Numéro 5

Libérer les jardins numériques

Cory Doctorow, Le rapt d’Internet : Manuel de déconstruction des Big Tech

À l’ère des plateformes et du capitalisme de surveillance, l’horizon d’un Internet décentralisé Décentralisé
Décentralisation
On parle de décentralisation ou de services décentralisés pour caractériser des services en ligne qui permettent à des opérateurs ou utilisateurices de cogérer les services depuis une multitude de serveurs, parlant entre eux un langage commun. Un exemple classique de service avec ce type d’architecture est l’email : une personne ayant une adresse mail chez Nubo en @nubo.coop peut écrire à une personne ayant une adresse chez Google en @gmail.com parce que les protocoles d’envoi et de réception sont les mêmes. Dans un contexte où les grandes plateformes – celles des GAFAMs – proposent des services « centralisés », obligeant toustes les utilisateurices à passer par leurs propres serveurs et à respecter leurs uniques conditions d’utilisation, des services décentralisés garantissent plus d’autonomie aux utilisateurices pour contrôler l’usage fait de leurs données.
et démocratique parait s’éloigner chaque jour. Cory Doctorow est à la fois auteur de science-fiction et militant des libertés numériques (voir encadré) – depuis le début des années 2000, il partage et publie ses analyses des mutations d’Internet. Dans son essai au titre programmatique, il expose une stratégie pour mettre fin à la domination du Net par une poignée d’entreprises et récupérer « les moyens de production numérique ».

Exemples à l’appui, l’auteur détaille les moyens technologiques et juridiques par lesquels les entreprises maintiennent leur hégémonie et usent du numérique pour empêcher les utilisateurices d’adapter, réparer librement leurs outils. Doctorow développe à travers des propositions concrètes une stratégie pour riposter.
Pour comprendre comment naissent les géants du numérique, Doctorow prend à rebours la fable entrepreneuriale de la Tech qui fait reposer le succès des entreprises de la Silicon Valley sur le génie supposé de leurs fondateurs. Pour lui, leur hégémonie doit davantage au détricotage des lois antitrust qui prévenaient, aux États-Unis d’Amérique, la formation de monopoles en limitant le rachat d’entreprises concurrentes. Ce niveau de concentration n’est pas propre au numérique, de nombreux secteurs sont concernés.

L’auteur estime qu’il est impossible de dompter ces géants et qu’un hypothétique démantèlement prendrait des années. En 1969, le département de la Justice (DOJ) étasunien engage à l’encontre de IBM une procédure antitrust. Mais l’entreprise, alors en situation de monopole, dispose de ressources financières illimitées pour sa défense, et les poursuites seront abandonnées après douze années de bataille judiciaire. L’histoire semble se répéter quand en 2001, Microsoft échappe elle aussi au démantèlement.

En 2025 se tiennent deux procès majeurs, celui d’Alphabet (maison mère de Google) et de Meta (Facebook, Instagram, Whatsapp). Parmi les mesures avancées par le DOJ à l’encontre d’Alphabet : la vente de Chrome – le navigateur web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites 
web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. le plus utilisé au monde. Alors que le jugement n’est pas encore acté, Yahoo et Perplexity (une entreprise du domaine des IA) ce sont déjà déclarées intéressées par le rachat de Chrome [1]. Si l’affaiblissement de ces entreprises est souhaitable, la perspective d’un rachat ne ferait en définitive que rebattre les cartes entre les gros bonnets de la Tech.

C’est pourquoi la stratégie avancée par Doctorow ne repose pas sur les procédures antitrust. Pour s’attaquer efficacement aux monopoles et prévenir leur réémergence, Doctorow propose plutôt de prendre d’assaut ce qu’il nomme les « jardins clos », c’est-à-dire les systèmes au sein desquels les entreprises gardent captifves les usagēres et maintiennent leur domination. En effet, plus un nombre important de personnes utilisent un produit ou un service, plus ce dernier prend de la valeur grâce à l’effet de réseau. Vous allez par exemple rejoindre un réseau social pour échanger avec des gens qui y sont déjà, et d’autres personnes s’y inscriront parce que vous-même y êtes présente. Mais l’effet de réseau n’explique pas à lui seul pourquoi plusieurs milliards de personnes se retrouvent sur une poignée de plateformes.

Pour maintenir leurs usagēres entre les murs de leur « jardin clos », les entreprises s’efforcent de cloisonner leurs produits pour maximiser les coûts de sortie, c’est-à-dire « tout ce que vous devez abandonner lorsque vous cesser d’utiliser un produit ou un service ». L’utilisateurice piégée est soumise à un chantage : quittez le jardin et vous perdez vos messages, vos contacts, vos publications. Sachant leurs usagērères captifves, les entreprises ont alors les coudées franches pour maximiser leur rente : monnayer ou supprimer des fonctionnalités, augmenter le nombre de publicités – Doctorow désigne par « emmerdification » [2] ce processus de dégradation des services.

