Numéro 5

Les technologies militaires au croisement de l’économie et de la diplomatie israéliennes

Comme le révèle un livre paru récemment, The Palestine Laboratory, écrit par le journaliste Antony Loewenstein, le complexe militaro-industriel israélien utilise les territoires palestiniens occupés comme terrain d’essai pour ses technologies militaires et de surveillance. Sous occupation militaire, les Palestiniennes se retrouvent exposées à des dispositifs technologiques avancés (drones, reconnaissance faciale, surveillance du réseau téléphonique, etc.). Ces technologies peuvent ensuite être étiquetées comme testées en conditions réelles sur le champ de bataille, pour être exportées dans le monde entier, vers des démocraties mais aussi vers des régimes autoritaires.

Au cœur de l’économie du pays

Israël est la 29e puissance mondiale en termes de PIB (la Belgique est 22e). D’après la « SIPRI Fact Sheet » d’avril 2024, le pays débourse environ 30 milliards de dollars — ce qui représente 5 % de son PIB — en dépenses militaires, soit quatre fois plus que la Belgique, le plaçant parmi les plus dépensiers en la matière. Surnommé « Silicon Wady », le secteur de la haute technologie représente un cinquième du PIB d’Israël et près de la moitié de ses exportations [1]. À la croisée de la tech et de la sécurité, la filière de la haute technologie militaire est le quatrième le plus important du pays d’après les données publiées fin mars 2025 par la bourse de Tel-Aviv. Et dans le top 10 des plus grosses sociétés du pays recensées par le classement annuel Forbes Global 2000, on retrouve en 2024 l’entreprise de cybersécurité Check Point (ça ne s’invente pas).

L’anthropologue Erella Grassiani a montré comment l’expérience sécuritaire israélienne se transforme en capital, contribuant à la création de la « marque » Israël en matière de sécurité. Les technologies et l’expertise israéliennes sont vendues comme efficaces et de très haute qualité. Le discours promotionnel entourant ces nouvelles technologies de contrôle et de surveillance met en avant la réussite de la logique sécuritaire israélienne fondée sur la domination technologique. Comme l’explique à son tour l’anthropologue Maya Avis, dans son article « Shaping surveillance futures : Palestinian responses to Israeli surveillance technologies », l’État israélien performe cette domination en publiant des informations sur les « succès » rencontrés à l’aide de ses technologies afin de se présenter comme capable de dominer une région « hostile » grâce à sa sophistication technologique.

Le monde de la haute technologie israélienne est étroitement imbriqué avec celui de l’armée. Les ingénieures ayant servi dans des unités spéciales de Tsahal passent ensuite dans le secteur privé en y apportant leurs compétences, mais aussi leur vision du monde. Ces individus sont souvent réservistes et restent donc liés à l’armée, ayant l’occasion de tester eux-mêmes les outils qu’ils développent par ailleurs dans le privé. Nombre de start-ups ont ainsi été créées par d’anciens membres de l’Unité 8200 [2].

L’Unité 8200 est « l’unité de renseignement de l’armée israélienne chargée des opérations clandestines, de la collecte de renseignements d’origine électromagnétique (SIGINT), du décryptage de codes, du contre-espionnage, de la cyberguerre, du renseignement militaire et de la surveillance » (Wikipédia). Elle est responsable du développement de « Gospel », un système d’IA qui génère des cibles pour les bombardements de l’armée de l’air israélienne à Gaza, et ce à un rythme nettement supérieur à celui permis par leur détermination manuelle [3]. Ce système a contribué à faciliter le bombardement intensif de Gaza et le meurtre de Palestiniennes lors de la récente escalade de la violence israélienne [4].

La surveillance israélienne est souvent présentée comme extrêmement efficace et à la pointe de la technologie, en particulier en termes de renseignement. Cependant, l’attaque du 7 octobre 2023, menée par le Hamas, a mis en lumière les limites des capacités de surveillance israéliennes. Malgré ses systèmes de surveillance réputés infaillibles, cette attaque a surpris Israël, dont les capacités de réponse ont été dépassées.

La tech comme outil de diplomatie 
israélienne

L’exportation d’armes et de technologies militaires par Israël joue aussi un rôle central dans sa stratégie politique et diplomatique, notamment en matière de normalisation sur la scène internationale. Comme l’explique Yossi Melman dans un article pour le quotidien Haaretz, cela permet à Israël de tisser des alliances stratégiques, y compris avec des pays qui n’avaient pas historiquement d’affinités politiques avec lui.

