Numéro 5

Trois histoires de complicité technologique du quotidien

Nous écrivons ce texte en tant que Pipas, un groupe de personnes basées à Anvers, Amsterdam, Barcelone, Bâle, Bruxelles, Rotterdam et ailleurs. Nous nous sommes rassemblées à l’automne 2023 afin de comprendre quelles pratiques de résistance technologique pourraient s’articuler et se construire alors que nous observons la rotation génocidaire [1] en cours dans le monde. Ensemble, nous explorons des modes de résistance aux approches extractivistes et coloniales des infrastructures technologiques modélisées et propagées par les entreprises de la Big Tech, en complicité avec les États-nations, la Forteresse Europe, les industries pétrolières et le monde de la finance.

Notre mode de résistance s’active sous la forme d’une campagne de désinvestissement des entreprises de la Big Tech en raison, entre autres, de leur rôle en tant que fournisseurs de services militaires pour Israël. À cette fin, nous voulons attirer l’attention sur la façon dont l’utilisation quotidienne des plateformes fournies par Microsoft, OpenAI ou NVIDIA est directement imbriquée dans l’économie de guerre et de génocide.

Le terme « double usage » fait référence aux technologies qu’on considère pouvoir être utilisées pour des applications à la fois militaires et civiles. L’origine de ce terme remonte à l’après-guerre, lorsqu’un cadre juridique fut mis en place pour réglementer l’exportation et l’importation de matières nucléaires susceptibles d’être utilisées à des fins militaires (armement) et civiles (énergie). Aujourd’hui, le concept est utilisé dans des contextes juridiques, politiques et commerciaux afin de réglementer ou de sanctionner la production et le commerce d’un éventail beaucoup plus large de technologies. Certaines technologies à double usage sont faciles à repérer – il n’est pas difficile d’imaginer comment un logiciel financé par l’UE pour la « protection civile des frontières », et développé en collaboration avec une institution israélienne, pourrait être déployé dans un cadre militaire. [2]

Nous pensons que le concept de « double usage » doit être remis en question tout autant que celui de « neutralité technologique », qui met soi-disant dans la main d’une utilisateurice la responsabilité de faire le bien ou de faire le mal. En ce qui concerne plus particulièrement les infrastructures technologiques, nous refusons cette fiction qui exonère des industries et des économies entières de leurs responsabilités criminelles : en y regardant de plus près, on discerne les contours d’une bienveillance libérale meurtrière, rendue en HD (Haute Définition).

Avec cette contribution, nous proposons de reconsidérer la signification de ce concept, en reconnaissant la violence quotidienne des technologies à double usage dans un sens très banal. S’atteler à cette question dans toute sa complexité implique de distinguer les formes de technologies à double usage financées par les écoles et universités et par les individus. Ces usages sont proches de nos quotidiens, l’on se demande alors si un bon usage est tout simplement possible.

De la dépendance croissante de l’armée envers les géants civils de la tech comme OpenAI, dont les mêmes logiques de catégorisation, d’efficacité et de calcul rythment la vie quotidienne ; à la distribution et hobbyfication de NVIDIA hardware (matériel informatique) utilisé dans des zones de guerre ; en passant par une tentative de résister à l’incursion de Microsoft, complice de violence génocidaire, dans une salle de classe, nous avons écrit collectivement ces trois vignettes pour tenter de visibiliser et de penser les connections concrètes entre pratiques du quotidien et opérations militaires.

Ces trois histoires courtes, inspirées par nos expériences, et parfois mises en récit sur le mode de la fiction, invitent à la réflexion suivante : est-il possible que notre utilisation de technologies au quotidien ne soit fondamentalement pas si différente que l’utilisation militaire ?

≠ Les Pipas

[1Nous utilisons l’expression «  rotation génocidaire  » afin de décrire la façon dont les actions actuellement menées par Israël, qui comprennent nettoyage ethnique, écocide et scolasticide, peuvent être interprétées comme une nouvelle tournure 
des événements, mais aussi comme une continuation et une intensification du projet colonial sioniste 
sur le long terme.

[2Une liste des projets de sécurité frontalière financés par le programme HORIZON2020 incluant des institutions israéliennes peut-être obtenue 
sur le site Service d’information sur la recherche 
et le développement communautaires (CORDIS) 
de la Commission Européenne.
Ici également : 
https://www.aljazeera.com/amp/news/2024/12/18/eu-horizon-funding-israel

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