Numéro 5

Numérique : en quête de sens

Alors que le numérique s’impose partout, il est plus que jamais nécessaire d’en questionner les effets et les affects. Dans ce texte proposé à Curseurs, Khrys, rédactrice du « Khrys’presso », la veille hebdomadaire du Framablog, nous invite à interroger les enjeux du numérique sous ses multiples facettes – en quête de sens.

Qu’il s’agisse de prendre rendez-vous chez le médecin, de payer ses impôts, d’acheter un billet de train, qu’on utilise un ordinateur, un ordiphone ou une tablette, le numérique est désormais omniprésent dans la plupart des pays dits développés et colonise peu à peu le reste du monde. Il devient extrêmement compliqué, en effet, pour un nombre toujours croissant de personnes, de vivre sans l’un de ces appareils, en évitant toute démarche en ligne ; bientôt, peut-être, sera-t-il par exemple impossible en Europe de payer autrement que par monnaie numérique, de s’identifier autrement que via un portefeuille numérique.

Cependant, si cette révolution du numérique, comme deux siècles auparavant la révolution industrielle [1], est littéralement vendue comme une facilitation de la vie quotidienne, elle apparaît essentiellement comme le fait de la volonté des États et des grandes entreprises du secteur.

Étudier le numérique, comprendre les changements individuels et sociétaux qu’il opère, est donc essentiel d’un point de vue des libertés. Les dernières évolutions des grandes entreprises de la tech - qui ont un réel pouvoir sur la plupart de nos outils et productions numériques - l’ont largement démontré : elles n’ont rien contre la mise en place de dispositifs autoritaires (pour ne pas dire fascisants) au niveau des États, surtout si cela leur permet d’augmenter leurs profits. Et les outils numériques améliorent également l’efficacité (comprendre : la létalité) des armes employées contre les populations.

L’essence du numérique

Étymologiquement, numérique vient du latin numerus, « nombre ». Numériser, c’est transformer en nombre, c’est traduire, transcrire quelque chose en suites finies de 0 et de 1. Même ce que l’on nomme fallacieusement (et pour le moins vaguement) « Intelligence Artificielle » ne procède, au final, que de 0 et de 1.
En anglais, on parle de digital qui vient de digit, « chiffre ». La langue est importante, cela ne transmet pas forcément les mêmes idées. Par exemple, informatique, en anglais, se dit computing science, la science du calcul, ça va bien avec les nombres alors que lorsqu’on dit « informatique », on pense plus information que calcul. De même, « ordinateur » (qui, pour l’anecdote, a failli s’appeler « ordinatrice ») transmet l’idée d’ordonner, ranger (voire d’ordination, devenir membre d’un certain clergé) alors que l’anglais computer insiste sur le fait qu’un ordinateur n’est finalement qu’une machine à calculer.(lire l’article « La machine à ranger le monde »).

« Le numérique » n’est pas une technique, plutôt le résultat d’un ensemble de techniques, liées à un certain type de machines : un livre numérique, un espace numérique de travail (ENT)… Même si c’est très lié aux ordinateurs et à la science que l’on nomme informatique, ce n’est pas strictement équivalent. Lorsqu’on utilise le qualificatif « numérique » plutôt qu’« informatique », c’est pour insister sur la nature de l’objet, ça a un côté passif, non modifiable, contrairement à l’objet informatique qui est par essence programmable.
Le numérique, quelque part, c’est de l’informatique solidifiée, gelée. Dire « numérique » plutôt qu’« informatique », c’est passer sous silence que nous pourrions reprendre la main sur ces outils, les programmer autrement, pour éventuellement d’autres usages. On apprend l’informatique, on ne fait qu’utiliser le numérique.

Pertes de sens

Numériser suppose généralement une réduction, une altération du signal ou de l’objet originel. Or, ce que l’on choisit de conserver est lié à notre perception, humaine, du monde : on va couper là où le cerveau humain ne le perçoit pas (trop). On numériserait probablement tout autrement si on était dotées d’autres organes sensoriels ou si l’on percevait les couleurs ou les sons autrement. Cette simplification suppose des choix plus ou moins conscients.

