Numéro 6

Domaine Public : une histoire belge du Web indépendant

Créé au début des années 2000, Domaine Public héberge aujourd’hui plus de 400 collectifs, associations et acteurs du non-marchand en Belgique francophone. Aurélie et Denis nous racontent la genèse de ce projet, au carrefour de luttes bruxelloises et de celles pour le logiciel libre et le web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites 
web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. indépendant.

Curseurs : Pouvez-vous nous expliquer brièvement ce qu’est Domaine Public  ?

Aurélie : Domaine Public est un hébergeur indépendant et non-marchand. Dès le début, en 1999, nous avons proposé à des collectifs militants d’héberger des sites web WEB Le web est un protocole spécifique de l’internet, permettant au départ d’accéder à des sites 
web ou des ressources spécifiques, notamment au travers d’un système d’hyperliens renvoyant vers ces ressources. , des boîtes e-mail, des listes de discussion et de diffusion. Il y avait une visée d’autonomie technique, de partage des savoirs et d’autogestion : quiconque était hébergée par le serveur pouvait y contribuer et les décisions se prenaient de manière horizontale. Cette idée figure toujours dans la charte, et ces possibilités de participation dans les outils de communication, mais il faut bien admettre que le travail bénévole a toujours reposé sur quelques personnes qui se connaissent.

Depuis lors, Domaine Public a étendu ses services en hébergeant des clouds et en mettant gratuitement à disposition toutes sortes d’outils d’organisation collective : visioconférence, messagerie instantanée, rédaction collaborative (pads), sondages, publication de vidéos et d’événements, etc. Par ailleurs, le public s’est très largement étendu puisque nous hébergeons aujourd’hui plus de 400 collectifs, associations et acteurs du non-marchand, principalement belges francophones.

≠ : Comment ce projet est-il né  ?

A  : Historiquement, nous avons d’abord fondé Collectifs.net. En 1998, nous faisions partie du Collectif Sans Nom, qui squattait des bâtiments pour y créer un Centre Social Occupé Autogéré sur le modèle des okupas espagnoles et italiennes. Plusieurs collectifs y sont nés : le Collectif contre les expulsions (CCLE) qui militait pour la fermeture des centres fermés et la régularisation des sans-papiers, le Collectif autonome de chômeurs (CACh) qui revendiquait le droit au chômage comme espace d’émancipation et de résistance, le Collectif autonome pour des gènes éthiques (CAGE) qui arrachait des champs d’OGM, le Collectif sans ticket (CST) qui défendait les transports en commun gratuits, etc. Chaque semaine, nous avions une assemblée où les habitantes et membres des collectifs organisaient la vie quotidienne, un resto populaire, une infothèque, des concerts et des fêtes.

Denis : Dans le même temps, en Belgique et en France, beaucoup de collectifs se créaient, il y avait un mouvement social fort. À Bruxelles, à Liège, à Gand, un foisonnement de groupes et de lieux occupés s’identifiaient à la mouvance autonome ou anarchiste mais il y avait aussi des squats artistiques, punks, etc. Nous faisions partie d’un réseau, un carrefour des luttes.

A : C’étaient aussi les débuts du web indépendant et nous avons commencé par mettre en ligne des pages HTML HTML L’HTML est un langage utilisé depuis longtemps pour écrire des pages web. Il en pose la structure sémantique : titres, intertitres, paragraphes, etc. C’est le langage qui permet l’hypertexte, le système de liens propres au web, qui nous permet de passer de pages en pages. Nous utilisons actuellement la version 5 de ce «  code html  ». puis un premier système de gestion de contenus (CMS) où les collectifs pouvaient publier sans connaissances techniques. Nous étions très peu nombreuxses à pouvoir développer un site.

D : Il faut se projeter à la fin des années nonante. Nous allions dans des cybercafés pour avoir accès à internet, faire la file et payer à la minute pour consulter nos e-mails ou mettre en ligne un communiqué. Nous passions d’un ordinateur à l’autre en copiant les fichiers sur disquettes. Avoir une connexion à la maison coûtait cher. Seules une ou deux maisons communautaires étaient équipées. Lorsqu’internet a commencé à devenir accessible, tous les collectifs s’y sont engouffrés. Au début, le web indépendant et le web commercial jouaient à armes égales : les blogs et les sites avaient directement beaucoup de visibilité et de « force de frappe ».

