Numéro 5

Pourquoi et comment le numérique fait la guerre au vivant ?

Le numérique agit comme un «  dopant  » du système socio-technique, et force est de reconnaître qu’il participe pleinement à la grande accélération de nos modes de vie qui s’avèrent de plus en plus délétères et menacent la préservation de l’habitabilité de la terre… Au fil de cet article, nous verrons pourquoi on peut affirmer que le numérique s’oppose frontalement à tout ce qui est vivant sur terre, humains et non humains. Dans les sociétés occidentales, la numérisation de «  toute chose et tout processus  » est source de fragilités et dépendances. Elle induit une consommation en croissance exponentielle des ressources disponibles, alors que nous vivons dans un monde fini. Cette attitude n’est-elle pas purement et simplement suicidaire  ? [1]

Extraire, produire, consommer, jeter… Cela pourrait être le mantra du modèle économique consumériste dans lequel nous évoluons et dans lequel la majorité de nos décideurs politiques nous pressent de courir tête baissée. C’est celui d’une croissance économique qu’il conviendrait de poursuivre «  coûte que coûte  »… Le premier terme de ce mantra, «  extraire  », quand il s’agit de ressources minérales métalliques en particulier – mais pas que –, veut dire exploiter des mines, toujours plus de mines  ! À tel point que dans un article intitulé «  Ressources minérales, progrès technologique et croissance  », paru en 2018 [2], le chercheur Olivier Vidal nous annonce «  qu’au total, les stocks totaux de tous les métaux devant être produits d’ici 2050 et les flux de métaux pourraient atteindre 5 à 10 fois les niveaux actuels  », ce qui signifie que «  la quantité cumulée de métaux à produire au cours des trente-cinq prochaines années dépasserait la quantité cumulée produite depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui  ». Le problème est que nous n’avons pas affaire à des puits sans fond.

Quand bien même la découverte de nouveaux gisements permettrait d’augmenter la quantité de ressources disponibles dans le futur, on constate parallèlement une diminution de la teneur métallique des minerais, ce qui induit une croissance exponentielle de l’énergie nécessaire à l’obtention du métal pur indispensable à nos technologies de pointe. Aussi devons-nous nous attendre à ce que, dans un futur relativement proche, les gains d’efficacité constatés par le passé dans les processus d’obtention du métal ne compenseront plus la croissance des coûts, notamment énergétiques, de l’exploitation de minerais qui sont de moins en moins bonne qualité.

L’énergie consommée par les processus de la mine industrielle, aujourd’hui essentiellement d’origine fossile (hydrocarbures), sera difficilement remplacée par des sources d’énergies renouvelables. Plus de mines, c’est plus d’énergie consommée, et donc mécaniquement plus de production de gaz à effet de serre (GES) inhérents à toute consommation énergétique. Les impacts environnementaux de l’extraction minière sont loin de se limiter aux seules émissions de CO2, nous y reviendrons par la suite.

«  Et le recyclage  ?  » me direz-vous. Ici aussi, tout est question à la fois des flux disponibles – on ne peut recycler que ce qui est au préalable devenu un déchet –, et de facteurs économiques tels que la différence entre le prix des métaux primaires, issus des minerais, et le coût de ceux provenant du recyclage. Encore une fois, comme le souligne Olivier Vidal, «  seuls les métaux présents à des concentrations suffisamment élevées dans les produits en fin de vie sont recyclés, car le coût de recyclage et les énergies de production des métaux les plus dilués restent non compétitifs par rapport à leur production primaire, [et] cela explique pourquoi la plupart des métaux rares utilisés dans les hautes technologies ne sont pas recyclés aujourd’hui  ». Et même dans le cas de métaux «  concentrés  », le recyclage peut s’avérer non rentable : le chercheur cite en exemple le cas du cuivre des câbles sous-marins qui relient les éoliennes offshore au continent en Grande-Bretagne, dont 60 à 80% ne seront pas recyclés au coût du cuivre [en 2018].

Des technologies zombies  ?