Le fait, déjà, de mettre en avant prioritairement (et même quasi exclusivement) la vue et l’ouïe dans ce que l’on choisit de transmettre. Tel qu’il est conçu actuellement, le numérique ne sollicite en effet très majoritairement que deux sens sur les cinq (voire sept si l’on rajoute la proprioception et le sens de l’équilibre) qui constituent le système perceptif humain. On peut rajouter, à la marge, le toucher (sensation des doigts sur le clavier, du pouce ou de l’index sur l’écran du smartphone ou de la tablette ; barrettes braille pour les personnes non ou mal voyantes). Quant à l’odorat, la recherche n’en est qu’à ses premiers balbutiements – on peut penser par exemple aux recherches conduites par Idelfonso Nogueira et son équipe à l’université norvégienne de sciences et de technologie visant à utiliser l’IA pour reproduire certaines odeurs.
Ceci n’est pas un choix politiquement neutre - aucune technique n’est neutre : par sa nature même elle conduit à prioritiser certaines actions, certains comportements, certaines représentations, certaines sensations par rapport à d’autres.

Le numérique contraint les corps en les forçant dans un univers à deux dimensions sensorielles, sursollicitant la vue et l’ouïe pour compenser l’absence des autres sens. Il y a toute une corporéité qui est ainsi perdue ou modifiée lorsque l’on utilise le numérique.

Cette sursollicitation - nécessaire pour que nous ne nous lassions pas - se trouve renforcée par des processus proprement addictifs, conçus pour happer notre attention et nous garder face à la machine le plus longtemps possible, que ce soit pour récolter nos données afin de les revendre ou justifier le coût des espaces publicitaires.

Cela encourage à produire des contenus facilement consommables (vidéos courtes, textes courts, pour ne pas « perdre » ou « décourager » les auditeurices ou lecteurices), de plus en plus formatés à l’identique. Ce qui en retour favorise le papillonnage et déshabitue les personnes à se confronter à des contenus complexes nécessitant un certain effort de concentration.

Pour mieux nous contrôler

Malgré cet appauvrissement cognitif et sensoriel, nous sommes de plus en plus incitées à utiliser quotidiennement les interfaces du numérique, les objets du numérique. La numérisation du monde se fait en grande partie à marche forcée, sous le lobbying des grandes entreprises du numérique, largement encouragées par les États.

Car le but n’est pas uniquement commercial. L’informatique, et son rejeton le numérique – on pourrait dire que le numérique est l’interface utilisateurice de l’informatique –, sont avant tout d’excellents outils managériaux [2]. Si les pouvoirs publics et les grandes entreprises ont choisi de parier autant sur la numérisation, c’est aussi parce qu’il s’agit d’une manière particulièrement efficace de contraindre le corps social : en réduisant les degrés de liberté, en simplifiant le monde, en le fichant [3] à large échelle, il devient beaucoup plus facile de le contrôler. Les systèmes de contrôle des populations (on pense par exemple au systèmes de crédit social : Chine, États-Unis…), s’ils ne sont pas en soi nouveaux, sont grandement facilités par la numérisation des données de même que, plus généralement, la surveillance globale [4].

