services d’immigration ou les institutions carcérales — ou encore, dans le cadre d’un autre combat, les CUTE (conditions d’utilisations typographiques engageantes) de Bye Bye Binary qui suggèrent aux entreprises tentées par le pinkwashing d’aller voir ailleurs. Voilà quelques propositions à apporter sur la table.