Dès ses débuts, Israël a cherché à obtenir une légitimité sur la scène internationale et à établir des relations diplomatiques avec le plus grand nombre d’États. L’adhésion à l’ONU en 1949, puis les accords bilatéraux conclus au fil des décennies illustrent cette volonté. Cependant, malgré ces efforts, Israël reste confronté à un isolement relatif, notamment au sein de l’ONU où des résolutions critiques sont régulièrement adoptées contre lui. Cet isolement est renforcé par le refus historique de nombreux pays arabes de reconnaître l’État d’Israël, ainsi que par le boycott économique et diplomatique mené par la Ligue arabe pendant plusieurs décennies. Les différentes guerres (1948, 1956, 1967, 1973), l’accélération de la colonisation en Cisjordanie, les déplacements forcés de populations et les destructions à grande échelle, notamment à Gaza, ainsi que le génocide après le 7 octobre 2023 ont eu un impact majeur sur l’image d’Israël et son intégration dans certaines instances internationales.

L’alliance avec les États-Unis constitue un pilier fondamental de la diplomatie israélienne. Washington offre un soutien économique et militaire massif à Tel-Aviv. Israël reçoit près de quatre milliards de dollars par an d’aide militaire des États-Unis, soit l’un des plus grands montants d’aide étrangère au monde. De plus les États-Unis protègent Israël sur la scène internationale en bloquant les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU critiques envers ses politiques. Cette couverture diplomatique permet à Israël de poursuivre l’expansion de ses colonies en Cisjordanie et la continuation du génocide sans crainte de sanctions. Réciproquement, pour les États-Unis, Israël occupe une position stratégique. Le Moyen-Orient est une région clé en raison de ses immenses réserves d’hydrocarbures. Bien qu’Israël ne soit pas lui-même un producteur de pétrole, il garantit un équilibre des forces favorable aux intérêts occidentaux. En soutenant Israël, les États-Unis maintiennent une présence militaire et politique stable pour empêcher tout contrôle indépendant des ressources énergétiques.

Tout en maintenant une alliance stratégique solide avec les États-Unis, Israël cherche à diversifier ses partenariats en nouant des relations stratégiques et commerciales avec des pays d’Afrique, d’Asie, ainsi qu’avec certains États du Moyen-Orient, y compris ceux avec lesquels il a longtemps été en conflit. Après les accords de paix avec l’Égypte (1979) et la Jordanie (1994), les Accords d’Abraham (2020) ont permis d’établir des relations officielles avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan, sans faire de concessions majeures sur la question palestinienne. Cette dynamique s’explique en partie par des intérêts économiques et sécuritaires des États arabes eux-mêmes, notamment leur volonté de renforcer leur coopération militaire face à la menace iranienne. Cette normalisation s’est accompagnée d’une poursuite des politiques de colonisation en Cisjordanie, ce qui marque un abandon de la question palestinienne de la part de plusieurs pays arabes [5]. Cependant l’attaque menée par les différentes factions de la résistance palestinienne le 7 octobre 2023 a généré un enchaînement de réactions politiques et diplomatiques qui ont ralenti, voire gelé, la dynamique de normalisation des relations entre Israël et certaines nations arabes [6].

L’exportation de technologies de cybersécurité permet également à Israël de se positionner comme un allié clé dans la lutte contre le « terrorisme », renforçant ainsi son rôle dans les alliances technosécuritaires. Ces technologies ne sont pas seulement des outils militaires, elles sont souvent accompagnées de programmes de formation, d’échanges universitaires et de coopérations industrielles, renforçant ainsi l’influence israélienne dans les secteurs scientifiques et économiques des pays partenaires tout en projetant l’image d’Israël en tant que « leader global dans le domaine de la sécurité ».

≠ Collectif Technopolice BXL

[1Nava Getahun Feseha. 2023. «  Le secteur Haute Technologie d’Israël : les évolutions récentes  ». 
La mission économique d’Israël en France.

[2Ahmed Abbes et Ivar Ekeland. «  Technion, université d’élite des étudiants-soldats en Israël  ». Orient XXI. 22 octobre 2024.

[3Geoff Brumfiel. «  Israel is using an AI system to find targets in Gaza. Experts say it’s just the start  ». NPR. 14 décembre 2023.

[4Yuval Abraham. «  “A mass assassination factory” : Inside Israel’s calculated bombing of Gaza  ». 
+972 Magazine. 30 novembre 2023.

Yuval Abraham. «  “Lavender” : The AI machine directing Israel’s bombing spree in Gaza  ». 
+972 Magazine. 3 avril 2024.

Harry Davies, Bethan McKernan, Dan Sabbagh. «  “The Gospel” : how Israel uses AI to select bombing targets in Gaza  ». The Guardian. 
1er décembre 2023.

[5Avi Shlaim. «  L’“accord Abraham” contre la Palestine  ». Orient XXI. 29 août 2020.

[6Mitchell Plitnick. «  The Abraham Accords are starting to fall apart  ». Mondoweiss. 25 juin 2023.

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