Ces termes regroupent des pratiques qui visent à s’éloigner du climat actuel du web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. , renonçant à sa visée commerciale et publicitaire, et créant des îlots à l’abri des réseaux turbulents et productivistes des grandes plateformes. Leurs contenus sont alimentés par des choix humains de fond en comble, à un rythme humain, et mus par la passion de leurs auteurices. Ces dernieres tentent, par un retour aux sources des premiers sites, de créer un web convivial, plus humain, intentionné, et libre.
Qu’il s’agisse de blogs, de pages expérimentales, ou d’« autels web » (des sites dédiés à une personnalité ou un personnage de fiction), ces sites ne reposent pas sur un financement publicitaire. Peu de leurs auteurices se préoccupent ainsi des optimisations propres aux moteurs de recherche (SEO) – cet ensemble de pratiques visant à faire remonter les sites en tête des résultats –, car iels n’ont pas l’ambition de rendre leurs sites lucratifs. Mais se détourner des codes marchands limite la visibilité de ces blogs, et la plupart sont relégués au fin fond des résultats de recherche.
Un web déconnecté de l’humain ?
Selon une étude de l’agence de marketing digital Ahrefs en 2023, environ 90% du contenu sur le web n’est pas indexé par Google. Par ailleurs, selon Statcounter, fin 2021, Google détenait 90% de part de marché des moteurs de recherche. On peut facilement s’imaginer les caractéristiques de la portion des pages proposées par les moteurs de recherche : des grands sites de presse, des plateformes de marketing digital, et une portion croissante d’articles générés par IA pour accroître le nombre de visites et gagner de l’argent par le placement de publicités.
Ces contenus – non pas écrits mais générés par IA – forment la base de la Dead Internet Theory [1] , dont l’hypothèse avancée est que la plupart de ce qu’on lit et voit sur internet n’aurait pas été produit par des humaines. Un message initialement publié sur un forum 4chan (où prolifèrent les hypothèses de complots) en est à l’origine. Sur un mode paranoïaque, la démonstration évoque tour à tour les deepfakes, la fausse existence de personnalités publiques, et l’orchestration du monde par un groupe secret qui nous veut du mal. Ce ton invite à prendre avec distance les propos tenus [2] . Mais dans l’exagération de ce message initial et la peur du remplacement des échanges humains par des machines se cache une impression diffuse et partagée par de nombreuxses internautes : le sentiment de perte de contact avec les autres usageres des espaces publics du web.
En apparence, quoi de plus facile sur le web aujourd’hui que d’échanger, réagir, re-poster ? Ce ne sont pas les outils qui se sont adaptés à nos usages, mais bien nos doigts de plus en plus rapides qui ont été dressés par la barre de commentaires sous chaque publication sur les plateformes. Sous le revêtement d’une publication se cache un tissu bien plus dense d’expressions publiques, d’opinions diverses, rapides et animées. Dans la mine de données qu’est Instagram, l’application nous suggère, par une curation automatique, d’incruster en commentaire les abréviations sentimentales de quelques emojis, compte tenu du peu de temps que nous avons à consacrer à une publication. Nos échanges se font brefs, mais regorgent de passions. La flamme, le cœur, le rire, les larmes, le cri… sont monnaie d’échange affective. Son prix est bien modeste : il ne nous faut qu’un clic pour l’écrire et mobiliser un tas d’émotions à la fois.
L’économie du commentaire est rapide, légère, et fructueuse pour les analyses de données. Mais elle est aussi impersonnelle. Dans l’élan du tap-tap passionnel, peu de temps est consacré à la découverte de l’autre et à l’échange véridique. Il n’y a pas de bouton « Brouillon » pour les commentaires, et l’application privilégie la tabula rasa : il est plus important de vider la mémoire allouée à l’action d’écriture et de nous montrer du nouveau contenu que de nous laisser revenir sur nos propos. Chassée par ce sablier, on écrit vite le commentaire, on réfléchit, découvre et s’excuse après. Les paroles en deviennent venimeuses, mais aussi grisâtres, impersonnelles. Le voilà, ce sentiment de perte de contact.
Vers des pratiques de résistance
Face à ce climat de communication, les habitantes du web se munissent d’approches variées, parfois concurrentes. La pratique du « Monk Mode » [3]. de la génération Z consiste par exemple à se sevrer de ce qui distrait ou est addictif. Pour certaines, c’est une pause méditative, pour d’autres il s’agit d’augmenter sa productivité. Celleux qui ne veulent pas supprimer entièrement leur activité en ligne décident de basculer sur d’autres réseaux, notamment Mastodon Mastodon Mastodon est un réseau social de microblogging décentralisé qui se présente comme une alternative à Twitter / X et s’insère dans l’écosystème plus vaste du Fédiverse. et Bluesky, ou encore BeReal qui propose d’en finir avec les publications mises en scène scrupuleusement en donnant un créneau aléatoire chaque jour pour publier une photo de son environnement immédiat.