Une grande partie de nos outils numériques sont des technologies que l’on pourrait qualifier de «  zombies  », en ce sens, comme l’explique Alexandre Monnin, qu’elles sont déjà mortes, même si nous n’en avons pas encore conscience. Elles sont déjà mortes, car au rythme croissant avec lequel nous les consommons nous ne disposons probablement pas des ressources nécessaires à leur pérennité au-delà du court terme, soit peut-être deux ou trois décennies, et même 5 à 10 ans au plus pour certaines d’entre elles. On parle ici tant des ressources énergétiques et hydriques, que des ressources abiotiques (minérales) dont l’extraction effrénée génère pollutions et désastres environnementaux. Or, le numérique s’appuie sur l’électronique. Et l’électronique, aujourd’hui miniaturisée avec des puces dont les circuits et les transistors se conçoivent à l’échelle nanométrique, repose sur un grand nombre de métaux. Parmi les 70 éléments chimiques qui composent le smartphone que vous avez probablement à portée de votre main, on compte plus de 50 métaux, soit la majeure partie des métaux listés dans le tableau de Mendeleïev de vos cours de chimie… Et dans le meilleur des cas, lorsque ce smartphone arrivera en fin de vie et qu’il deviendra un déchet électronique, on recyclera au plus une quinzaine de métaux parmi tous ceux qui s’y trouvent, parfois à l’état de traces.

Tous ces métaux proviennent essentiellement de mines, principalement industrielles, parfois artisanales. Si la Belgique a un passé minier, essentiellement celui du charbon, dont certains de nos paysages portent encore les stigmates avec la présence des anciens terrils, cette industrie s’est éteinte il y a maintenant plusieurs décennies. Peu à peu, quand les châssis à molette disparaissent, quand les terrils se boisent et verdissent – alors qu’ils étaient encore majoritairement noirs et déserts dans ma jeunesse –, la réalité de ce que représente l’exploitation d’une mine au quotidien s’estompe de notre vécu et de nos imaginaires… Plus la mine s’éloigne, moins nous avons conscience de ses ravages… Il est cependant urgent de (re)prendre conscience qu’une mine «  propre  », cela n’existe pas, car à l’échelle d’une vie humaine, les substances métalliques ne se dégradant pas, la pollution minière est quasi éternelle  ! Comme le souligne l’association SystExt [3], après la phase d’exploitation, il n’y a quasi jamais aucune réhabilitation des anciens sites miniers. Et à défaut d’une législation qui oblige les exploitants à assumer les coûts de cette réhabilitation, nos États sont et seront bien incapables de prendre celle-ci en charge.

On est là face à une première impasse de cet extractivisme effréné, tout particulièrement dans le cas de la production de nos outils numériques, car, ne l’oublions pas, ceux-ci sont avant tout éminemment matériels (voir l’article «  En finir avec le mensonge du siècle qu’est la "dématérialisation"  ?  » dans Curseurs n°4). Et l’issue la plus probable, avant même une pénurie de la ressource minérale, sera celle d’un renchérissement significatif des coûts de production, ce qui limitera l’accès aux technologies numériques à celleux qui ont les moyens de se les payer. Sans même parler des difficultés d’usage auxquelles fait face plus de 50% de la population belge, on mesure aussi ici toute la fragilité de nos systèmes socio-techniques lorsqu’ils reposent sur un usage massif des technologies numériques alors que l’accès équitable pour toutes et tous n’est même pas garanti à court ou moyen terme.

Extraction minière, accidents et pollutions…

Quand on sait que dans les 200 mines industrielles actuellement exploitées pour la production d’or [4], il faut broyer une tonne de minerais à l’état de «  farine  » pour obtenir en moyenne un peu plus d’un gramme d’or pur, on comprend mieux pourquoi plus de 80% de l’énergie consommée par la mine l’est dans cette opération de broyage. Une fois la roche réduite en poudre, c’est par un procédé de cyanuration que l’on récupère les minuscules particules d’or disséminées dans cette «  farine  », lequel consomme et pollue beaucoup d’eau  ! L’extraction minière est assurément une des activités industrielles les plus polluantes : quand vous extrayez et raffinez une tonne de minerais pour obtenir un gramme d’or, vous vous retrouvez aussi avec quelques dizaines de grammes du coproduit qu’est l’argent, mais surtout avec de grandes quantités de déchets forts polluants, car contenant bien souvent de l’arsenic, du mercure, de l’uranium, du cuivre, du plomb, de l’antimoine, du zinc, du baryum, du bismuth…

