En décembre 1982, le Monde publiait : « Il a une soixantaine de dents, un œil unique et large, autre- ment dit un clavier et un écran. Le magazine américain Time en a fait son “homme de l’année”. C’est l’ordinateur individuel. » Le quotidien réagissait au choix du Time qui venait d’élire son homme de l’année – c’était avant que l’on parle de « personnalité de l’année » (1998) –, mué pour l’occasion en « machine de l’année ». Sur la couverture du magazine américain, une table et une chaise à l’allure domestique, du genre qu’on aurait dans le salon ou la cuisine. Sur la première se tient un ordinateur affichant une image colorée ; sur la seconde est assise la silhouette décolorée d’un homme – d’une personne. Les mains sur les genoux (et non sur les dents du clavier), il re- garde un sobre graphique affiché par l’écran. Le magazine titrait alors « The Computer Moves In » (« l’ordinateur emménage »). Les ordinateurs personnels, leur taille réduite par la révolution du microprocesseur, s’apprêtent à envahir les maisons.
Quarante ans plus tôt, ces machines pesaient plu- sieurs dizaines de tonnes et couvraient la surface d’un entrepôt. Une autre transformation se produisait : les calculateurs adoptaient l’électronique. Ces machines à tout faire ne dépendaient plus entièrement des processus électromécaniques hérités du 19e siècle, eux-mêmes descendant des inventions mécaniques des siècles précédents (dont les métiers à tisser, desquels se sont propagées les cartes perforées qui, du 18e jusque dans les années 1970, auront animé des machines pendant plus de deux cents ans).
Les techniques se développent rapidement et, dans les années 1950, les machines se réduisent à deux ou trois tonnes et leurs quelques armoires pouvaient entrer dans une pièce de taille raisonnable — pour- vu qu’elle leur fut dédiée. Elles commencent à de- venir suffisamment fiables pour être construites en série et commercialisées (aux entreprises, universités, laboratoires... il n’est pas encore question de les poser sur la table de la maison). Mais en 1955, une chose n’existe pas encore pour lancer l’ordinateur en francophonie : son nom.
Dans d’autres langues
Computer, kompjuter, kompüter, komputer, konpyūtā, kâmpyutar, komp’júter, kompioúter, kompyuteo, kom- piuteris, kompyuta, kompita... de nombreuses langues du monde ont assimilé le « computer » anglais pour désigner la machine. Quelques-unes, s’inspirant plutôt du latin de leurs origines, y ressemblent bougrement (computadora, computador...), mais sans surprise, car le compute anglais (« calculer, compter ») trouve en fin de compte lui aussi son origine dans le latin (computator, « calculateur », ou computare, « calculer ») par l’emprunt du mot français oublié « computer » (prononcez « computé », signifiant « calculer », toujours d’usage notamment pour le comput qui établit le calendrier de certaines fêtes chrétiennes en fonction d’observations astronomiques plus ou moins réelles). Le latin contemporain, vivant lui, reste fidèle à lui- même et, sans anglicisme, a inventé computatrum (« instrument calculatoire »), même si l’on peut trouver également ordinatrum, semble-t-il inspiré du français.
D’autres n’ont pas adopté le computer mais ont conservé la notion de calculateur, ou de machine à calculer : rekenaar (« calculateur » dans certains néerlandais), datamaskin (« machine à données » en norvégien), arvuti (« calculateur » en estonien), tietokone (« machine à connaissances » en finnois), számítógép (« machine calculante » en hongrois), máy tính (« machine à calculer » en vietnamien), Rechner (« calcula- teur » en allemand), regnemaskine (« machine à calculer » en danois), esálela (« qui fait » en lingala) ou encore komputilo (« outil à calculer » en espéranto). Il a existé dagitok, « cerveau électronique » en cebuano, mais ce joli mot aurait laissé sa place à kompyuter. En navajo, ordinateur se dirait béésh nitsékeesí (« le métal qui pense »), ou béésh t’áá bí nitsékeesígíí (« le métal qui pense par lui-même »). En islandais, tölva serait un mot portemanteau formé de tala (« nombre ») et völva (« diseuse de bonne aventure ») : je ne sais pas si l’ordinateur prédit les nombres, mais c’est tout ce qu’il manipule, à la base.
Dans certaines langues plusieurs de ces formules cohabitent : computer ou datamat en danois ; Computer ou Rechner en allemand ; calculatore, computer ou elaboratore en italien ; computer ou ordinator en roumain ; esálela, odinatɛ́ lɛ ou kompita en lingala... En espagnol, ordenador serait d’usage en Espagne, mais plutôt computador ou computadora en Amérique latine. Les langues, certainement, par pays, régions, époques ou générations, favorisent différents usages qu’il est compliqué de certifier. Notons finalement le ordinator roumain, le odinatɛ́ lɛ lingala et le ordenador espagnol, tous les trois empruntés au français sur lequel nous reviendrons.
