L’auteur [1], Laurent Gounelle, s’en excuse presque, mais il est « des situations exceptionnelles » qui méritent une action inhabituelle. Car si ce n’est pas le genre de roman qu’il a l’habitude d’écrire – se définissant plutôt comme un adepte du précepte de Lao-Tseu selon lequel il vaut mieux allumer une bougie que de maudire les ténèbres –, il se devait ici d’écrire « une histoire qui dénonce et braque le projecteur sur le mal ». Le mal dont il parle, ce sont « les techniques de manipulation de masses auxquelles sont formés les puissants ». Et s’il avoue que son inspiration vient d’une observation minutieuse des évènements vécus lors de la crise de la Covid-19, il coupe court à tout soupçon de complotisme.
Cette précaution prise, le lecteur fera cependant rapidement le parallèle entre les évènements vécus par un des deux protagonistes du roman, et ceux vécus lors de la crise de la Covid-19. Dans une « guerre à la mort », Tom, un jeune ingénieur qui vit dans la grande banlieue parisienne, va être pris dans la tourmente de la peur qui gagne l’ensemble de la population, et se retrouver confronté à une suite de décisions politiques qui vont fortement impacter sa vie quotidienne. Depuis la Grèce où il vit, son ami Christos, un ancien colocataire qu’il avait connu lors de ses études, et avec lequel il a gardé des contacts réguliers, va tenter de lui ouvrir les yeux. « Faire la guerre à la mort, cela ne revient-il pas à sacrifier la vie ? » Il faut dire que contrairement à Tom, dont le cursus est orienté sciences appliquées, Christos a commencé par la philosophie, avant de bifurquer vers la linguistique et la psychosociologie, un parcours qui l’a conduit au MIT où il a compté le grand linguiste Noam Chomsky parmi ses professeurs.
Dans le roman, « la guerre à la mort » justifie les décisions radicales prisent par le gouvernement. Après de larges campagnes médiatiques induisant la peur, elles finissent même par être adoptées avec un large assentiment de la population, Tom ralliant la majorité… Mais le malaise s’installe peu à peu au fur et à mesure que les restrictions des libertés pèsent sur sa santé mentale. Christos, qui perçoit le mal-être de son ami au fil des conversations téléphoniques, ne sait plus quoi faire pour « tenter de le réveiller, le convaincre de l’anormalité de la situation, lui faire prendre conscience de cette dérive malsaine qui l’asservit sans qu’il s’en rende compte… »
Si pour renforcer son propos, l’auteur force bien évidement le trait des évènements bien au-delà de ceux que nous avons connus durant la période de la Covid-19, on pourra cependant aisément voir des analogies avec la tendance actuelle des politiques mises en œuvres dans nos démocraties occidentales, alors que celles-ci se revendiquent pourtant comme garantes des droits fondamentaux des personnes. Il suffit par exemple de penser aux politiques qui visent à déployer la vidéo-surveillance algorithmique, telle la loi « Narcotrafic » actuellement débattue en France et contre laquelle se mobilisent des associations comme La Quadrature du Net [2]. On pense aussi à la volonté de la Commission européenne [3] qui, au nom de la lut contre « les menaces d’origine humaine qui pèsent sur la sécurité intérieure de l’UE, telles que les menaces hybrides, la criminalité organisée et le terrorisme », souhaite « permettre aux autorités répressives d’accéder légalement aux données chiffrées », en protégeant la cybersécurité et les droits fondamentaux.
Dans le roman de Gounelle, Christos va se lancer dans la rédaction d’un « inventaire d’outils de manipulation des masses » qu’il enverra à son ami Tom. Après l’avoir lu, ce dernier n’en dormira pas, se retrouvant avec une sorte de gueule de bois… Ce réveil sera-t-il salutaire pour Tom ? Vous le saurez en plongeant dans cet agréable petit roman qui se lit comme un thriller. Un livre pour ne pas rester « ces gens idiots, à la place de qui il faut décider ». C’est aussi une invitation à poursuivre une analyse plus complète des questions abordées, avec la lecture des nombreuses références et sources citées par l’auteur. À ces dernières, j’ajouterai encore l’excellent ouvrage de l’historien David Colon : Les maîtres de la manipulation, Un siècle de persuasion de masse [4].