Ainsi, sans même compter l’eau nécessaire au processus de raffinage ni le pétrole consommé pour extraire les minerais et les broyer, les quelques 10 milligrammes d’or que contient notre smartphone pèseraient au moins 10kg dans son «  sac-à-dos écologique  » (1 million de fois plus  !). C’est là une des raisons pour lesquelles nos «  doudous  » numériques demandent un total de 100 à 185 kg de matières premières [5] pour leur fabrication  ! Si l’or est ici mis en exergue pour illustrer la problématique de l’extraction minière, les autres métaux précieux comme le platine et l’argent se trouvent aussi à des concentrations très faibles dans le minerai. Et pour d’autres métaux, les concentrations sont fréquemment inférieures à 1%, ou de l’ordre de quelques pourcents seulement. Par exemple, dans les gisements de cuivre au Chili en 2020, la teneur moyenne est de 0,64%, et celle-ci a été divisée par deux en une trentaine d’années [6]. Donc ici aussi, les impacts de l’extraction et du raffinage sont conséquents, et croissent avec le temps lorsque la concentration diminue. Pour en revenir à l’or, il est interpellant de noter que globalement, seuls 5 à 10% des trois à quatre mille tonnes d’or produites chaque année finissent dans les usages industriels qui sont pour l’essentiel la fabrication des appareils numériques… Car, pour 50 à 60%, le principal usage de ce métal précieux est la joaillerie  !

À ce stade de notre analyse, gardons à l’esprit qu’à l’exception notoire du fer, de l’aluminium, ou encore du magnésium, du titane et du manganèse, l’extraction d’une tonne de minerai sera nécessaire pour obtenir quelques dizaines ou centaines de grammes de substances métalliques pures, voire quelques maigres kilos. Aussi la quantité de déchets produite sera très importante en volume – bien plus que les roches dures initiales – et, pour une part importante, se présentera sous la forme de boues semi-liquides généralement toxiques. On pourrait dès lors affirmer que l’industrie minière est avant tout celle du déchet dangereux  !

Des bassins et des boues toxiques…

Mais que deviennent ces boues toxiques  ? Elles sont stockées dans des bassins de rétentions généralement situés à proximité immédiate des sites d’extraction. Mais insistons encore : il s’agit de déchets. Ainsi, du point de vue de l’exploitant minier, toute dépense ayant pour objectif de conserver ces déchets sur le long terme, tout en veillant à minimiser les conséquences néfastes de leur stockage, sera a priori perçue comme un manque à gagner. Conséquence  ? Entre 2013 et 2022, on dénombre en moyenne chaque année de 3 à 7 accidents miniers majeurs tels que des ruptures de digues de rétention de ces boues [7].
Ces ruptures, on en recense déjà une centaine qui sont considérées comme «  très sévères  », et les critères pour être considérées comme telles sont les suivants : elles ont provoqué vingt décès ou plus, ou bien plus d’un million de mètres cubes se sont déversés dans l’environnement, ou encore la coulée de boue a parcouru au moins vingt kilomètres.

Un exemple  ? La rupture d’un barrage contenant des boues toxiques de la mine de Córrego do Feijão, à Brumadinho, au Brésil, en 2019_ : le bilan de cette catastrophe minière s’élève à 115 morts et 248 disparus. On estime la vitesse d’avancement de cette coulée à 110_km/h sur les premiers kilomètres_ : un véritable «  tsunami  » de boue qui a tout ravagé sur son passage et s’est étendu sur plus de 300_km  ! Résultats : le cours d’eau majeur contaminé_ ; des problèmes d’accès aux terres, d’accès à l’électricité, et surtout d’accès à l’eau potable pour des milliers de personnes ; la recherche désespérée des corps des disparus dans les amas de boues ; des centaines d’animaux morts, avec la contamination que cela entraîne. Un «  enfer  », et une des plus grandes catastrophes survenues au Brésil  !

