Numéro 5

L’inventivité palestinienne face à l’innovation israélienne

Loin de se contenter de subir la surveillance et la répression israéliennes, les Palestiniennes développent des formes variées de résistance, à la fois individuelles et collectives, pour préserver leur dignité et leur autonomie. Leur exemple pourrait bien nous inspirer.

Brouiller les pistes…

Selon Helen Nissenbaum et Finn Brunton, l’obfuscation est une stratégie de résistance à la surveillance qui consiste à produire des informations ambiguës, confuses ou trompeuses pour perturber les systèmes de collecte de données. Plutôt que de réduire la quantité de données partagées, l’obfuscation en génère davantage, rendant difficile l’identification ou l’analyse des informations sensibles. Iels expliquent comment cette méthode peut être utilisée comme un outil de protestation et de sabotage contre la surveillance omniprésente exercée par les gouvernements, les entreprises et les publicitaires.

Dans une contribution intitulée « Shaping surveillance futures : Palestinian responses to Israeli surveillance technologies », l’anthropologue Maya Avis raconte comment les manifestantes à Gaza mettent en application ces principes. Iels allument de grands feux autour de leurs rassemblements. La fumée est destinée à obscurcir la vision des soldates et à protéger les manifestantes. Iels amènent aussi des lasers et des miroirs utilisés pour éblouir et perturber les tireurses d’élite israéliennes positionnées à distance.

M. Avis raconte que les Palestiniennes prononcent les noms des personnes recherchées par les forces israéliennes sur les réseaux sociaux et dans leurs communications privées, dans l’intention d’embrouiller les outils de surveillance supposément programmés pour identifier des mots spécifiques. Après des centaines d’arrestations de Palestiniennes liées à leur activité sur les réseaux en 2015, l’idée s’est largement répandue que les logiciels espions étaient constamment utilisés à leur encontre. Depuis, ces outils font l’objet de craintes, de rumeurs et de plaisanteries, qui permettent de tenir face à la violence d’une telle invasion dans la vie intime, mais qui ont aussi pour conséquence d’augmenter la prise de conscience générale de la surveillance.

L’anthropologue rapporte aussi l’histoire du camp de réfugiées palestiniennes Shuafat à Jérusalem, comptant quelque 140 000 personnes et assiégé par les forces israéliennes fin 2022 à la suite d’un tir mortel contre un soldat israélien sur un checkpoint. Udai Tamimi, le suspect numéro 1, avait le crâne rasé, ce qui a amené des habitantes du camp à se raser les cheveux, de manière à compliquer la recherche du fugitif. Cette pratique s’ajoutait à celle, devenue courante, d’utiliser dans les communications numériques les noms susceptibles d’agiter la reconnaissance automatique. Ainsi, dans une vidéo devenue virale, une femme du camp demande à son partenaire s’il a bien changé la couche d’Udai…

Quelles perspectives ?

En les tournant en dérision, les pratiques palestiniennes renforcent la conscience des pratiques de surveillance israéliennes et dessinent des formes de résistance collective relativement éloignées des préoccupations individuelles sur la vie privée qui animent les débats lorsque les questions de surveillance sont abordées en Europe.

Le mouvement Boycott, Désinvestissements, Sanctions (BDS) – qui milite pour mettre fin au soutien international à l’oppression des Palestiniennes et pour augmenter la pression sur Israël de manière à faire respecter le droit international – appelle les Belges à s’opposer au contrat entre la Police Fédérale et Interionet en raison de l’utilisation par l’entreprise de Palestiniennes comme cobayes pour son logiciel de surveillance avant de le commercialiser à l’échelle mondiale.

Cet appel centré sur Interionet peut bien évidemment être étendu à toutes les sociétés israéliennes présentées dans ces articles. Il est bien sûr impératif de répondre à l’appel BDS, essentiel pour mettre la pression sur l’État d’Israël. Cependant, cela ne doit en aucun cas se traduire par le remplacement des outils de surveillance israéliens par des alternatives belges ou européennes sous prétexte de « souveraineté technologique ». Une telle substitution ne ferait que perpétuer une logique sécuritaire. Il est crucial de rejeter ces discours qui normalisent la surveillance de masse et de refuser catégoriquement l’utilisation de ces outils, quelle que soit leur origine.

Dans son Discours sur le colonialisme en 1950, Aimé Césaire a formulé l’idée que la brutalité du fascisme et du nazisme européens étaient un « formidable choc en retour » de la violence coloniale exercée au Sud. Michel Foucault a repris cette idée. Pour lui, les méthodes de domination, conçues pour contrôler et subjuguer les populations colonisées, se reconfigurent et se réinsèrent dans l’ordre domestique métropolitain. En d’autres termes, les techniques qui opèrent dans l’espace colonisé, loin de disparaître avec la fin de l’empire, prennent la forme moderne des mécanismes de régulation et de gestion sociale au sein même des sociétés occidentales. Ce « retour de flamme » des pratiques répressives montre que la violence et le contrôle ne disparaissent jamais, mais s’adaptent pour contourner les apparences de liberté et de démocratie, illustrant une continuité troublante entre l’histoire coloniale et la gouvernance contemporaine.

Dans Villes sous contrôle, Stephen Graham observe le même type d’effet boomerang lorsque des mesures de surveillance déployées par l’armée états-unienne en Iraq, comme la généralisation des caméras de surveillance ou l’usage de drones, sont ensuite devenues la normalité dans les centres urbains aux États-Unis. Lorsqu’elles reviennent dans la métropole, les techniques de surveillance les plus invasives tendent à être d’abord appliquées aux migrantes [1]. On le voit aussi en Belgique, où un partenariat a été conclu entre la police israélienne et la zone de police Westkust (La Panne, Coxyde et Nieuport) pour tester de nouveaux modes de surveillance de migrantes en mer du Nord [2]. Des policiers de cette même zone sont d’ailleurs partis en Israël pour suivre des séminaires et des entraînements durant une semaine de stage sur le thème de « la lutte contre les crimes de haine et contre le terrorisme » [3].

Si la police et l’armée sont généralement considérées comme remplissant des fonctions très différentes sur des corps distincts — national pour la première, étranger pour la seconde — on peut néanmoins regarder ce que fait la police comme une « guerre intérieure » de « contre-insurrection » pour mettre aux pas toutes celles et ceux qui pourraient envisager contester l’ordre en place. Il est donc clair que, face à ces mesures de pacification, il nous appartient d’inventer des formes de résistance individuelles et collectives.

≠ Collectif Technopolice BXL

[1Piotr Szostak. «  Avec les drones et algorithmes, l’Europe construit un mur virtuel contre les migrants  ». Courrier International. 11 octobre 2021.

[3Lokale Politie Westkust. 2023. 
«  Twee collega’s op stage in Israël  ». 14 juillet 2023.

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