Le numérique peut être également une excellente méthode pour décourager les personnes d’obtenir ce qui leur est dû - comme par exemple le RSA [ndlr : le Revenu de solidarité active en France]. Les interfaces numériques deviennent une jungle compliquée à souhait pour tout ce qui concerne les réclamations. En ôtant la possibilité de s’adresser à une personne humaine, les chatbots emprisonnent l’individu dans un dialogue impossible avec une machine conçue pour ne pas répondre réellement à ses besoins et le contraindre dans une bienveillance factice, artificielle. Il est à la fois vain et parfaitement désespérant de s’énerver face à une machine. À l’inverse, le numérique peut s’avérer extrêmement expéditif lorsqu’il s’agit de supprimer le compte ou les droits d’une personne – on peut penser par exemple au cas d’un père dont le compte Google a été bloqué après avoir été suspecté par l’entreprise d’enfreindre ses conditions d’utilisation suite à l’envoi d’une photo de l’aine de son fils à une infirmière ; aux milliers de personnes qui perdent chaque année leurs capacités bancaires en raison de dysfonctionnements du calcul de risque bancaire ; à la suppression des allocations et la radiation accélérées pour les chômeureuses… – ou lui réclamer une amende. Les recours, eux, s’avèrent toujours aussi coûteux en termes de temps et d’énergie.

Tout dépend du sens dans lequel la requête s’effectue : du particulier à l’entité qui a conçu l’interface ou de l’entité à l’individu. Le numérique, en automatisant les tâches, simplifie ce que l’on désire simplifier et complique ce que l’on désire compliquer. Le « c’est pas notre faute, c’est l’algorithme » est tellement pratique.

Sens interdits

Or, de même qu’il est devenu très difficile, lorsqu’on habite la campagne, de se passer d’une voiture [5] parce que nombre de services de proximité ont disparu (outre les petits commerces remplacés par les grands centres commerciaux, on pense aussi voire surtout aux services publics : écoles, poste, trains, hôpitaux…), le numérique s’impose à nous parce que, parallèlement, les démarches physiques deviennent de plus en plus compliquées à mener.

Parvenir à vivre sans dispositif numérique – et particulièrement sans smartphone – devient ainsi une véritable gageure de nos jours, ne serait-ce que pour les opérations bancaires (la fameuse double authentification). Déclarer ses impôts autrement qu’en ligne devient un parcours d’obstacles - ce qui peut s’avérer particulièrement problématique pour les personnes ne parvenant pas à utiliser en autonomie des appareils numériques et qui ne peuvent plus non plus effectuer les démarches dans un lieu proche de chez elles comme c’était le cas auparavant. Quant aux personnes migrantes, les demandes d’asile et prises de rendez-vous à la préfecture se font désormais quasi exclusivement en ligne, ce qui augmente globalement la difficulté et le risque d’échec pour des populations déjà fortement éprouvées et précarisées.

Certains épisodes, et en particulier la pandémie de Covid, ont encore accentué la tendance en forçant les personnes à effectuer la plupart de leurs activités « en distanciel » - ce qui a pu constituer une aubaine extraordinaire pour des entreprises telles que Zoom.

Cela a également été l’occasion de tester à grande échelle des formes de contrôle social beaucoup plus intrusives : outre le pass sanitaire français, on pense aux outils de contrôle à distance des travailleureuses ou étudiantes : c’est l’une des méthodes favorites du néolibéralisme que de profiter des moments de crise pour pousser ses pions, comme l’a brillamment démontré Naomi Klein dans son ouvrage La Stratégie du choc.
Le but étant peu à peu de nous habituer à ce nouvel état de fait, et à nous convaincre qu’il n’y a pas vraiment d’alternative (TINA,« There Is No Alternative », comme dirait Margaret Thatcher).

D’autant qu’il existe un effet de seuil propre aux nouvelles techniques : une fois qu’on a pris l’habitude de les utiliser, il devient presque inimaginable de s’en passer. On oublie qu’il y a encore peu, il était possible de se repérer sans GPS, de se retrouver à un lieu et une heure fixe sans communiquer incessamment par SMS ou téléphone, de partir en voyage sans moyen de contact instantané, de rester plus de 48h sans possibilité de recharger sa batterie de téléphone ou d’ordinateur…

Numérique : poison ou remède ?