Si l’horizon d’une révolution de l’interopérabilité Interopérabilité Capacité d’un système technique ou logiciel à fonctionner avec d’autres systèmes similaires utilisant des protocoles ou des codes différents, et à faire circuler, dans le cas de l’informatique, des données d’un système à un autre en en respectant structure et contenu. 
Par exemple, les systèmes de téléphonie sont interopérables ce qui permet de téléphoner d’un pays à l’autre même si chaque pays a son propre système, ses formats de câbles, d’appareils ou de prises. parait encore lointain, la reprise en main des moyens de productions numériques est une urgence. Pour l’auteur, réformer la Tech « n’est pas un problème plus pressant qu’un autre. Mais si nous ne réformons pas la Tech, nous pouvons abandonner l’idée de remporter [les] autres combats ».

Les entreprises de la Tech possèdent les services par lesquels des milliards de personnes échangent et communiquent chaque jour. Le zèle avec lequel les patrons de la Silicon Valley se sont empressés d’appliquer les directives du président d’extrême-droite étasunien (voir « Pseudonymat, la fin d’une promesse », p. 34) rend plus pressant de repenser notre dépendance tant au numérique qu’aux entreprises toujours disposées à collaborer avec le pouvoir politique pour préserver leurs profits.

Pour réduire les effets de réseau et les coûts de sortie, Cory Doctorow appelle à forcer l’interopérabilité des systèmes. « Si les personnes qui quittent Facebook (en supprimant leur compte et l’application) pouvaient encore communiquer avec leurs contacts grâce à un service concurrent, alors Facebook serait en grande difficulté. »

Son hypothèse est qu’en désenclavant les plateformes par l’interopérabilité, les usagēres seraient alors libres de rejoindre des services concurrents, ce qui aurait pour effet de tarir les masses d’internautes qui font la fortune de ces entreprises.

En effet, pourquoi rester sur ce réseau social qui vous bombarde de publicités, cherche par tous les moyens à capter votre attention, alors que vous pourriez aller ailleurs et continuer à échanger avec vos contacts ?

L’enjeu de l’interopérabilité ne se limite par aux frontières d’Internet. L’ajout de verrous numériques (un simple microcontrôleur à « 0.26 dollars ») permet par exemple au constructeur de machines agricoles John Deere d’empêcher légalement les fermiers de réparer eux-mêmes leur outil de travail. De même, via l’appairage des composants, Apple s’assure le monopole sur les pièces détachées de ses appareils. En l’absence de ces verrous, n’importe quel fabriquant pourrait légalement produire des pièces de remplacement. Par rétro-ingénierie, tout verrou numérique peut-être brisé. Ils sont avant tout des verrous juridiques liés à des contrats d’utilisation – leur contournement est sévèrement puni dans l’ensemble des pays qui siègent à l’ONU.

Pour faire de l’interopérabilité la norme, Doctorow voit dans la commande publique un levier majeur pour étendre son usage en l’intégrant comme préalable dans les règles de passation des marchés publics. Les entreprises devraient ainsi fournir les spécifications techniques nécessaires pour maintenir et améliorer les
biens et services financés par l’argent public [3] .

Cory Doctorow est un auteur de science-fiction et de livres pour adolescentes, un activiste des droits numériques ainsi qu’un journaliste et blogueur prolifique. Il a été chercheur et enseignant au M.I.T. Lab et a entre autres travaillé sur les questions du digital labor et des monopoles dans l’économie numérique.
Auteur à succès, il a publié un de ses livres les plus connus Dans la dèche au royaume enchanté, sous licence libre (Creative commons Creative Commons
CC
Creative Commons (CC) est une association à but non lucratif dont la finalité est de proposer une solution alternative légale aux personnes souhaitant libérer leurs œuvres des droits de propriété intellectuelle standard de leur pays, jugés trop restrictifs. L’organisation a créé plusieurs licences, connues sous le nom de licences Creative Commons. Ces licences, selon leur choix, ne protègent aucun ou seulement quelques droits relatifs aux œuvres. Le droit d’auteur (ou « copyright » dans les pays du Commonwealth et aux États-Unis) est plus restrictif. (Wikipédia)
) en 2004 et a dirigé l’EFF Europe (Electronic Frontier Foundation). Il est toujours actif au sein de la fondation de défense des droits numériques, laquelle travaille également à protéger un internet ouvert au niveau technique. Son dernier roman de science-fiction disponible en français, Le Grand abandon est paru en 2021 chez Bragelonne. Il vient de publier chez Tor Publishing, en anglais, le thriller Picks and shovels, troisième tome d’une série mettant en scène Martin Hench, un comptable judiciaire indépendant, vétéran de la Silicon Valley, sorte de chasseur de prime anti-fraude.

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