Collectifs.net était hébergé par All2All.org, le projet d’hébergement mutualisé de Jens-Ingo Brodesser, qui existe toujours. Mais pour ouvrir une nouvelle boîte e-mail ou une liste de diffusion, il fallait faire une demande, attendre… alors que nous vivions un activisme débordant où les collectifs menaient des actions quotidiennes  !

C’est dans ce contexte que Domaine Public commence à se penser : disposer d’un serveur pour gagner en autonomie. À ce moment-là, à Liège, en Pierreuse, le collectif Bawet (fenêtre en wallon) propose des ateliers Linux Systèmes d’exploitation 
Système d’exploitation 
systèmes d’exploitation
système d’exploitation
Operating System
iOS
Android
Windows
Linux
macOS
Un système d’exploitation consiste en un logiciel qui permet à une machine d’exécuter d’autres logiciels. Windows, macOS ou Linux sont des systèmes d’exploitation pour les ordinateurs. iOS et Android sont des systèmes d’exploitation utilisés par les smartphones.
à Barricade. DomainePublic.net est né de la rencontre entre Bawet et Collectifs.net. Nous avons acheté notre premier serveur, placé chez All2All, et conçu ensemble la charte et le règlement technique.

≠ : Domaine Public naît donc du besoin des collectifs militants d’avoir des outils de communication  ?

D : À la fin des années nonante, nous avions le fax pour contacter les associations ou la presse, les tracts et les affiches pour mobiliser, et des chaînes téléphoniques pour s’organiser. Nous avions un téléphone fixe au Centre social, et chez les amies, une personne en appelait cinq autres. Nous nous envoyions des SMS par GSM pendant les actions. Nous fabriquions des flyers et des brochures à base de textes imprimés dans un cybercafé, de collages et de photocopies.

Domaine Public naît donc au tout début de la popularisation d’internet, par la nécessité (mais aussi l’enthousiasme  !) d’avoir des outils pour s’organiser et diffuser nos infos, sans dépendre de la presse ou des services commerciaux ou étatiques.

Avoir nos propres serveurs répondait aussi au besoin de communications sécurisées, de confidentialité de nos échanges. Les collectifs étaient constamment surveillés, en particulier le CCLE suite à l’assassinat de Semira Adamu [1] par des gendarmes et à la mobilisation qui a suivi. Une voiture banalisée de flics en civil stationnait devant le Centre social. Nous avions des amies chez Tiscali qui, participant à des réunions entre opérateurs, nous informaient que nous étions écoutées et nos boîtes e-mail surveillées. Sous le feu de la répression, cela devenait essentiel de gérer nos propres machines, d’avoir un contrôle sur l’accès aux logs logs Les logs – en français « fichiers de journalisation » – sont des fichiers intégrés aux systèmes informatiques qui contiennent *des informations sur leur fonctionnement. Des logs associés à un site internet contiennent par exemple des données sur le moment et l’identité des différentes visites : heure, date, adresse IP, type d’appareil s’étant connecté, message d’erreur éventuel, etc. , aux boites e-mails, de chiffrer les échanges, etc.

A : Il y avait aussi une émulation autour de la technique, nous étions curieuxses de comprendre comment fonctionnait un serveur mail, un serveur web. Nous avions envie de maîtriser ces outils.
Il y avait également un boom du mouvement des logiciels libres Logiciels libres Les logiciels libres sont des logiciels dont les utilisateurices ont la liberté d’utiliser le programme, de le donner à d’autres et de le copier. Les utilisateurices ont aussi le droit et la liberté d’en étudier le fonctionnement et de l’adapter à leurs besoins et partager leurs modifications. On les appelle ainsi en opposition aux logiciels dits propriétaires, qui ne peuvent être partagés, modifiés ou utilisés à d’autres fins que celles prévues. On les différencie aussi des logiciels open source, dont le code est lui aussi accessible, mais moins pour assurer des libertés fondamentales aux utilisateurices que pour en faciliter 
le développement. dans le monde. En France, Altern.org, l’Autre Net ou Globenet proposaient de l’hébergement, des collectifs émergeaient partout autour des logiciels libres et des médias indépendants (Samizdat, Indymedia…). Domaine Public se voulait le pendant belge de cette mouvance.