Il est d’usage de parler de pharmakon à propos de la Technique, à la fois poison, remède et bouc émissaire. Comme toute technique ou ensemble de techniques, le numérique a également ses avantages.
S’il contraint certaines de nos actions, il nous fait (au moins en théorie) gagner du temps en nous évitant de nous déplacer - même s’il serait intéressant de cartographier ce que l’on perd à « gagner » ainsi du temps.
Il étend la portée de nos interactions : notre corps, par ses extensions numériques, est désormais à l’échelle de la planète. En particulier, le numérique favorise la démultiplication des documents et informations accessibles. En accroissant les échanges, le partage d’informations, il peut favoriser l’émancipation de certaines populations ou leur donner des moyens de résistance à l’oppression (politique, économique) inédits. Citons trois exemples assez différents, outre les classiques applications de communication et d’organisation à distance : préserver et faire revivre les langues menacées comme le ryūkyū au Japon en développant des caractères numériques pour la transcrire ; fournir comme Women on Web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites 
web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. un service de télémédecine pour assister les personnes ayant recourt aux avortements médicamentaux à domicile ; mettre à disposition de toustes les moyens de se fabriquer des médicaments à bas prix et avec les moyens du bord comme le font les Four Thieves Vinegar Collective étatsuniens.

Mais parallèlement, l’usage du numérique impose une normalisation à l’échelle mondiale sur la base des critères civilisationnels occidentaux. Car comme beaucoup d’outils techniques (à commencer par le livre), les outils numériques sont d’excellents vecteurs de normalisation et de domination. On constate actuellement qu’ils constituent l’une des manières de propager, tout particulièrement via les réseaux sociaux, un esprit libertarien, masculiniste, réactionnaire.

Quant à la dématérialisation, elle consolide et fragilise tout à la fois les objets ou données qui y sont soumises : consolide, car en permettant leur démultiplication, on diminue le risque de les perdre complètement. Fragilise, car il suffit parfois d’une simple commande, comme lorsqu’Amazon a enlevé les livres d’Orwell des liseuses de ses clients ou d’un changement de présidence (Trump a fait retirer des termes des sites officiels etatsuniens) pour tout effacer. Comme on le constate actuellement avec ce qu’il se passe aux États-Unis, le bannissement de mots, l’effacement de personnes de l’Histoire n’ont jamais été aussi simples à effectuer. En ce sens, le numérique facilite le 1984 d’Orwell.

Une chose est toutefois à noter : le déploiement du numérique a eu lieu conjointement avec le développement du néolibéralisme. Il s’agit donc à proprement parler d’un numérique dans sa version néolibérale que nous subissons_ : visant à démanteler les services publics, à y supprimer l’humain, à coups de plateformes, interfaces, chatbots dont la seule efficacité est celle de contraindre l’utilisateurice en lui ôtant toute possibilité de recours ou de réelle discussion_ ; de nous ôter toute échappatoire, toute prise sur ces outils un peu trop susceptibles, si employés dans un meilleur sens, de favoriser notre émancipation. Les verrous numériques (des cartouches d’imprimantes aux tracteurs John Deere en passant par les DRM sur les œuvres numériques) nous empêchent par la force des lois qui leur sont associées (DMCA, DADVSI… [ndlr : lois sur le droit d’auteur aux Etats-Unis et en France]) de transformer, réparer ou échanger nos objets ou fichiers et entravent ainsi la connaissance.

Peut-être qu’un autre numérique serait possible. Un numérique qui ne chercherait pas à tout prix à remplacer ou contraindre les personnes humaines, mais cohabiterait en bonne harmonie avec elles.
Il y a actuellement au moins deux directions possibles pour le numérique - celle qui favorise les échanges et les interactions à des fins d’émancipation et celle qui les interdit ou cherche à les minimiser, manipuler, exploiter. Celle qui favorise la diversité et celle qui cherche à l’éliminer.

Mais la face émancipatrice du numérique est-elle réellement séparable de sa face oppressive ?