En aviez-vous déjà entendu parler  ? Manifestement, hormis dans la région ou le pays directement concerné, c’est un sujet dont on parle très peu. Alors qu’un accident d’avion qui engendre une pollution limitée et le décès de ses passagers fera souvent la une des médias, une rupture de digue minière comme celle de Brumadinho restera souvent méconnue, malgré ses conséquences sociales et sanitaires, et les traces qu’elle laissera pour des milliers d’années  ! En effet, suite à un incident similaire survenu en 2014, sur le site de Mount Polley en Colombie-Britannique, on estime que plusieurs milliers d’années seront nécessaires avant que les zones contaminées reviennent à un état «  à peu près stable.  » [8]

Sans compter les accidents qui surviennent régulièrement, la mine est une activité très polluante, notamment à propos du mercure, ce que dénonce un rapport de SystExt :
«  Le secteur minier industriel serait le 2e plus gros émetteur de mercure dans l’air (14,1% des émissions globales ; 3,8% pour la production d’or à grande échelle, 10,3_% pour la production des autres métaux concernés), après la mine artisanale d’or (37,7%) et devant les centrales à charbon (13,1%). Le secteur est également responsable d’environ 40% du total des rejets de mercure dans l’eau (1/4 provenant des mines d’or à grande échelle), ce qui en fait la 2e source, après la mine artisanale d’or. Le secteur serait également à l’origine d’une contamination des sols importante, mais cette question reste indéterminée pour le moment.  » [9]

Et le rapport note encore le fait que «  l’exploitation des 6 métaux que sont l’aluminium, le cuivre, le manganèse, le nickel, le plomb et le zinc devrait connaître une croissance considérable dans les 30 prochaines années, et qu’il y a donc un risque que les émissions de mercure associées augmentent tout autant  ». À ce stade, gardons à l’esprit que la mine industrielle, qui fournit de l’ordre de 80_% des substances métalliques dont nous avons besoin, est et restera fort probablement un des secteurs les plus polluants de notre économie…

La mine contre la biodiversité

Deux contributions récentes [10] montrent comment les nouvelles menaces que l’exploitation minière fait peser sur la biodiversité pourraient dépasser celles que l’on pourrait éviter en atténuant le changement climatique. Ces conclusions résultent d’un travail de cartographie des zones minières et de l’évaluation des coïncidences spatiales entre celles-ci et les sites prioritaires en matière de conservation de la biodiversité. Une conclusion pour le moins troublante mais qui est corroborée par un autre article, publié en novembre 2024, dans lequel les auteurices font un travail de cartographie similaire en s’intéressant cette fois plus particulièrement aux résidus miniers et à 1721 installations de stockage de ceux-ci. Le titre de l’article résume à lui seul le problème : «  La conservation de la biodiversité menacée par les déchets miniers à l’échelle mondiale  ».

Extrait (traduction de l’auteur) :
«  Les résidus miniers représentent un risque sérieux pour l’environnement naturel, et la défaillance des installations de stockage des résidus a provoqué certaines des catastrophes environnementales les plus graves de l’histoire. Cependant, à l’échelle mondiale, les impacts potentiels des résidus sur la biodiversité sont pour la plupart non pris en compte. […] Neuf pour cent des installations de stockage sont situées dans des aires protégées, dont la moitié sont postérieures à la reconnaissance comme aires protégées de leurs sites d’implantations. Par ailleurs, 20% des installations de stockage se trouvent à moins de 5 km d’une aire protégée, ce qui accentue les risques en cas de défaillance des installations situées en amont. Malgré les engagements internationaux en faveur de l’atténuation de la perte de biodiversité, les installations de stockage de résidus continuent d’être établies dans des zones sensibles, avec une tendance à la hausse de celles situées dans des zones déjà protégées. Des résultats de notre analyse, il ressort que la protection de la biodiversité ne semble pas prise en compte lors de l’évaluation et la catégorisation des risques posés par les installations de stockage de résidus miniers, tant pour les nouvelles installations que celles déjà existantes.  »

La mine, complice de crime contre l’humanité  ?