≠ : Domaine Public était-il lié à ces hébergeurs français  ?

D : Un moment fondateur, ce sont les ZeligConf à Paris, à l’initiative de Samizdat.net, un média alternatif français. Ces « rencontres européennes des contre-cultures digitales » regroupaient des gens du logiciel libre, des militantes syndicaleaux, des activistes d’Act Up notamment, les développeureuses du logiciel Spip (Système de Publication pour l’Internet Partagé), etc.

Valentin Lacambre a annoncé qu’il fermait Altern.org, son projet d’hébergement, suite notamment à un procès intenté par Estelle Hallyday après la publication de photos d’elle sur un site hébergé sur ses serveurs. Valentin revendiquait la neutralité de l’hébergeur : Altern.org mettait à disposition une infrastructure et ne pouvait être tenu responsable des contenus publiés par le propriétaire des serveurs [2].

Après ça, Valentin a mis à disposition le code source d’AlternC, l’interface qu’il avait conçue pour que les membres de son hébergement mutualisé puissent créer eux-mêmes des adresses e-mail, des listes de discussion et de diffusion, des bases de données, etc. À l’époque, gérer des serveurs sous Linux, c’était compiler des noyaux à la main… Tout se faisait en ligne de commande. C’est ce logiciel qui a permis à de nombreux hébergeurs mutualisés de naître, en France, en Belgique et ailleurs. Domaine Public utilise encore cette interface aujourd’hui, car elle permet l’autonomie des membres pour configurer leurs outils.

A : Il y avait une mouvance pour créer des projets locaux, il fallait «  décentraliser internet  ». Si un collectif marseillais demandait un hébergement chez nous, on lui proposait plutôt de contacter Marsnet. On avait en permanence des échanges avec d’autres hébergeurs alternatifs.

≠ : Tu parles d’«  émulation  », de «  mouvance  »… Ce projet participait-il d’une dynamique plus large  ?

A : Oui, à cette époque apparaissent de nouveaux médias libres et l’idée d’auto-publication grâce aux systèmes de gestion de contenus (CMS) – notamment Spip, auquel nous sommes très liées.
Quand on a commencé, on codait des sites en HTML. L’arrivée des CMS, c’était génial : on mettait en ligne un logiciel et les gens qui n’avaient pas envie d’apprendre le code pouvaient ajouter des contenus avec de simples formulaires. C’était une manière de rendre le web accessible à toustes, de se réapproprier les outils de communication et de publication de l’information sans dépendre de la presse.

D : Il y avait une effervescence et le logiciel libre venait se greffer à plein d’autres luttes politiques. Par exemple, Spip avait vraiment une position politique sur le logiciel libre, il s’inscrivait dans le cadre du manifeste du Minirezo [3] pour le web indépendant. Il y avait aussi Indymedia [4] qui défendait la publication ouverte (sans modération préalable).

On oublie la force de frappe des médias alternatifs à la fin des années nonante : tout le monde associatif et militant y publiait ses actions et consultait ces sites tous les jours. Avant ça, diffuser de l’information en tant que militantes, c’était imprimer des tracts ou passer par la presse traditionnelle, si on avait les bons contacts…

≠ : Domaine Public tisse donc des liens entre des luttes locales, celles du logiciel libre, des médias et du web indépendant…

A : C’est-à-dire que, politiquement, c’est un peu la même chose. C’est l’autonomie et l’autogestion qui nous importaient fort. On ne voulait pas dépendre d’un hébergeur comme on ne voulait pas dépendre d’un syndicat ou d’un parti. C’était avant les ZAD, mais l’idée était de créer des zones où l’on pouvait réinventer une organisation collective, une vie en société.