Comme pour beaucoup de techniques modernes, des populations entières sont exploitées, esclavagisées, massacrées [6] pour nous permettre à nous, populations occidentales, essentiellement privilégiées, d’en tirer les bénéfices. Externalisation du travail du clic au Kenya, travail forcé des Ouïghours chez les sous-traitants d’Apple ou conflits liés à l’extraction minière au Congo, les exemples des impacts sociaux du déploiement du numérique sont multiples. Et avec l’arrivée de ce nouvel ensemble de techniques que constituent les SRAS (Systèmes Résultants d’Apprentissage Stochastique, dont tout particulièrement les perroquets stochastiques à la Chat GPT) poussées par l’idéologie néolibérale de l’« Intelligence Artificielle », le coût écologique et sociétal devient littéralement insupportable. Ces techniques permettent d’imposer l’extension du numérique là où les humaines bénéficiaient encore des échanges (et donc des avantages) de la révolution informatique.

Peut-être faut-il penser l’« IA » comme le projet de déshumaniser, de numériser complètement nos espaces, en supprimant les acteurices humaines là où ielles détiennent encore un peu de pouvoir d’action.
Tout en développant de nouveaux outils pour faire la guerre.

Dans quel sens œuvrer ?

Ne faudrait-il donc pas plutôt tout arrêter et se passer complètement du numérique ? De l’informatique ?
De l’électricité ? De l’industrie ? (y compris celle du médicament, des vaccins, des moyens de contraception…)

Où s’arrêter, que conserver ?

La question n’a finalement pas beaucoup de sens à être posée de cette façon : ce n’est pas comme si on avait actuellement les moyens de ce choix (même si cela viendra peut-être plus rapidement que prévu : nous ne prenons probablement pas encore la mesure de l’intensité des bouleversements climatiques à venir et des conséquences techniques qu’ils induiront).

En revanche, nous [7] avons les moyens de prendre des décisions plus sensées au niveau individuel et collectif, ainsi que d’influencer un minimum les décisions prises au niveau national ou international, concernant les outils à utiliser ou que l’on veut nous faire utiliser.

Cela commence par comprendre, individuellement et collectivement, la situation ainsi que nos moyens de pression, nos leviers d’action.

L’informatique, Internet, les outils numériques sont des sujets complexes nécessitant des connaissances et compétences élevées et spécialisées, avec beaucoup d’enjeux et d’intérêts portés par des acteurices très divers ; or plus un terrain est complexe, plus il est favorable aux résistances : c’est en effet beaucoup plus difficile d’en maîtriser tous les aspects et possibilités. Il est par conséquent important, individuellement comme collectivement, d’acquérir autant que possible une littératie sur ces sujets ainsi que ceux qui leur sont liés (droits, libertés, intimité, sobriété numériques, biais algorithmiques…), car on ne peut correctement lutter et se défendre que si on connaît un minimum le terrain, ses atouts et ses dangers.

Il faut d’autre part reprendre en main nos outils, empêcher qu’on nous les remplace par de simples gadgets, les utiliser à nos propres fins. Car en face, c’est bien cela le but : nous contraindre à une position d’utilisateurice, nous enlever notre puissance d’action. Pour cela, le mouvement du logiciel libre est un allié de taille, puisqu’il vise précisément à libérer les outils, et tout particulièrement les outils du numérique, afin de nous permettre de nous les réapproprier, de reprendre le pouvoir dessus, y compris au niveau du droit.
À l’échelle d’un collectif, il est tout particulièrement crucial de prendre conscience des enjeux et d’entreprendre une réflexion de fond sur les outils numériques que l’on utilise car il ne s’agit plus de choix individuels mais de décisions qui impactent l’ensemble des personnes impliquées dans le collectif. De nos jours, privilégier des outils respectueux de notre vie privée et s’autonomiser au maximum face aux grandes entreprises de la tech ne peut plus être considéré comme une question secondaire. En cas de besoin, il ne faut pas hésiter à se rapprocher d’associations ou de collectifs dont c’est la spécialité.