Mutations de sens ou néologismes volontaires
À l’origine, les calculateurs (et calculatrices), ou les computers en anglais, étaient des personnes qui faisaient des calculs. Pour la recherche ou pour la guerre, il fallait une puissance de calcul qui ne pouvait d’abord être que le cerveau humain. C’était un travail fastidieux et répétitif. Il s’agissait essentiellement de femmes, alignées parfois par dizaines dans des salles pour remplir leurs journées de calculs. Dans la première moitié du 20e siècle, une série d’outils et de machines, analogiques ou électro-mécaniques pouvaient les assister, mais il fallait toujours entrer les nombres, noter les résultats, passer au calcul suivant. Quand apparaissent les premiers ordinateurs, il faut encore les programmer et cette programmation se fait en actionnant des interrupteurs câblés par des opérateurs humains (souvent encore des opératrices humaines). L’électronique ensuite se dispense petit à petit des opératrices, la mémoire des machines et les langages de programmation évincent les actes physiques et autonomisent les calculs. En anglais, la machine conserve le nom de computer. D’autres langues l’imitent ou évoquent différents types de machines (à calculer, à données, à connaissances...). Dans quelques langues, par contre, des initiatives pour lui trouver un nouveau nom, d’abord anecdotiques, redéfinissent l’usage.
En suédois, par exemple, dator est un néologisme qui a été proposé en 1967 par Börje Langefors, un professeur de l’université de Stockholm. Le mot est basé sur le latin data auquel est ajoutée la terminai- son -or pour imiter la formation des autres mots d’origine latine comme doktor ou traktor (pourquoi pas...). Les ordinateurs étaient d’abord appelés matematikmaskin (« machine mathématique »), elektronhjärna (« cerveau électronique ») ou datamaskin en fonction des contextes. Le mot dator serait le mot devenu le plus courant pour désigner l’ordinateur à partir des années 1980.
Les Danois ont de leur côté, un peu avant les Suédois, cherché un mot pour remplacer le computer anglais. Des professeurs d’informatique ont proposé le mot datamat basé sur « data » et « automat », ils auraient été inspirés par les mots vascomat et laudromat d’une laverie à proximité (pourquoi pas, bis). Avant cela, c’était le mot arbejdsstation (« station de travail ») qui était utilisé (et le serait encore dans certains contextes). Il existe également le curieux edbmaskine (edb provenant d’« elektronisk databehandling », « traitement électronique des données ») dont l’usage disparaît, bien qu’on trouve encore parfois edb (edblokale, par exemple). Même s’il semble surtout que c’est computer qui, finalement, est majoritairement employé.
Évidemment, l’ordinateur français est aussi un cas particulier. Le célèbre computer, venu à l’anglais depuis le latin en passant par le français, a conquis le monde, et pourtant il n’est pas question de computeur dans nos usages.
Le cas français
Le mot ordinateur trouve son origine dans une lettre de Jacques Perret, un professeur de littérature latine de l’université de la Sorbonne. Nous sommes alors en avril 1955, il y a septante ans, au moment donc où les computers deviennent fabricables en série et commercialisables. Cette lettre est adressée au responsable du service promotion générale publicité d’IBM France, François Girard. Ce dernier gardait son ancien professeur dans ses bons souvenirs au moment de chercher le mot idéal pour lancer l’IBM 650 sur le sol français et lui avait simplement demandé conseil. Cette machine était la deuxième à être commercialisée par l’entreprise, mais la première fabriquée en série et destinée aux opérations commerciales et plus seulement dévouée aux cal- culs scientifiques.