D : Lors de la première édition du Fosdem (rencontre européenne des développeurs [5] de logiciels libres) en 2001, nous avions juste eu envie de nous enfuir. Le monde du logiciel libre, était – encore plus à l’époque que maintenant – souvent hyper propre, hyper homme, hyper geek. Mais à la ZeligConf, nous avons croisé des militantes du monde syndical, des activistes, le monde du logiciel libre, des médias alternatifs… Nous avons eu des débats sur plein de thématiques, c’était hyper chouette et nous en sommes sorties avec une énergie incroyable. J’ai l’impression que la force du projet politique, c’était de lier tous ces mondes : les questions de propriété intellectuelle, l’auto-organisation des malades du sida dans Act Up, l’auto-publication... Cette idée d’autonomie était transversale.

A : C’est toute la question du Libre au sens large, avec, un peu plus tard, vers 2005, le peer2peer peer2peer Le pair-à-pair (en anglais peer-to-peer, souvent abrégé « P2P ») est un modèle d’échange en réseau où chaque entité est à la fois client et serveur, contrairement au modèle client-serveur≈. La particularité des architectures pair-à-pair réside dans le fait que les échanges peuvent se faire directement entre deux ordinateurs connectés au système, sans transiter par un serveur central. Il permet ainsi à tous les ordinateurs de jouer directement le rôle de client et de serveur. C’est la grande différence entre Peertube et Youtube, le premier n’étant pas qu’une alternative éthique au second, mais également un changement de paradigme technique. , la culture libre, les licences Creative Commons Creative Commons
CC
Creative Commons (CC) est une association à but non lucratif dont la finalité est de proposer une solution alternative légale aux personnes souhaitant libérer leurs œuvres des droits de propriété intellectuelle standard de leur pays, jugés trop restrictifs. L’organisation a créé plusieurs licences, connues sous le nom de licences Creative Commons. Ces licences, selon leur choix, ne protègent aucun ou seulement quelques droits relatifs aux œuvres. Le droit d’auteur (ou « copyright » dans les pays du Commonwealth et aux États-Unis) est plus restrictif. (Wikipédia)
, Wikipédia… Ce sont des enjeux politiques de culture partagée dans lesquels la «  viralité des licences  » propose un nouveau modèle : on code ou on crée gratuitement, on reverse nos créations à la communauté, et n’importe qui peut s’en emparer, les transformer, à condition de les republier sous licence libre, c’est-à-dire de laisser ce qu’iel fait à la communauté (voir l’article «  Debian, le commun numérique aux 32 bougies  », p.9). Les licences libres Licences libres Voir Copyleft. Toute œuvre de l’esprit (livre, logiciel, etc.) est protégée en Belgique par le droit d’auteur, dont une partie ne peut jamais lui être retirée, comme son droit moral d’être reconnu comme l’auteurice de son travail. Cependant l’auteurice peut décider de placer son œuvre sous une licence libre, ou Copyleft, c’est-à-dire qu’iel donne l’autorisation gratuite, à toustes et par avance, de disposer de son œuvre pour tous les usages (étude, modification, diffusion et même rémunération). D’autres licences, comme celle que nous utilisons (la _Creative Commons CC BY-NC-SA 4.0_), sont partiellement libres, car l’autorisation accordée ne permet pas de revendre les contenus contre rémunération, mais seulement de les partager. Cette licence oblige aussi à mentionner, en cas de reproduction et diffusion, le nom de l’auteurice. Elle autorise la modification du contenu sous réserve que les modifications soient rendues visibles. garantissent à l’auteurice que son don ne peut être approprié et privatisé. L’accès aux savoirs, à la connaissance en général, aux biens communs, cette philosophie nous importait. Les idées qui fondent le logiciel libre peuvent s’appliquer à la culture, aux semences, aux médicaments… C’est un continuum.

D : Il y avait aussi quelque chose de très fort dans l’échange et l’entraide autour de l’auto-publication et de l’accès à l’information. Autour du logiciel Spip, il y avait une grosse communauté, des gens passaient des heures à s’entraider sur des forums ou des listes de discussion.

A : Le fait que nous puissions nous rencontrer physiquement jouait beaucoup. Les ZeligConf ou les Rencontres Mondiales du Logiciel Libre (RMLL) ont beaucoup contribué à la création d’un réseau. On choisissait un logiciel parce qu’on aimait bien les gens, pas seulement parce qu’il était bien foutu.