À l’échelle nationale ou internationale, il est important de soutenir les associations et collectifs spécialisés en plaidoyer ou en contentieux qui luttent pour nos libertés numériques. Le sujet de l’interopérabilité Interopérabilité Capacité d’un système technique ou logiciel à fonctionner avec d’autres systèmes similaires utilisant des protocoles ou des codes différents, et à faire circuler, dans le cas de l’informatique, des données d’un système à un autre en en respectant structure et contenu. 
Par exemple, les systèmes de téléphonie sont interopérables ce qui permet de téléphoner d’un pays à l’autre même si chaque pays a son propre système, ses formats de câbles, d’appareils ou de prises.  [8] est un angle d’attaque particulièrement intéressant.

Il s’agit enfin, à tous les niveaux, de privilégier un numérique sobre et émancipateur, favorisant la diversité et ne sacrifiant pas le vivant à la machine. De remettre, finalement, la technique et les machines à leur place_ : celle d’outils pour nous servir, collectivement, pas pour nous asservir ou ne servir les intérêts que de quelques privilégiées.

Quitte à mettre hors d’état de nuire les techbros [9] et autres technofascistes, à commencer par les plus riches, par tous les moyens possibles et imaginables.

[1Il y a beaucoup de parallèles à faire entre ces deux «  _révolutions_  » voir la conférence «  _Révolution industrielle, révolution numérique, même(s) combat(s)_  ?_  ».
En-ligne : https://khrys.eu.org/conferences/luddisme.
On peut aussi considérer que cette nouvelle révolution n’est qu’un prolongement de la première, une simple étape dans l’automatisation toujours plus poussée des tâches et de la machinisation de nos vies.

[2Lire Libres d’obéir - Le management, du nazisme à aujourd’hui de Johann Chapoutot.

[3(L’un des objets de base en informatique est le fichier et l’une des choses que facilite le plus l’informatique est la mise en fichiers de données.

[4À titre de comparaison, comme je le faisais déjà remarquer en 2021, dans mon article publié par Ritimo «  Capitaltechnocraties : 50 nuances de surveillance  » : «  les moyens effectifs dont dispose actuellement la NSA se situent neuf ordres de grandeur au dessus de ceux de la Stasi qui, soumise à l’embargo des pays de l’Ouest, continua à classer des fiches bien matérielles dans des dossiers tout aussi matériels jusqu’en 1989.  ».
En-ligne :http://l.curseurs.be/50-nuances-surveillance

[5Oui, il y a le vélo, mais allez dire ça à une personne qui ne peut pas physiquement en faire, ou à une personne vivant à un endroit où les premiers commerces, écoles, etc. se situent à des dizaines de kilomètres de là. Les choix sont liés à la fois aux capacités physiques et mentales des personnes et aux infrastructures dont elles disposent à proximité.

[6Sur ce qu’il se passe au Congo en rapport avec le numérique, je conseille tout particulièrement la conférence «  Pour une écologie décoloniale du numérique  », sur la chaine Peertube des Designers éthiques,
En-ligne : http://l.curseurs.be/de-kithoko-ecologie-decoloniale.
Lire également l’entretien de David Maenda Kithoko dans lenuméro 4 de Curseurs.

[7Ce «  nous  » désigne les personnes suffisamment privilégiées pour pouvoir dégager du temps et de l’énergie pour s’intéresser au sujet  ; si vous lisez cet article, il y a de bonnes chances que vous en fassiez partie.

[8Je conseille vivement la lecture de The Internet Con : How to Seize the Means of Computation de Cory Doctorow, dont une traduction vient de paraître. VoirDoctorow, Cory. Le rapt d’Internet. Manuel de déconstruction des Big Tech ou comment récupérer les moyens de production numérique, C&F Éditions, 2025. Lire aussi 176 sur notre site.

[9J’invite à lire le livre de non-fiction Brotopia d’Emily Changou à écouter le podcast de l’émission de France Inter «  La broligarchie, ou les «  frères  » oligarques de la Silicon Valley  ».