Parmi les approches possibles, la pratique d’établir un site personnel se distingue comme une forme de nostalgie des premières années du web. Elle est généralement réservée aux utilisateurices qui s’y connaissent en matière d’informatique ou qui n’ont pas peur de franchir le seuil technique. Les étapes ne sont pas toujours simples : il faut acheter un nom de domaine (lire « Histoires de domaines ») ou en trouver un gratuit, choisir son outil parmi les centaines de systèmes de gestion de contenu, apprendre ce qu’est un site de fond en comble, choisir son hébergeur, et dans certains cas être à l’aise avec la programmation ou le code.
Mais imaginons que ces portes d’entrée successives soient franchies, comment donner une visibilité à ces sites personnels dont l’existence s’oppose à la monétisation et au classement par des algorithmes ? Si, dans les « jardins clos » des plateformes centralisées, un algorithme s’occupait de nous rendre peu à peu visibles et de nous mettre en lien les unes avec les autres, l’existence d’un site web ne garantit en rien que celui-ci soit lu, commenté ou tout simplement vu.
Comment relier les sites indépendants ?
Si ces sites s’efforcent de ne pas dépendre des grandes plateformes d’hébergement et de réseautage, ils n’ont tout de même pas pour but de s’isoler complètement du monde. D’autres pratiques sont mises en œuvre pour les relier.
Certains services de blogs ou de sites reposant sur une architecture centrale commune ont la particularité d’être facilement connectés à un réseau de suivi. Le logiciel de gestion de site Wordpress par exemple comporte une fonction « Follow » et un espace de lecture d’autres blogs. Cette fonction relie tous les sites référencés en permettant de commenter, réagir, et s’abonner à un site depuis son propre compte Wordpress. Il en va de même pour Blogger, le logiciel qui alimente Blogspot ou encore Tumblr qui intègre des fonctions de découverte de contenu et d’interaction. Cette mise en réseau de sites ou blogs distincts est rendue possible parce qu’ils sont hébergés sur une plateforme commune.
Une telle fonction facilite sans doute les échanges entre utilisateurices d’une même plateforme. Cependant, les possibilités offertes par ces systèmes sont limitées. Il n’y a pas de fonction native à ces applications pour suivre ou réagir à un blog basé sur Tumblr depuis un compte Blogspot ou Wordpress, ou inversement. Elles ne peuvent donc pas soutenir réellement le déploiement d’un web indépendant.
Ce qui est nécessaire pour véritablement relier le web indépendant, c’est une démarche qui implique des outils avec des standards d’interopérabilité
Interopérabilité
Capacité d’un système technique ou logiciel à fonctionner avec d’autres systèmes similaires utilisant des protocoles ou des codes différents, et à faire circuler, dans le cas de l’informatique, des données d’un système à un autre en en respectant structure et contenu.
Par exemple, les systèmes de téléphonie sont interopérables ce qui permet de téléphoner d’un pays à l’autre même si chaque pays a son propre système, ses formats de câbles, d’appareils ou de prises.
(voir l’article « Libérer les jardins numériques » ), et des approches qui pourraient fonctionner sur n’importe quel site. Et ce, indépendamment de son hébergeur et quelle que soit l’application qui le gère. Heureusement, certaines inventions du Web d’antan existent encore !
Les outils de l’IndieWeb
L’approche la plus technique, mais peut-être aussi la plus robuste, est sans doute celle proposée par la communauté présentée sur le wiki IndieWebCamp. Elle se présente par l’implémentation de certaines technologies dans votre site, à travers lesquelles il devient plus facile pour d’autres machines et d’autres humaines de communiquer et interagir avec votre site. Parmi elles, les webmentions, qui permettent de notifier l’auteurice d’un autre blog qu’iel a été citée dans une publication web. Le balisage du contenu avec microformats2 permet quant à lui de gérer les identités sur plusieurs sites, ou encore de signaler qu’un article est une réponse à un article publié ailleurs.
Si l’approche IndieWeb n’apporte pas en elle-même un outil pour la découverte de contenu indépendant, elle suit une philosophie qui rend cette dernière plus facile. Une multitude de pratiques, de principes, et de guides sont disponibles sur le wiki de la communauté : indieweb.org
Faire de son site un espace de découverte
Place aux digital gardens, ces lieux numériques qui servent à partager les connaissances, comme l’a voulu le slogan sur le logo du WWW proposé par Robert Cailliau [4]. – « Let’s Share What We Know » (Partageons ce qu’on connait). Depuis 2018, ce type de site a gagné en popularité [5] , même si l’origine du concept peut être retracée à un essai écrit par Mark Bernstein vingt ans plus tôt [6]. Il s’agit de créer un site qui privilégie une exploration non chronologique, comme un wiki personnel. On y partage ses notes, ses connaissances, et ses intérêts, mais aussi des liens vers d’autres contenus. Ainsi, la conceptualisation de ces sites relève du surfing plutôt que du retour au moteur de recherche.