Après avoir examiné l’urgence à préserver la biodiversité dans le contexte actuel d’une 6e extinction de masse, dont toute contestation de l’ampleur devient aussi absurde que d’affirmer que la Terre serait plate, abordons maintenant la question de l’activité minière sous l’angle des impacts humains et sociaux. En 2006, dans un rapport [11] à destination de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies, John Ruggie, le représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU, décrivait déjà la question en des termes assez forts :
«  […] ce sont les industries extractives − pétrole, gaz, mines − qui viennent largement en tête des abus (deux tiers du total). […] Les industries extractives sont également accusées de la plupart des pires abus, qui peuvent aller jusqu’à la complicité de crime contre l’humanité. Parmi ces abus, on citera notamment les actes commis par les forces de sécurité publiques et privées chargées de protéger les biens des entreprises, la corruption sur une grande échelle, la violation des droits des travailleurs ainsi qu’un large éventail d’abus touchant les communautés locales, en particulier les autochtones.  »

Mais comme le montre par exemple la situation actuelle à l’est de la République démocratique du Congo (voir No Congo, No Future dans Curseurs n°4), en 2025, les droits humains semblent toujours aussi peu respectés dans les régions où se situe l’extraction minière. Et il est malheureusement fort à parier qu’au plus les besoins en métaux iront grandissants, sous la pression des politiques dites de «  transitions  », au plus les zones d’extraction minière, tant artisanales qu’industrielles, verront les violations des droits humains suivre la même courbe de croissance…

Quand le numérique exacerbe la destruction du vivant

Si jusqu’ici nous nous sommes focalisés sur la mine et ses dégâts collatéraux, on pourrait rétorquer que les technologies numériques sont loin d’être les seules à être en cause dans la croissance de l’extractivisme minier. C’est évident, et nous l’avons d’ailleurs évoqué avec le cas de l’or, dont moins de 10% de la production sont affectés à l’industrie électronique. Mais il n’en demeure pas moins que le numérique présente quelques caractéristiques qui le différencient des autres secteurs industriels consommateurs de ressources métalliques. L’une d’elle est que les technologies numériques font appel à une grande diversité de métaux spéciaux, dont ceux de la famille des terres rares – pour rappel, il y a plus de 50 métaux différents dans un smartphone. Elles font donc appel à une grande variété de substances, avec la caractéristique supplémentaire que la miniaturisation induit l’intrication à l’échelle nanométrique des divers éléments dans les puces électroniques. Le constat aujourd’hui est que parmi les nombreux métaux utilisés dans ces technologies «  modernes  », le taux de recyclage d’un grand nombre de ceux-ci reste inférieur à 1%.
Une autre caractéristique, et non des moindres, est que la croissance des besoins de l’industrie numérique en métaux surpasse de loin celle des autres secteurs, ce que soulignait déjà le chercheur Olivier Vidal en 2018 : «  Des évolutions rapides d’usage des métaux se dessinent dans le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC). Alors que la croissance de la consommation en volume depuis 1990 a progressé globalement de 1,9% par an, celle des TIC a été de 13,2% par an.  » (2)

Le numérique, assoiffé d’eau  !

Avant de conclure, parmi les divers exemples que nous pourrions citer pour illustrer le fait que le numérique entre en compétition directe avec la vie sur Terre, arrêtons-nous quelques instants sur la question de l’eau. Car elle est de plus en plus consommée en quantité astronomique pour refroidir les ordinateurs dans les centres de données que les géants de la Tech construisent actuellement en masse, notamment pour déployer les «  IA  ». À tel point que les craintes quant à la disponibilité de l’eau pour les usages domestiques des populations locales émergent dans de nombreuses régions du globe. Citons par exemple le cas de l’Inde, où l’expansion des centres de données peut être vue comme le signe d’une infrastructure numérique croissante, mais qui aggravera les problèmes d’eau du sous-continent. En effet, comme le déplore Lokesh Choudhary dans l’article intitulé «  Data Centres, Please Stop Drinking My Water  » publié par Analytics India Magazine, les futurs centres de données nécessiteront des milliards de litres d’eau, alors que le pays, qui abrite 17% de la population mondiale, ne dispose que de 4% des réserves d’eau douce de la planète.