≠ : Vous releviez que le milieu du logiciel libre était très masculin. Or, Domaine Public a contribué à organiser les Samedies, des rencontres en non-mixité en lien avec le centre de formation professionnelle Interface3. Pouvez-vous nous *en parler un peu  ?

D : Le milieu de l’informatique, c’est 99% de mecs. Lorsque des féministes traitent cette question, c’est vers le milieu du logiciel libre qu’elles se tournent, où l’égalité devrait être la base. Cette préoccupation féministe a émergé très tôt, notamment grâce à Laurence Rassel et Nicolas Malevé de Constant vzw, qui ont par exemple initié les Digitales en 2001, des rencontres entre les mondes du logiciel libre, de la culture libre et du féminisme. Elles se passaient à Interface3, un centre de formation à l’informatique réservé aux femmes.

A : Les Samedies faisaient suite aux Digitales. Nous étions plusieurs femmes à vouloir poursuivre des ateliers au-delà d’un événement annuel. L’objectif était d’apprendre à administrer de A à Z un serveur tout en logiciels libres et de le faire en non-mixité. Il y avait des membres de Constant, de Domaine Public, des stagiaires d’Interface3 et d’autres personnes.

D : Domaine Public a donné sa première machine, qui n’était plus en service. Les Samedies l’ont appelée Amaya. Chaque atelier visait à installer une brique d’un serveur Linux Debian : d’abord la distribution Linux, puis un serveur web, un serveur mail, un serveur de listes de discussion... D’autres thématiques ont été amenées au fil du temps pour continuer ce programme d’autoformation. Elles sont allées chercher des personnes très différentes qui travaillaient en informatique, aussi pour valoriser le travail technique féminin, montrer que ces métiers n’étaient pas réservés aux mecs.

≠ : À côté de Domaine Public est née une autre structure, Tactic. Pourquoi la création de cette structure séparée  ?

D : Parallèlement à Domaine Public, qui était à l’époque une association de fait, nous avons fondé l’asbl Alternet, qui s’est ensuite appelée Actic, puis Tactic. C’était pour abriter toutes nos autres activités. Nous organisions un Hacklab, avec des ateliers, des rencontres, nous installions la connexion dans des squats, du streaming pour que les radios libres (Panik, Air libre ou Campus) aient un studio mobile lors d’événements...

A : Plus tard, nous avons commencé à travailler de temps en temps pour des associations qui pouvaient nous rémunérer pour créer un site web, passer leur parc informatique à Linux, installer des serveurs sur mesure... Ça n’entrait pas dans le même cadre, il fallait une personnalité juridique et des comptes séparés.

≠ : En tant qu’acteurices militantes, comment avez-vous vécu l’arrivée du web commercial  ?

A : Il y a eu de plus en plus de sites avec un but marchand, qui utilisaient la pub pour se financer. Google devenait le monopole de l’entrée sur le web en même temps qu’il plaçait des pubs sur ces sites. Petit à petit, l’algorithme a invisibilisé l’info indépendante (associative mais aussi universitaire), et les sites commerciaux sont devenus majoritaires dans les résultats de recherche.

D : Puis il y a eu Facebook et Twitter, avec une force de frappe impossible à arrêter. À un moment, tout le monde était sur Facebook. Certaines associations ont tenu très longtemps sans ouvrir de compte, mais pour toucher du public, elles ont dû y passer. Il n’y avait pas beaucoup d’alternatives stimulantes. Tous les réseaux libres qui ont essayé n’ont pas agrégé suffisamment de personnes pour que l’information puisse dépasser une niche.

Notre position reste de dire aux gens de publier d’abord sur leur propre site, d’héberger leurs données hors des GAFAM GAFAM
Gafam
Acronyme reprenant les initiales des multinationales géantes du web (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft). Le terme évoque par extension les problèmes politiques que posent ces compagnies : monopoles économiques, grandes fortunes des dirigeantes et précarité des conditions de travail des employées les moins qualifiées, omniprésence de leurs outils, rétention et exploitation des données personnelles, surveillance, capacité d’influence des décisions politiques et domination complète de la société numérique des câbles physiques aux contenus, des programmes aux appareils.
et d’utiliser les réseaux alternatifs pour que l’information reste publique, accessible à toustes. La ligne rouge, ce sont les gens qui postent uniquement sur Facebook ou X. Leurs données, leurs publications, leurs créations appartiennent aux GAFAM.