Les blogs personnels participent aussi à cette démarche. Même si leur nature est chronologique, on retrouvera souvent beaucoup de partage de liens. Il arrive souvent qu’un blog ait une rubrique hors-série qui propose des contenus sans temporalité. Ce sont par exemple des listes de liens sur un thème d’intérêt personnel, ou des blogroll, des listes de blogs ou sites personnels que l’auteurice apprécie et suit. C’est une approche comparable au fait de regarder la liste de comptes qu’une utilisateurice suit dans les réseaux sociaux. Cependant, au sein de ces derniers, la fonctionnalité est automatique, alors qu’un blogroll devra être alimenté manuellement, ce qui rend ce geste intentionné.
Enfin, une autre approche, les webrings, relient les sites par groupes d’intérêt. Tout sujet peut devenir la base d’un webring_ : ornithologie, programmation, musique expérimentale… On peut alors s’inscrire à plusieurs webrings, et créer des liens réciproques pour échanger plus facilement avec les autres membres sur les intérêts respectifs. Une variante des communautés sur Reddit, ou des hashtags sur les réseaux, en somme.
C’est une démarche de générosité, qui nous demande de participer activement à la construction d’un web convivial. Il s’agit donc de sortir du point de vue d’une client client L’architecture d’internet et des services web que nous utilisons est caractérisée par une relation asymétrique : notre appareil (ordinateur, smartphone, etc.) se connecte à un « serveur » – souvent une machine située dans un centre de données – pour consulter ou y stocker et traiter de l’information. En informatique, on parle de relation « client - serveur ». Les appareils ou logiciels « clients » dépendent des machines « serveurs » pour accéder à un service : de l’information sur un site internet, des photos sur leur cloud, des emails reçus, etc. e passifve, et de faire confiance aux autres internautes pour avancer le projet d’un web (plus) humain.
Les annuaires de liens, le web à l’ancienne
Avant l’apparition des moteurs de recherche, trouver un site qui nous intéressait impliquait une recherche méticuleuse dans un annuaire. La particularité de ces derniers est qu’ils n’utilisent pas de crawlers, ces programmes robots qui parcourent le web et répertorient les hyperliens et les informations des sites visités pour en faire des résultats de recherche. Les annuaires (dont le premier est World Wide Web Virtual Library initié par Tim Berners-Lee en 1991) sont construits à la main, et incluent des catégories et sous-catégories pour affiner la recherche. Certains incorporent une option de recherche de l’index et une fonction pour proposer un site web, tout en renonçant à l’indexation automatique des crawlers. Ceci les positionne contre l’esprit de compétitivité du web qu’ont fait naître les techniques de référencement.
Très souvent, et surtout aujourd’hui, ces répertoires sont maintenus par des groupes de volontaires qui évaluent la pertinence des liens proposés. Aux côtés des liens dans les sites personnels, ces plateformes constituent des terrains d’action collective pour changer nos habitudes de navigation et détourner le web hors de la portée des GAFAM
GAFAM
Gafam
Acronyme reprenant les initiales des multinationales géantes du web (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft). Le terme évoque par extension les problèmes politiques que posent ces compagnies : monopoles économiques, grandes fortunes des dirigeantes et précarité des conditions de travail des employées les moins qualifiées, omniprésence de leurs outils, rétention et exploitation des données personnelles, surveillance, capacité d’influence des décisions politiques et domination complète de la société numérique des câbles physiques aux contenus, des programmes aux appareils.
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Le RSS est mort, vive le RSS
Si aujourd’hui la recherche d’informations sur le web est un problème relativement moindre, le suivi des sites reste très dépendant des plateformes sociales. Pourtant, un outil ouvert qui assure cette fonctionnalité, devenu standard du web, existe depuis 1999 : le RSS ! Il permet de suivre plusieurs sites et de consulter leur contenu depuis un lecteur RSS.
En termes simples, il s’agit d’un fichier formaté d’une manière spécifique hébergé sur un site, qui contient une liste d’articles. Quand le site est mis à jour, les nouveaux articles et leurs métadonnées
Métadonnées
Les métadonnées sont des informations annexes à nos fichiers, nos navigations et appareils qui donnent des informations supplémentaires sur nos usages. Par exemple, les métadonnées d’une photographie peuvent être la date à laquelle elle a été prise ou retouchée, à quel endroit, avec quelles caractéristiques techniques. Les métadonnées d’un appel téléphonique mobile peuvent être l’endroit d’où il a été passé, son heure, le numéro des personnes appelant et appelées, le numéro de l’appareil et son modèle, la durée de l’appel, etc.
(le titre, l’auteurice et la date de publication) sont ajoutés au fichier. De l’autre côté, l’application de lecture RSS consulte périodiquement les fichiers RSS dont on lui a fourni les liens, et affiche les nouveaux résultats de façon chronologique. En somme, c’est ce que proposent les fils d’actualité des réseaux sociaux, à ceci près qu’un lecteur de flux RSS est sans publicité et indépendant d’une plateforme commerciale.
Il existe donc bien des méthodes pour rendre le web convivial et émancipé. En revanche, celles-ci nécessitent l’adoption d’outils alternatifs. Et ça implique plus que tout un changement de nos habitudes autant individuelles que collectives.
Internautes, à vos claviers !