Mais l’eau, le numérique la consomme déjà dès la fabrication des puces, car les procédés mis en œuvre demandent de grandes quantités d’une eau extrêmement pure. Ainsi, dans tous les lieux où sont implantées les usines de micro-électronique, la consommation d’eau de ces dernières entre directement en compétition avec celle des riverainnes. En France par exemple, c’est le cas avec l’usine STMicroelectronics qui consommerait déjà 15% de l’eau potable grenobloise [12], soit quelques millions de mètres cubes d’eau. A contrario pour la population de la ville, lors des sécheresses estivales, on restreint, voire on interdit, tout usage de l’eau considéré comme non vital. Une situation contre laquelle se mobilise le collectif STopMicro (lire l’article « Des puces et des luttes » dans Curseurs n°4).

Le numérique au cœur des conflits actuels  ?

Force est de constater qu’aujourd’hui le numérique se positionne directement au cœur des enjeux de multiples conflits bien réels. C’est par exemple le cas quand une entreprise comme STMicroelectronics – encore elle  ! – se retrouve impliquée dans des controverses à propos de la violation de l’embargo sur la Russie parce qu’elle livre des puces que l’on retrouve dans les drones ou les missiles russes qui bombardent l’Ukraine [13] [ndlr_ : d’autres contributions de ce numéro apportent différents exemples de ces conflits].
Les câbles sous-marins, infrastructure centrale du numérique, sont aussi au cœur d’un nombre croissant de conflits et de préoccupations sécuritaires_ : mi-avril 2025, le parlement estonien avait à son ordre du jour l’examen d’une loi qui permettrait à l’armée de couler les navires marchands qui menacent d’endommager ceux-ci. Probablement une suite logique, vu l’augmentation des cas de sabotages constatés sur ces infrastructures en mer Baltique, dès lors qu’ils sont présumés être le fait d’une «  flotte fantôme  » commanditée par la Russie  ? C’est aussi cohérent avec la politique européenne quand la Commission vient justement de lancer une communication commune visant à renforcer la sécurité des câbles sous-marins [14], considérant qu’il s’agit là de protéger les intérêts stratégiques vitaux de l’UE. Logique aussi lorsque l’Europe prévoit d’investir 540 millions d’euros d’ici 2027 pour financer des projets d’infrastructure numérique, notamment des câbles sous-marins «  intelligents  » (lire aussi l’article « Re-câbler la critique » dans Curseurs n°4).

Le numérique doit-il rester *«  à la commande  »  ?

Si l’outil emblématique du numérique qu’est le smartphone ne représente qu’une masse dérisoire en regard des flux de matières qui traversent notre monde globalisé, Fabrice Flipo, chercheur et philosophe, suggère dans son livre L’impératif de la sobriété numérique, L’enjeu des modes de vie que ce petit objet serait cependant à la commande de tout le reste  ! Car aujourd’hui, nous faisons (presque) tout depuis notre smartphone et, ce faisant, sans même nous en rendre compte, nous activons les innombrables chaînes logistiques de la mondialisation. Or, comme Fabrice Flipo le souligne également, parlant des émissions de GES au niveau planétaire :

«  La digitalisation du monde est incontestable. Mais les réductions espérées ne se sont pas produites. Pire, les émissions ont augmenté. Cela alors que le Giec se montre chaque fois plus alarmant, dans ses rapports, et que des chercheurs en écologie montrent que nous nous approchons d’un basculement global («  tipping point  »), qui sera meurtrier. Pourquoi une telle erreur, très lourde de conséquences  ? La raison est simple_ : le numérique a continué d’être ce qu’il est, une troisième révolution industrielle, un moyen de produire et de consommer plus. De ce fait, les gains en efficacité qui ont pu être obtenus ont été compensés par la croissance des consommations permises par ailleurs.  »

