Numéro 5

Résister au technocapitalisme racial

Une boite à outils contre la police numérique

«  Tisser la libération  », la traduction du nom de l’organisation Weaving liberation, qui lutte pour la justice numérique en Europe résume bien son objectif : l’émancipation. À l’occasion de la parution récente de leur boite à outils (toolkit) contre la police numérique, nous avons posé quelques questions à Laurence Meyer. Cette publication, à l’attention des communautés paupérisées et racisées vise à la fois à mieux comprendre la surveillance et la répression digitale mais aussi transmettre des bonnes pratiques en matière de mobilisation pour la justice sociale. Le savoir, c’est le pouvoir.

≠ Curseurs : Peux-tu nous parler de Weaving liberation  ?

Laurence Meyer : Avec plaisir  ! Weaving Liberation est une entité qui vise à soutenir logistiquement, financièrement et stratégiquement l’activisme et l’organisation collective autour de la justice numérique en Europe. Elle est le fruit d’un processus collaboratif de plusieurs années [ndlr_ : initié par le digital freedom fund] qu’on a appelé the decolonising the digital rights field in Europe process. Ce processus a produit un programme de changements profonds afin de permettre que celleux qui sont le plus impactées par les violences liées aux technologies numériques puissent s’organiser et se regrouper. On peut en trouver les détails sur le site de Weaving, la structure qui a été créé pour coordonner l’exécution de ce programme.

≠ : Peux-tu nous parler de la genèse du toolkit et de ses objectifs  ? À qui est-il prioritairement destiné  ?

LM : En 2021, lorsque je travaillais au Digital Freedom Fund, nous avons créé un programme appelé Digital Rights for All qui visait à la création d’ateliers pour des organisations de justices sociale, raciale et économique sur les questions de justice numérique. L’un de ces ateliers était autour des questions de «  police numérique/police digitale  ». À la fin de l’atelier, la question a été posée aux participantes de ce qui pourrait les aider afin de résister aux méfaits de la police numérique. Ce qui revenait à chaque fois, c’est le besoin d’un outil où les différentes formes de police numériques mais également les différentes stratégies de résistance seraient rassemblées, un outil qui serait pensé avec les organisations de justice sociale, raciale et économique en tête, au lieu d’un rapport ou d’une recherche suivant les codes académiques traditionnels, ou ayant avec comme focus unique des décisionnaires politiques et institutionnels. C’est de là que l’idée du toolkit est née, d’une demande venant de différents mouvements.

≠ : On y trouve des études de cas, mais aussi des pistes d’action. Peux-tu nous donner un exemple des actions que vous soutenez ou avez repéré  ?

LM : Les actions sont en réalité inspirées de ce que les acteurices de terrain font depuis des décennies : construire une conscience et des connaissances collectives du problème, cartographier ce qu’on peut faire pour changer la situation, ce qui nous manque pour changer la situation, et enfin des tactiques pour créer et renforcer un mouvement autour de ces questions.
Sur la question de la connaissance collective, le toolkit propose différents exemples – l’un d’entre eux est la cartographie au niveau local des technologies de surveillances déployées –, les caméras, les portiques, etc. Cela a été fait par exemple à Belgrade à travers l’initiative Hiljade Kameras.
Concernant un état des lieux des forces en présence, Zara Manoehoetoe qui a travaillé avec moi sur ces parties du toolkit, a désigné un outil pour cartographier les forces déjà en présence dans nos réseaux, les différentes personnes et forces dont on pourrait avoir besoin, etc. C’est un outil très pratique pour s’organiser et commencer à construire une stratégie au niveau local ou national afin de résister collectivement.
Enfin, concernant des stratégies pour renforcer le mouvement, l’un des outils présentés est celui du contentieux stratégique [NDLR : le contentieux stratégique désigne la pratique en droits humains qui consiste à amener une affaire emblématique devant le tribunal pour induire un changement de jurisprudence ou amener à une évolution du droit qui répond à des préoccupations ou des valeurs collectives.]
L’un des cas présentés est celui des Manchester 10 au Royaume-Uni (voir notre article «  8 ans de prison pour s’être énervé dans un groupe Telegram » dans Curseurs n°1) et du travail qui a été fait afin d’utiliser une vision abolitionniste (dans le sens d’abolition des prisons et de la police) dans ce contentieux visant 10 jeunes garçons Noirs.