≠ : Depuis la réélection de Trump, les actions de Musk, il y a un regain d’intérêt pour les réseaux sociaux alternatifs… Comment voyez-vous cette dynamique  ?

D : À mes yeux, c’est une lutte culturelle. Il faut créer et faire vivre des lieux qui donnent de la puissance, qui fédèrent des collectifs capables d’opérer des basculements culturels. Des événements comme les ZeligConf ou Exgae en Espagne arrivaient à faire se rencontrer 500 ou 1 000 personnes issues de plein de milieux différents autour d’enjeux communs. Idem quand une école s’approprie les questions liées aux logiciels libres et en fait un usage partagé à l’échelle de l’institution, cela se diffuse à toustes et finit par devenir une évidence. Il ne suffit pas de «  quitter X  » et d’aller sur Mastodon Mastodon Mastodon est un réseau social 
de microblogging décentralisé qui 
se présente comme une alternative 
à Twitter / X et s’insère dans l’écosystème plus vaste du Fédiverse. pour créer une dynamique collective. Les logiciels, même libres, restent des outils. Il faut un mouvement social, des rencontres mobilisatrices, qui aient une force culturelle en elles.

A : En même temps, on n’a pas suffisamment de recul pour voir ce que ça donne. Ce sont d’abord les outils dont les militantes ont besoin pour mener leurs luttes qui importent. Si là, dans l’instant historique actuel, iels doivent utiliser telle plateforme pour mobiliser, faire réseau, je n’ai pas de regard moraliste à poser là-dessus. Mais nous et d’autres continuons à proposer des alternatives et des espaces autonomes des GAFAM.

D : Oui, d’autres collectifs sont là, comme Technopolice, qui s’attaque à la société de surveillance, Stuut.info qui relance l’autopublication…

A : Même si c’est peu médiatisé, il existe plein de groupes qui continuent à bidouiller des outils libres au service de collectifs. On fait face à un rouleau compresseur, mais je le vois comme un moment de veille. Des rencontres physiques permettraient peut-être de relancer une dynamique plus large, mais l’enjeu n’est pas le logiciel libre en tant que tel, c’est le libre comme philosophie d’organisation et comme outil au service des luttes.

Propos d’Aurélie et Denis recueillis par Aliens, Célo et HgO.

Pour aller plus loin

[1Semira Adamu est une ressortissante nigériane, déboutée de sa demande d’asile, qui fut étouffée *le 22 septembre 1998, à l’aide d’un coussin, par deux policiers belges lors d’une tentative d’expulsion du territoire belge à l’aéroport de Zaventem. (Wikipédia)

[2Aujourd’hui, la situation a évolué, puisque le Digital Services Act (DSA), un règlement européen entré en vigueur en 2024, impose des critères de transparence aux hébergeurs, tout en affirmant que ceux-ci ne sont pas responsables des contenus diffusés tant que certains critères sont respectés. Voir l.curseurs.be/digital-services-act

[3Le mini-rézo se présentait comme une association informelle regroupant des webmestres et d’autres personnes aux compétences variées (technique, juridique, économique, vie associative, …) ayant le web indépendant comme préoccupation. L’enjeu porte sur l’autopublication, mais aussi sur «   une attitude active de tous les utilisateurs du réseau, fondée sur l’échange, l’information collective, opposée à une vision purement marchande et consumériste de l’Internet   ». Source : uzine.net/article22.html

[4Lire à ce sujet ce «   Court historique des médias libres et du réseau Indymedia en Belgique   » l.curseurs.be/court-historique-indymedia

[5En regard de ce qui est dit ensuite, nous choisissons de ne pas utiliser l’écriture inclusive ici, bien que des femmes participent aussi à cet événement.

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Édito