Et c’est bien là que réside le problème avec le numérique : alors qu’il nous est vendu comme un simple «  adjuvant technique  » qui aurait pour vertu d’accroitre l’efficience de nos systèmes socio-techniques, il s’avère être le dopant ultime qui amplifie tous les effets rebond, conduisant inéluctablement au paradoxe de Jevons. Celui-ci énonce qu’à mesure que les améliorations technologiques augmentent l’efficacité avec laquelle une ressource est employée, la consommation totale de cette ressource peut augmenter au lieu de diminuer. Quand on voit aujourd’hui la course à laquelle se livrent les Big Tech pour déployer les centaines de nouveaux centres de données «  hyperscales  » nécessaires au fonctionnement à grande échelle des modèles d’IA génératives et autres ChatGPT, on peut effectivement percevoir la numérisation de «  toute chose et tout processus  » comme n’étant qu’une énième révolution d’un système capitaliste rivé sur la croissance. Celle-ci se nourrissant des effets rebond sans anticiper leurs conséquences délétères à venir.

Nous avons pourtant vu combien la croissance de nos consommations – celles-ci reposant toujours à la base sur l’extractivisme minier, auquel il convient d’ajouter le besoin d’énergie primaire – pouvaient être source de destructions persistantes sur le très long terme. Mettant par là en péril le peu de biodiversité encore existante qu’il conviendrait pourtant «  coûte que coûte  » de sauvegarder  ! Ne serait-il pas temps d’admettre collectivement que l’homme est la seule espèce capable de manipuler la Terre à grande échelle, et qu’il a permis à la crise actuelle de se produire  ? Et que nier cette crise, l’accepter simplement et ne rien faire, ou même l’embrasser pour le soi-disant bénéfice de l’humanité ne sont pas des options appropriées, car elles ouvrent la voie à la poursuite de la triste trajectoire de la Terre vers la Sixième Extinction de Masse  ?
^Comme le dit de manière un brin provocatrice le biologiste français Olivier Hamant, «  nous vivons dans la secte de la performance  »  ! Et si le numérique apparaît comme un «  diamant  » parmi tous les outils qui nous conduisent vers toujours plus de performance, la réalité est que nous vivons dans un monde fini, instable, et fluctuant… dans lequel il conviendrait de miser sur la robustesse pour faire face aux crises  ! Aussi laisserais-je la conclusion à Olivier Hamant :
«  Ce train de la modernité et le train du numérique, ça ne marche que dans un monde d’abondance qui est stable socialement, écologiquement, économiquement, géopolitiquement. Ça marcherait très bien dans ce monde-là, surtout s’il est très stable. Dans un monde instable, et qui en plus fait déjà l’expérience de la pénurie des ressources non renouvelables et renouvelables, c’est suicidaire  ! Je le dis peut-être de façon un peu trop forte, mais ça n’a aucun sens. Si on lit des rapports scientifiques du Giec, les rapports économiques, dans tous les secteurs, le mot clé qui revient tout le temps, c’est le mot turbulences, le mot fluctuations, le mot instabilité.  »  [15]

En nous appuyant sur le travail que Timothée Parrique expose dans son livre Ralentir ou périr, ne conviendrait-il pas maintenant de choisir  ?

[1Toutes les notes et références sont disponibles en ligne sur cette page_ : http://wiki.ethicalnet.eu/doku.php/numerique_et_enjeux_societaux/pourquoi_et_comment_le_numerique_fait_la_guerre_au_vivant

[2Olivier Vidal, «   Ressources minérales, progrès technologique et croissance   », Temporalités [En ligne], 28 | 2018, mis en ligne le 03 avril 2019, DOI_ : l.curseurs.be/temporalites

[3«   Bien que les États soient le plus souvent en charge de la gestion de l’après-mine, ils négligent souvent cette problématique. En conséquence, la plupart des sites abandonnés ou orphelins n’ont jamais fait l’objet de travaux de mise en sécurité ou de réhabilitation. Ainsi, en Afrique du Sud, seuls 0,7% des presque 6000 anciennes mines recensées ont été réhabilités (Parliamentary Monitoring Group, South Africa, 2017).   ». Source citation_ : SystExt (2021), Controverses minières – Pour en finir avec certaines contrevérités sur la mine et les filières minérales – Volet 1, p. 113. *En ligne_ : www.systext.org/publications