La lettre fait deux pages recto-verso et est manuscrite (rappelez-vous, à ce moment-là, il n’y a aucun écran sur les tables ni à la maison, ni dans les universités, il existe bien la machine à écrire, mais l’homme de lettres a préféré la plume). La lettre commence par « Cher monsieur, Que diriez vous d’ordinateur ? » (c’est l’auteur qui souligne). Il aurait pu s’arrêter là s’il avait connu la suite de l’histoire, mais il continue : « C’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif dé- signant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. » Le Littré est un dictionnaire du 19e siècle, qui a déjà près de cent ans au moment où Jacques Perret écrit ces mots. On y trouve en effet ordinateur, trice : « qui met l’ordre, qui arrange » et aussi « celui qui confère un ordre de l’Église », qui sont aussi, tout simple- ment, deux des sens du verbe ordonner. Dieu n’y est pas mentionné explicitement, mais il revient un peu plus loin : « Un mot de ce genre a l’avantage de don- ner aisément un verbe ordiner, un nom d’action ordi- nation. L’inconvénient est que ordination désigne une cérémonie religieuse [par exemple l’ordination d’un prêtre, lorsqu’il devient... prêtre] ; mais les deux champs de signification (religion et comptabilité) sont si éloignés et la cérémonie d’ordination connue, je crois, de si peu de personnes que l’inconvénient est peut-être mineur. D’ailleurs, votre machine serait ordinateur (et non ordination) et ce mot est tout à fait sorti de l’usage théologique. » C’est peut-être cette origine théologique de l’ordination qui invoque Dieu dans la définition de Jacques Perret, car ni Dieu ni le monde ne sont mentionnés dans le Littré. Ou est- ce par l’excitation de l’apparition d’une nouvelle machine miraculeuse, à une époque où l’on parle également de « machine à penser » et de « cerveaux électroniques », qu’elle ne met pas non seulement de l’ordre, mais de l’ordre dans le monde, et de plus par la main de Dieu ?
Dans la suite, le philologue fait d’autres propositions : systémateur avec le nom d’action systémation, mais systémer ne lui semble « guère utilisable » ; combinateur qui a « l’inconvénient du sens péjoratif de combine », de plus combiner est déjà d’usage et combination ne lui semble « guère viable à cause de la proximité de combinaison » ; congesteur, digesteur, hélas trop proches de congestion et digestion ; et synthétiseur ne lui « paraît pas un mot assez neuf pour désigner un objet spécifique, déterminé comme [la] machine [d’IBM] ». Il constate ensuite dans les brochures que l’entreprise lui a transmises que plusieurs des machines ont des noms féminins, comme trieuse ou tabulatrice. Il propose alors ordinatrice qui « serait parfaitement possible et aurait même l’avantage de séparer plus encore votre machine du vocabulaire de la théologie. » Il suggère ensuite des compléments possibles au nom : ordinatrice d’éléments complexes, sélecto-systémateur, sélecto-ordinateur, sélecto-ordinatrice (bien qu’il regrette le hiatus des deux « o » pour ces derniers) pour finir par sa préférence : ordinatrice électronique. Soucieux de ne pas être prescriptif, il souhaite que ces suggestions stimulent les propres facultés d’invention de son interlocuteur.
IBM s’en tient finalement à ordinateur. Des publicités du fabricant promeuvent alors les « ordinateurs IBM », des « machines électroniques de gestion et de direction ». Le mot se répand en francophonie en même temps que l’ordinateur envahit petit à petit le monde. La machine miraculeuse s’émancipe — en français du moins – des calculateurs (computers), car ce n’est plus une machine conçue pour faire certains calculs prédéfinis, mais elle est un calculateur universel, capable de faire tous les calculs possibles.
Dérivés et occasions manquées
Trente ans plus tard, son œil sur les tables de nos maisons, l’ordinateur commence à emménager dans les foyers. Motorisé par le microprocesseur, il s’agira alors d’un micro-ordinateur — ou microordinateur (on se fiche maintenant de l’hiatus). Le micro- succède au mini- des miniordinateurs qui, depuis leurs ancêtres qui nécessitaient leurs propres locaux, ne faisaient plus que la taille d’un (gros) meuble. À la place de microcomputer, on évoquera plus facilement le PC (pour personal computer, « ordinateur personnel » ou « ordinateur individuel »), mais l’usage le réservera souvent pour les ordinateurs compatibles IBM PC et pas les machines concurrentes d’Apple (« les macs »), même s’ils en ont les mêmes caractéristiques. Il y au- ra par la suite les nanoordinateurs dont les composants ne prennent plus que la taille d’une carte de banque. On n’y inclut pas les smartphones (« téléphones intelligents »), même si en français le mot ordiphone, formé depuis l’ordi- d’ordinateur, pourrait décrire l’objet plus intelligemment.
Il y a aussi les superordinateurs que l’on a tendance à appeler... calculateurs, ou supercalculateurs, car, même si comme tout ordinateur ils ont la capacité théorique de faire n’importe quel calcul, ils sont dédiés à de sérieux calculs et n’ont pas la polyvalence apparente des autres ordinateurs.
On peut mentionner aussi ordinatique qui aurait pu remplacer l’informatique mais n’existe pas beaucoup plus que les ordiner ou ordination proposés par Jacques Perret. Si le mot ordinateur s’est imposé, il était peut-être trop sacré pour coexister avec ses déclinaisons.
