Numéro 5

L’obsolescence, le mantra du numérique

Jeanne Guien, Le désir de nouveautés, L’obsolescence au cœur du capitalisme

Dans son livre Le désir de nouveautés, L’obsolescence au cœur du capitalisme la chercheuse et philosophe Jeanne Guien examine sous bien des coutures les sens et déraisons de la nouveauté comme qualité marchande créatrice de valeur. Elle réalise une socio-histoire d’un concept, de ses variations, dans sa matérialité la plus abrupte, celle du discours et de ses effets performatifs_ : la surabondance frénétique d’objets physiques nouveaux. Car cette course au novateur débouche sur de la consommation, dans une course profondément délétère comme l’évoque Erick Mascart dans ce numéro (lire « Pourquoi et comment le numérique fait la guerre au vivant  ? ») en ce qui concerne le numérique.

Elle creuse non seulement les idées mais surtout décrypte les actions qui contribuent à la création du nouveau, et notre attachement à la surenchère du up to date. Le chapitre «  Machinisme, innovation, progrès  » intéressera particulièrement les lecteurices de Curseurs. Ici, plutôt que de nous faire une histoire de la mécanisation et de l’industrie, elle nous montre que l’obsolescence, nécessaire à la prospérité économique illimitée qui serait le seul moteur de l’économie, est au fondement de l’innovation et de la prospective technologique. Quand on entend «  innovation et prospective  » dans la même phrase, on ne sort pas son revolver, on pense bien sûr à l’industrie du numérique.

Au 19e siècle, le mathématicien anglais Charles Babbages fut le premier, avec sa machine à différences, à théoriser ce qui deviendra des siècles plus tard l’ordinateur. Dans son Traité sur l’économie des machines et des manufactures, il pose les bases idéologiques du renouvellement technique permanent vu comme un moteur de l’économie capitaliste_ : en innovant de manière régulière et programmée, on dévalue les productions des concurrents, donc on renforce ses bénéfices et ainsi de suite, à l’infini.
Parmi les nombreux exemples puisés aussi bien dans la théorie économique que dans la littérature managériale, on appréciera l’exemple de La fabrique de l’innovation, ouvrage dont l’objet est en substance «  comment innover quand il n’y a plus rien à inventer  ». Ce livre de Garel et Mock encense la célèbre montre en plastique soudée, la Swatch : innovation de rupture, exemplaire car irréparable, donc toujours à réinventer et produire.

Jeanne Guien nous montre que, bien qu’elle soit présentée comme allant de soi, l’idéologie de l’innovation permanente par l’obsolescence du matériel et des logiciels est le fruit d’actions, de plans, de mises en œuvre volontaires au cours de l’histoire de l’informatique et de la miniaturisation électronique. Ainsi, l’idée d’un employé travaillant pour un fabricant de semi-conducteur Semi-conducteur Ou circuits intégrés logiques (Integrated Circuits, IC) sont des composants permettant principalement de faire du calcul, on les retrouve par exemple dans les processeurs. Ils sont gravés sur des disques de silicium ultra-purs (appelés wafer). Les plans du circuit (d’une précision quasi atomique) sont successivement transférés sur le wafer pour être gravés au laser grâce à un procédé photolithographique. 
Le disque est ensuite découpé au format des circuits, ces matrices de <1 à 3 centimètres de côté sont appelées die. Les IC les plus performants sont composés de centaines de millions de transistors gravés avec une précision allant jusqu’à 3 nanomètres. , consignée dans un obscur rapport interne, devient progressivement une profession de foi du secteur, totemisée sous le nom de «  loi de Moore  ». On comprend que plus qu’une loi «  naturelle  », ce principe présentant comme inéluctable la croissance exponentielle des capacités de calcul et de puissance des processeurs informatiques est une prophétie autoréalisatrice, fruit du travail des entreprises d’un des secteurs les plus concurrentiels et compétitifs actuels, permettant de justifier leur capitalisme brutal et leur approche morbide.

L’ensemble du livre est à l’avenant. Guien creuse et dissèque : la mode et sa saisonnalité, les produits jetables, le packaging, le consumérisme, les produits hygiéniques, l’hyper-emballage, l’unboxing, la place des représentations et des médias et leur poids dans la balance du fétichisme du neuf, tous passent sous sa loupe.
«  Acheter, jeter, racheter. Tout est bon pour redorer le blason du capitalisme, notamment en situation de crise  » nous dit-elle encore avant de nous rappeler que, même si, pour tous ces producteurs de discours, il est clair que c’est la concurrence économique qui est le moteur de l’obsolescence, il est préférable de la présenter comme incontournable en la parant des atours de la nouveauté et de le répéter sans cesse, comme un mantra.

Pour aller plus loin

Guien, J. (2025). Le désir de nouveauté : L’obsolescence au cœur du capitalisme (XVe-XXIe siècle), La Découverte.