[4Document de SystExt de 2022 : «   Entretien Thinkerview du 25 janvier 2022 – Sources et compléments   », p. 9

[5Le calcul pour le poids total de matières premières nécessaires à la fabrication des smartphones est basé sur une estimation à partir des données disponibles dans l’étude de l’ADEME_ : «   Modélisation et évaluation ACV de produits de consommation et biens d’équipement   », J. Lhotellier, E. Less, E. Bossanne, S. Pesnel. 2018. (Rapport, 186 pages). En ligne_ : l.curseurs.be/impact
Un tableau disponible dans cette étude indique que pour un smartphone de plus de 5,5 pouces, dont le poids est estimé à 300 g, la contribution totale au MIPS (Material Input per Service-Unit) serait de 220,6_kg, dont 61,1 kg pour l’or et 84,6_kg pour le cuivre.

[6«   Pour le cuivre, les teneurs des minerais exploités sont généralement comprises entre 0,3 et 2_%, exceptionnellement jusqu’à 5_% par exemple au début de l’exploitation de la mine de Neves Corvo, au Portugal. La teneur moyenne des minerais exploités est passée de 1,34_% en 1990 à 0,78_% en 2008. Au Chili, en 2020, la teneur moyenne des minerais exploités est de 0,64_%.   ». Source citation_ : Document de SystExt de 2022 : «   Entretien Thinkerview du 25 janvier 2022 – Sources et compléments   », p. 8

[7Selon les données du WISE Uranium Project, base de données publique référençant les ruptures de digues minières majeures, sur la période 2013-2022, en moyenne, ce sont 3 à 7 ruptures de digues minières qui se sont produites chaque année. Source_ : document de SystExt de 2023. En ligne : www.wise-uranium.org/mdaf.html

[8Document de SystExt de 2023_ : «   Entretien Thinkerview du 26 février 2023 – Sources et compléments   », p. 37

[9SystExt, 2021 – Rapport d’étude – Controverses minières – Volet 1 – Pour en finir avec certaines contrevérités sur la mine *et les filières minérales – p. 16. *En ligne_ : www.systext.org/node/1785

[101) Sonter, L.J., Dade, M.C., Watson, J.E.M._et al. «   Renewable energy production will exacerbate mining threats to biodiversity   ». Nat Commun 11, 4174 (2020). doi.org/10.1038/s41467-020-17928-5
2) Aska, B., Franks, D.M., Stringer, M._et al. «   Biodiversity conservation threatened by global mining wastes   ». Nat Sustain 7, 23–30 (2024). doi.org/10.1038/s41893-023-01251-0

[11Conseil économique et social des Nations Unies, Rapport intérimaire du Représentant spécial du Secrétaire général chargé de la question des droits de l’homme et des sociétés transnationales et autres entreprises, 22/02/2006. En ligne_ : l.curseurs.be/rapport

[12«   Mobilisations contre STMicroelectronics, accusé d’accaparer l’eau à Grenoble   », Fanny Breuneval, Novethic, 06/04/2024, consulté le 21/04/2025. En ligne : l.curseurs.be/grenoble

[13Note d’analyse de l’Observatoire des armements / CDRPC, «   Guerre en Ukraine_ : comment la France contourne l’embargo sur la Russie   », 16/06/2023, consulté le 21/04/2025. En ligne_ : l.curseurs.be/obsarm3)

[14«   Joint Communication to strengthen *the security and resilience of submarine cables   », European Commission, Shaping Europe’s digital future, 21/02/2025, consulté le 21/4/2025. *En ligne_ : l.curseurs.be/resiliencecables

[15 «  Olivier Hamant – Parce que les guichets physiques seront plus résistants que les réseaux numériques   », POUR.press, 21/02/203. En ligne :l.curseurs.be/pourpress